CHAPITRE II SAINTE-BEUVE ET GEORGE SAND
I. — Commencement de leurs relations. — Leurs points de contact et leurs affinités naturelles. — Opinion de George Sand sur Volupté, — Elle recherche Tamilié de Sainte-Beuve qui la fuit tout d'abord. — Pourquoi? — Elle se demande si c'est Lamennais qui l'empêche de la voir. — Quand elle le sait amoureux, elle le rassure. — Une lettre de Sainte-Beuve à retrouver.
II. — Sainte-Beuve offre à George Sand de la mettre en rapports avec Musset. — Elle le trouve trop dandy et lui préfère Alexandre Dumas. — Effet que lui produit Jouffroy, le philosophe. — Elle finit par s'éprendre de Musset auquel elle se donne plutôt par amitié que par amour. — Le rôle de Sainte-Beuve entre Lui et Elle, — Après les avoir réconciliés, il leur conseille de ne plus se voir. — George Sand se retire à Nohant.
III. — Sainte-Beuve se brouille avec elle, à cause de ses relations avec Pierre Leroux et Lamennais. — Son opinion sur elle, de i838 à 1848. — Ses lettres à Juste Olivier à son sujet. — Sa peur du socialisme. — La Revue Indépendante,
IV. — George Sand défend Pierre Leroux contre les attaques de Sainte-Beuve. — La révolution de 4^ les sépare de nouveau. — Elle se retire dans le Berry. — Ses romans cnampêtres. — Sainte- Beuve en rend compte à son retour de Liège et renoue avec elle. — Il cherche à désarmer Proudhon, mais n'y réussit pas,
V. — George Sand et T Académie française. — Leprix de ;iO, 000 francs accordé à M. Thiers, — Le dîner Magny. — George Sand y vient escortée de Flaubert et de Dumas fils. — « La chère lumière de sa vie. » — Aux funérailles de Sainte-Beuve.
Ils étaient tous les deux du môme âge, mais de caractère, sipon de tempérament, absolument opposé : elle
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toat en dehors, de sens et d'esprit débridés, s'afû sans rergogne avec ceux qa'elle admettait dans se sons prétexte que sa vie, de par la popalarité, ap] naît au public ; lui, tout en dedans, voluptueux a pas un, mais renfermé, replié sur loi-même, cachs vie de très bonne heure à Taide d'un faux nom pou plus libre de ses mouvements et pour mieux couv] amours de contrebande. Très enthousiaste de sa nî mais se méfiant de ses admirations et se reprenant que aussi vite qu'il se donnait, tant le sens critique développé en lui. — Et tous les deux ayant c( commun qu'ayant « une âme d'acolyte », ils traven à peu près les mêmes écoles, en quête d'un maîl d'un guide, et que, sous le rapport des idées c mœurs, ils n'avaient aucun préjugé.
Quand et comment s'étaient-ils connus? Ce f commencement de Tannée i833, par Tintermédia Gustave Planche, qui était alors le cornac littéra George Sand — son cornac et son chevalier se Sainte-Beuve avait parlé en termes élogieux d'In et de ValentinCy et elle avait exprimé le désir ( remercier de vive voix. Le premier billet d'elle fu demander deux places pour la première représen de Lucrèce Borgia (i). Les suivants, qui ne se fire
(i) Le i8 janvier i833, Victor Hugo écrivait à Sainte-Beuve : a faire retenir les deux stalles mie vous désirez à l'amphithéâtre (stal ges), ce sont les meilleures places de la salle. Elles seront inscrit votre nom. » (Corresp. de Victor Hugo.)
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'e, furent pour l'inviter à venir la voir aussi soufil le voudrait, et puis pour lui demander des con- Intre temps ils s'étaient lu des fragments de Lélia ^olupté, et cette double lecture avait achevé de les .' Tun surPautre. Si Lélia, par sa hardiesse, avait quelque peu Sainte-Beuve, Volupté, par son fonds ;ticisme, avait charmé le cœur de George Sand. êtes plus près de la nature des anges, lui écrivaît- 1 1 mars i833; tendez-moi donc la main et ne me pas à Satan. Faites ma paix avec Dieu, vous qui toujours et qui priez souvent (i). »
lit l'heure où Sainte-Beuve était dans le fort de sion pour M™® Victor Hugo et dans le plein aussi ferveur religieuse.
it à George Sand, son cœur était pour le moment ,é. Elle venait de rompre avec Mérimée, auquel elle donnée sans amour et qui ne l'avait pas comprise, cherchait, non pas un amant, elle se croyait dés incapable d'amour, mais un ami sûr et de tout Cet ami sincère et désintéressé, il lui parut qu'elle trouvé dans Sainte-Beuve.
ir, à l'appendice de la dernière édition de Volupté, les pages critila lecture de ce livre inspira à George Sand, en i834. — Le ibre 1860, revenant sur ses premières impressions, elle écrivait kuve : «...Je vous dirai, dussé-je vous fâcher, que l'homme qui a 'upté n'est pas un écrivain de second rang; il a tous les écarts, mystères, toutes les souffrances et toutes les puissances du génie, s pas été frappée de cela à la première lecture comme je l'ai été à le, vinçt-cinq ans plus tard, et je suis fâchée de n'avoir pas fait nière lecture plus tôt. Je vous aurais abîmé dans mes Mémoires, lit : a. Il est de cette grande famille de passionnés et d'enthousiasil dit tant de mal et tant de bien, comme s'il n'était pas juge et i dépit de lui-même. 11 a classé les écrivains en deux séries : ceux plus d'éloquence et ceux qui ont plus de jugement; ceux qui agilondeetceux qui le civilisent. Et il n'avait peut-être pas le droit de i. préférence aux derniers, Cfir il était des premiers tout autant que ads. Attrape 1 » [Lettres de George Sand à Sainte-Beuve et à Alfred
« Si je vous comprends bien, lui mandait-elle le 3 juillet i83.'l, vous êtes intolérant, vous souffrez des choses que vous n'approuvez pas. Bien, c'est beaucoup que d'être ainsi, et quoique je me sois quelquefois moquée avec vous de ce je ne sais quoi de prêtre que vous avez dans Tesprit, j'admire cela. C'est en quoi vous me paraissez meilleurque les amis frivoles quine tiennent pas à estimer pourvu qu'on les amuse. J'ai ie cette rigidité quand il s'agit de choisir un ami, mais quand je l'ai pris et adopté, je le subis tel qu'il est, car les an^efl peuvent tomber, et je ne reconnais pas d'autre perfeo" tion absolue que celle de Dieu(i) ! t)
Cependant Sainte-Beuve hésitait à entrer dans les toM, que George Sand avait sur lui et ne répondit pas d'à-" borda ses ouvertures. Pourquoi? Elle s'en montra for intriguée et chercha à en deviner la cause. A la réflexioit,| elle se dit que si ce n'était pas la religion, ce ne pouvaitl être que l'amour. Elle savait qu'il suivait alors la direo-1 tion spirituelle de M. de Lamennais. Mais était-ce bien ce f saint prêtre quil'empêchait d'aller chez elle? N'était-il] plutôt amoureux de quelque femme jalouse? Lasse d'aï tendre sa réponse, elle lui écrivit qu'elle avait besoin < lui, qu'il avait en lui cette force qu'elle cherchait, qu'e ne sentait pour lui rien de cet engouement frivole qi) peut se donner le change à lui-même et convertir l remède en poison. «Je vous comprenais mieux^Iui disail elle, et je vous aimais d'une amitié douce, ferme loyale, à peu près comme j'aime Planche mais avec u; plus haute estime. » — Et pour achever de le rassui sur ses intentions, elle ajoutait en parlant de Planche « On le regarde comme mon amant, on se trompe; il l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas. »
(i) Revue de Paris, du ly novembre 1896.
Sainte-Beuve n'avait pas besoin pour lui-même de cette )rotestation d'amitié pure. Comme il le déclara plus tard, 1 était a garanti alors contre tout autre genre d'attrait ;t de séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus mime des défenses (i) ». Mais il faut croire que cette garantie ne suffisait pas à la tranquillité de celle qu'il iimait, puisqu'il n'accepta le rôle tout particulièrement délicat qui lui était offert qu'après avoir mis les lignes rassurantes de Lélia sous ses yeux!... Ah! que je paierais cher le plaisir de lire dans l'original la réponse de Sainte-Beuve à George Sand! A-t-elle été perdue, qu'on le l'a pas encore publiée, ou des scrupules exagérés, [uoique respectables, empêchent-ils celui qui la détient e la livrer à l'impression? Toujours est-il que Sainteleuve profita de la permission de son amie pour entrer vec George Sand dans la voie des confidences.
« Vous aimez, s'empressa de lui répondre Lélia, vous tes aimé, vous êtes heureux! que le ciel en soit béni! lais gardez bien votre trésor et ne le risquez pour rien u inonde. Toutes vos confessions augmentent ma vénéation pour vous, et plus que jamais j'ai confiance à la »arole d'un homme qui aime, qui lutte, qui souffre et »rie!
a Si la personne, ajoutait-elle, dont vous m'avez parlé souvent, consent à ce que nous nous voyions quelquefois,
la bonne heure ! Si vous croyez que la lecture de mes
1res puisse lui ôter tout motif de souffrance, montrezlui mes lettres, confiez-lui mes aveux. Je ne crains aucune intolérance, aucune raillerie, aucune indiscrétion de a part d'une femme qui vous comprend et vous aime, îroyez que je sens tout le prix de votre amitié, que je
especteles sentiments de votre cœur et qu'à cet égard, si
(i) Portraits contemporains, t. I. Article sur George Sand.
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VOUS avez jamais besoin pour elle de refuge, d'argent, de ' service quelconque, tout ce que j'ai est à vous. » j
Et voilà comment Sainte-Beuve devint l'ami de Georgal Sand, son confident le plus intime et, pour un temps ai moins, son directeur de conscience.
Mais bientôt cetteamitié toute fraternelle ralluma dapsi le cœur de George le feu mal éteint du désir. Sainte-I Beuvc qui, pour jouer à l'ange, n'était pas une bétc^f s'en aperçut le premier et, ne pouvant la réconcilier avr* Dieu, lui suggéra de renouer avec le diable. Il lui pp posa de la mettre en rapports avec Alfred de Mi mais elle le trouvait « trop dandy » et lui préférait De mas en Tart de qui, disait-elle, elleavait trouvé de Vi abstraction faite du talent. Dumas vint et s'en retou comme il était venu. Je suppose qu'il se montra t pressé et trop rond, en un mot, trop commis- voyageai Je n'ai pas eu le temps de consulter là-dessus ses Mi moires. C'est alors que Sainte-Beuve pensa à Jouffro} le philosophe. Ah! certes, avec celui-là George Sandaura pu causer métaphysique! quand on sait et qu'on dit s bien comment les religions finissent ^ on doit avoir beau- 3 coup d'idées. Oui, mais justement, je ne sais pourquoi Jouffroy faisait TefFet à George Sand d'être « bon, cai dide, inexpérimenté pour un certain ordre d'idées où ei avait vécu et creusé ». « Je ne prétends pas le jug sans le connaître, écrivait-elle à Sainte-Beuve; je ne veo pas négliger de le connaître par la seule crainte de J trouver trop réffulièrement bon. Vous me dites de
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►ses qui s'accordent fort bien avec l'idée que j'en }ui me confirment dans une opinion que j'ai de 5 hommes, c'est qu'il n'y a pas de confiance en- )ssible à réaliser : les gens qu'on estime, on les et on risque d'en être abandonné et méprisé en trant à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime oprendraient mieux, mais ils trahissent. Cela est mais ce qui prouve que c'est vrai, c'est que, cela il faudrait le penser et ne pas le dire (i). » )mbat se livrait en George Sand au printemps de i833. Quand arriva la canicule, elle s'énamoura ement de Musset, qu'elle avait rencontré dans ir chez Buloz. Le dandy qu'il était lui avait témoiit de suite une candeur, une loyauté, une tenqui l'avaient ravie. D'abord, elle avait nié cette n de jeune homme et de camarade ; elle l'avait repoussée, mais il avait été si pressant qu'elle [•endue par amitié plutôt que par amour. Et mainqu'elle était heureuse, elle se demandait combien ps durerait non pas ce caprice, mais cet « attait senti ». — « J'ai aimé une fois pendant sixans, -elle à Sainte-Beuve, une autre fois pendant trois, itenant je ne sais pas de quoi je suis capable, up de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais Bur n'a pas été aussi usé que je m'en effrayais; s maintenant parce que je le sens. »
'était vrai. Dans son roman avec Musset, qui ne las! pas plus long qu'une nouvelle, elle apporta jnesse de cœur qui sentait moins la trentième que la vingtième. Je crois même que des deux, le qui fut la plus jeune, malgré les six ans qu'elle le plus que lui^ Elle avait rompu avec lui| elle
xt du inois d'àvi'il 1833.
l'avait trompé, reconquis et puis perdu pour tou
que son amour durait encore. C'est en vainque, p(
échapper, elle s'était sauvée jusqu'au fond du Berr
image charmante, son souvenir cruel la poursui
partout. Durant des années sa solitude de Nohî
retentit que de son nom; elle bramait dans ses boise
une biche qui a soif d'amour et que rien ne peut
térer. Sainte-Beuve lui-môme, malgré tout son d<
ment et toute sa science, ne parvint pas à ferr
blessure. Car, après avoir tout fait pour les réi
Paris, quand ils revinrent l'un derrière l'autre de ^
il s'employa de tout son cœur à les séparer définitiv
lorsque les ^scènes de Venise recommencèrent, et
sais rien de plus touchant que le rôle qu'il joua ds
douloureuses circonstances. Il alla, durant des m<
l'un à l'autre comme le médecin qui soigne en
temps deux malades, mais la tâche du médec
corps est moins ingrate que celle du médecin de
car si le premier guérit souvent avec l'aide de D
de la nature, le second perd non moins souvei
temps et sa peine. Or, c'est précisément ce qui ai
Sainte-Beuve. Un beau jour, ennuyé de soigne
malade qui ne voulait pas guérir, il lui tira discrè
sa révérence. Il faut dire que, dans le même tem]
môme traversait une crise morale où il n'avait pj
de toutes "ses forces et de tous ses moyens. Non
ment, en effet, il venait de perdre en Lamenns
guide spirituel, mais il fut à la veille de perdre s
tresse — et nous savons que chez lui, comme c\n
d'un romantique, d'ailleurs, la religion s'amal
alors d'une façon étrange avec l'amour. Son amie 1
quelques années encore, mais le nuage qui avait i
ment obscurci leur ciel laissa son ombre sur soi
De ce jour, il eut le sentiment que cette passion sans issuey comme il récrivait à Victor Pavie, aurait une fin plus ou moins prochaine, etce sentiment-là ne fitqu'aviver sa souffrance.
Pendant cette crise, et tout en se plaignant de Taban- Jon de Sainte-Beuve, George Sand fit la connaissance ie Michel de Bourges qui la retourna et changea subiteiient le cours de ses idées. On n'a pour s'en rendre compte |u'à lire Mauprat et les Lettres d'un voija(jeiir. Cette imitié, pourtant, fut d'assez courte durée. Lamennais, [ui vint immédiatement derrière Michel, le supplanta, je le dis pas dans le cœur de George, il était incapable d'alumer une passion et encore plus d'en contracter une ui-méme, mais dans son esprit orienté désormais vers a question sociale. Cela acheva de la brouiller avec îainte-Beuve qui, ayant faussé compagnie à Lamennais lepuis les Affaires de Rome^ n'admettait pas qu'elle 3ût subir son influence. Enfin, le voyage que l'auteur de Joseph Delorme fit en Suisse, en 1887, élargit encore le fossé que le dissentiment avait creusé entre eux. Mais le séjour prolongé de Sainte-Beuve à Lausanne eut les plus heureux effets sur son esprit et sur son cœur. D'abord, il se détacha [presque entièrement de l'infidèle qui avait i profondément troublé sa vie; ensuite, au contact de ^inet, il devint moins intolérant et plus large. Un an ne 'était pas écoulé, depuis son retour à Paris, qu'il avait -ovu Lamennais chez George Sand. Le hasard avait voulu qu'en i838 George fît à son tour un voyage en Suisse
84 SAINTE-BEUVK
et qu'elle y rencontrât le poèteaimable dont Sainte-Beuve avait été i'hôtej durant huit mois. Le nom de Juste'' Olivier^ en leur rappelant à tous les deux des souvenin très doux, les rapprocha, les réunit de nouveau, non plui au titre de confidente et de directeur de conscience, i au titre plus simple de camarades,et les lettres de Sainte Beuve au poète de Lausanne que j'ai là, sur ma table, vont nous donner une idée assez exacte des rapports qui s'établirent à partir de i84o entre lui et George Saod (i)
<( 6 mars i84o. — J'ai eu hier une joie à votre sujet.! Le dîner avec M^^e Dudevant s'est bien passé, elle a étéj si bonne enfantque je suis allé lavoirchez elle. Ellem'enl; a donné la permission après le dîner. Je lui ai parlé it\ mes voyaçjes en Suisse, de Lausanne : « Oh ! je coni « là, m'a-t-elle dit, un jeune pasteur fort aimable appc « Olivier qui m'a un jour apporté des fleurs d'une manièi « charmante, de ces fleurs bleues qui croissent en hau... <( des montagnes. Il avait su je ne sais comment que j « les aimais. Il m'a beaucoup parlé de sa femme aussi. Je n'ajoute rien; mais alors j'ai beaucoup ajouté comme J vous pouvez croire. Je lui ai parlé du Sapin et de h chanson sur les Beaux Jours envolés : c'e.st mon refraii quand je parle d'Olivier, parce qu'en deux mots celai sacre grand poète. Je lui ai cité la dernière strophe. Elle m'a dit qu'elle voudrait avoir le tout. J'ai répondu que je vous demanderais toute la chanson. Ainsi le cher OU-
(i) Dès le mois de d«'ceinbrc i838, il écrivait à Juste Olivier : « M"« Sand est à Palma dans les Baléares : j'ai vu d'elle Tautre iour la plus jolie cl là
ftius folle lettre qu'on puisse imaginer, écrite par elle à M"»» Buloz du miicu des orangers. Gela donne regret vraiment de ne plus l'aimer. Elle esl « avec le pianiste polojiais Chopin qui règne avec Mickiewicz, prenez garA à ce point-là. Noble poète, il en est encore sur son compte à la foi, i l'amour : je n'cji suis j)lus (]u'à l'admiration, mais il ne faut jamais blcs ser l'amour I Au reste, vous l'aimez tous un peu, surtout Olivier, et moi oi petit encore, cela pourrait bien être... » {Correspondance inédiU de Sainte- Beuve avec Âf, et A/"»® Juste Olivier,)
vier me Tadressera à son intention et non sans une fleur bleue, s'il lui plaît. En somme j'ai été content de la revoir très simple, pas folle, pas hautaine, avec ses bons instincts et décidée à être sage désormais, m'a-t-elle dit, car il est grand temps. Cela fait tomber bien des calomnies et de sottes paroles, de revoir tout simplement les gens qu'on a sincèrement aimés et qui ont eu quelque affection pour vous, pourvu toutefois qu'il n'y ait pas eu r/rr^/>araè/^ entre vous (i). »
« i3marsi84o. — Les vers ont été accueillis avec beaucoup de plaisir : M»^® Dudevant doit me donner une lettre pour vous la prochaine fois que je la verrai. Les Fleurs bleues l'ont charmée et elle a admiré les Vieux chênes. YW^di lu ceux-ci à M. de Lamennais qui était chez elle lorsqu'elle les a reçus, et l'austère banni du sanctuaire a répété avec émotion l'application à lui-même de la dernière strophe :
Aux nouveaux dieux, ivres de rencensoir (2). »
« Avril i84o. — Etant allé voir M^eSand l'autre jour, par le premier beau matin de printemps, comme elle sortait en voiture avec sa fille et Chopin, je l'ai accompagnée à la promenade. Nous avons été au Bois de Boulogne et entendu le bruit des pins dans une petite sapinière près de la mare d'Auteuil : nous avons causé Suisse et canton de Vaud. Ce que j'ai admiré, c'est que durant ces trois heures de promenade printanière et sensée, elle n'a pas songea me parler de sa pièce {Cosima)(\\x\ se joue dans trois jours et ne s'en est pas souvenue. Voilà un trait rare et qui compense bien des fautes d'écrivain.
* (\\ Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M, et AT"* Juete Olivier, (2) Idem^
Elle a vraiment tout mon cœur depuis cette reprise d'amilié (i). »
« i6 mai i84o. — Pour Cosima^ notre bravoure de chevalier ne nous apas empêchés d'êtrebattusà plate couture, mais en chevalerie, ces petits accidents-là ne tirent pas à conséquence. On se relève de dessus Therbe un peu bosselé, un peu chifFonné, et tout est dit (2). »
Mais cette reprise d'amitié, comme il disait, ne devait pas aller longtemps sans anicroche et sans réserve.
Le 3 août i84o, Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier :
« M'"® Sand passe au communisme, à la prédication 1 des ouvriers : son futur sermon sera, je le crains, dans | ce sens. Elle ne se conduit pas bien, et afin de rester au [ mieux avec elle, je ne la vois pas du tout. »
Le communisme auquel elle était passée n'était pas bien méchant, puisqu'il était représenté alors par Pierre Leroux, mais Pierre Leroux, qui avait poussé Sainte^ Beuvc dans le saint-simonisme, et dont un temps U avait eu la bouche pleine, était devenu tout à coup sa bêle p noire. '
Quand parut la Revue Indépendante (i84i), Sainte- Beuve mandait à Juste Olivier : « Pour M"^® Sand, Revue est un coup de tête, le but est le communisme, i Leroux en est le pape; ils sont déconsidérés en naissant et n'en ont pas pour six mois... Ce Leroux écrit philosophie comme un buffle qui patauge dans son marais... Si vous avez lu les deux numéros de la Revue Indépenr demie, vous aurez vu jusqu'où vont le pathos et la promiscuité... Je n'ai pas vu M^^e Sand depuis son retour; il y a des gens que je n'aimerais pas y rencontrer et i
(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M, et Af'^* Juste Olivitt» 1 (a) Idem, i
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doivent y être souvent. Pour peu que je tarde, eomme elle est injurieuse, cela nous brouillera encore sans autre cause... »
Un peu plus tard (6 juillet i843), il écrivait encore à Juste Olivier : « Le bruit était que M^^ Sand avait donné
rendez-vous à Ponsard à Constantinople pour avec
lui. Ce n'est qu'un bruit, j'espère, mais enfin avant le départ d'ici, ils se sont vus. Je crois que ce voyage à Constantinople dont les journaux ont parlé n'est pas vrai... »
Et encore, à la date du 22 novembre i843 : « Lèbre me disait hier : « Oh I que les lettres de George Sand à M. (Musset) sont belles! M°^* Sand est une belle âme!... Oh ! pour le coup, c'est trop fort. — Oui, une belle âme, lui ai-je dit, et une grosse croupe^ comme on a dit de jyjme d'Agoult, maigre et idéale, que c'était une âme et des cheveux (i). »
On voit par ces extraits que Sainte-Beuve suivait George Sand, du cœur et des yeux, des yeux surtout, et qu'elle n'avait pas tout à fait tort de dire — quelques années plus tard — qu'il ne l'avait pas toujours ménagée en paroles. Si elle avait su qu'en i845, peu de temps après sa réception à l'Académie française dont elle avait rendu compte en termes dithyrambiques, Sainle-Beuve,pourfaire sa cour à M™® d'Arbouville, lui avait communiqué une trentaine de lettres de George Sand à lui adressées sur son roman avec Musset, elle aurait été froissée de cette indiscrétion qui étonne desa part etqui choque, mais elle lui aurait pardonné tout de même, d'abord parce qu'elle n'avait pas de rancune, ensuite parce que, malgré ses aversions et ses attaques acerbes contre les personnes qu'elle admirait et qu'elle respectait, elle lui était recon-
(i) Corresp, inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste Olivier,
naissante de lui avoir été secourable, avec sollicitude et délicatesse, dans certaines détresses de son âme et de son esprit, a Ma vie intellectuelle, lui disait-elle un jour, s'est composée de vous, de M. de Lamennais et de Leroux. )> Et c'était lui qui le premier lui avait prononcé le nom de Leroux et qui Tavait enthousiasmée pour Lamennais.
Pourquoi donc Sainte-Beuve s'était-il pris d'aversion et presque de haine pour son ancien camarade du Globe? I C'est que, depuis sa sortie du National^ — je laisse de côté les raisons d'ordre privé, — Sainte-Beuve n'avait cessé d'aiguiller à droite, tandis que George Sand penchait de plus en plus à gauche. La République qu'il avait saluée, acclamée en i83o, par derrière le roi-citoyen, à présent lui causait je ne sais quelle frayeur, et sans pour cela faire sa cour à « la race pourrie des d'Orléans », il était devenu, par ambition académique tout au moins, l'ami de ceux qui défendaient le trône. Or, le « communisme ;) de Pierre Leroux lui faisait l'effet d'une arme de guerre, d'un bélier destiné à battre en brèche la monarchie, et maintenant qu'il était assis tant bien que mal dans son fauteuil de bibliothécaire à la Mazarine, il était devenu tout à fait conservateur, soit dit sans jeu de mots. 11 n'est pas jusqu'au titre d'indépendante, pris par la Revue de George Sand et de Pierre Leroux, qui ne l'irritât contre ce dernier, cette épithète lui paraissant, je ne sais pourquoi, une offense à l'adresse de ceux qui, commt lui, écrivaient dans la Revue des Deux Mondes. Natu-
rellement, George Sand se défendait d'avoir de si noirs desseins.
« Voulez-vous donc, lui écrivait-elle au mois de décembre 1845, voulez-vous mettre entre nous une barrière imaginaire? Demandez à votre cœur ce qu'il en pense, il donnera grand tort à votre esprit. Croyez-vous donc que j'aie, avec le fanatisme de certaines croyances que j'a- ^'oue, rintolérance des catholiques et Torgueil des dévots?... Croyez-vous queje m'estime valoir plus que vous, arce que, dans mon espoir, dans ma joie, je crois voir uverte une porte que vous croyez voir fermée?... Sans oute, je voudrais que vous eussiez la même espérance, i mêmie vision, au lieu de cette désespérance et de cette ision qui vous attristaient si profondément l'an dernier, e crois voir clair : si je ne le croyais pas fermement, >ourrais-je faire semblant 1 Ohl rappelez-vous comme 'ous m'avez consolée et fortifiée autrefois, lorsque j'étais iceptîque jusqu'à la démence, et malheureuse à perdre 'esprit. Je sais que j'avais les mêmes instincts, les mêmes >esoiiis, les mêmes désirs qu'aujourd'hui. Seulement je îroyais tout cela brisé par l'impossible ; il y avait bien les choses queje ne comprenais pas lorsque vous me les lisiez et que je comprends aujourd'hui. Je me rappelle tout ce que vous me disiez, comme si c'était hier, et si rous aviez encore mes lettres, ce qu'à Dieu ne plaise, car elles étaient absurdes comme j'étais alors, vous en trouveriez une où je vous disais queje ne voulais voir ni Jouffroy, ni Leroux, ni aucun homme vertueux, parce ue dans ce temps-là je ne croyais point aux hommes îs et vertueux dont vous vouliez m'entourer; mais vous demandais à me faire faire connaissance avec I iS et Musset; je m'imaginais que ces hommes soufiieat des mêmes angoisses que moi, que le sombre de
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leur talent venait des mêmes causes. Vous qui saviez le contraire, vous me trouvâtes absurde et même coupable; vous eûtes raison.
« Que s'est-il donc passé depuis pour que vous disiez de Leroux : « // me le paiera »? N'est-ce pas toujoun le môme homme, et vous, n'êtes-vous pas toujours \t même homme? Vous trouvez sans doute qu'il regarde trop loin; lui, sans doute, trouve que vous regardez trop près.. . Ne le mêlons point à notre querelle. Je v< aime trop tous deux pour vouloir souffrir que vous voi plaigniez à moi l'un de l'autre... Vous ne voulez pasj voir, je n'insiste pas. Vous devez avoir quelque meilleure raison que celles que vous me donnez. J'ai beau chercher quelles sont les personnes que vous ne voulei pas rencontrer chez moi, je n'en vois pas une seule < je n'aie vue l'an passé lorsque vous êtes venu chez moi., C'est vous qui, le premier, m'avez prononcé le nom '< Leroux et qui m'avez enthousiasmée pour M. de Lameo nais... Leroux, vous l'aviez pressenti et deviné, était l'ifl-i telligence qui pouvait suppléer aux défaillances de mienne, en môme temps que son sentiment hui répondait à tous les élans de mes sentiments humains 11 y a cinq ans que je le lis et que je l'écoute; chaqar progrès de son être a retenti dans le mien, quoique à degré bien moins élevé et en touchant des cordes qui rendent des sons d'une nature différente. Voilà le li qu'il m'a fait et que vous m'avez fait. .. Vous m'avez n dans un certain chemin où je n'ai pas reculé, bien qu sautant à droite et à gauche assez bêtement. Je sais biei que vous avez perdu la foi que vous aviez commencé! me donner. Je ne puis vous en faire un crime. Dans temps maudit, pouvons-nous gouverner notre cspn battu par tous les vents I.... »
■ Cette lettre était trop belle et trop sensée pour que Jaînte-Beuve n^en fût pas touché malgré tout. A partir de e moment, il parla d'elle et de Leroux avec moins d'ai- ^Teur, tout en gardant ses préventions contre le « com- Qunisme ». Mais les événements sont plus forts que les •iommes, je veux dire qu*ils les divisent souvent quand iils ne demandaient qu'à se rapprocher. La Révolution de •48 mit du sang et des larmes entre les utopistes et ceux qui ne Tétaient pas. Sainte-Beuve, dont les journées de Juin avaient réalisé toutes les craintes, ne son^^^ea plus qu'à s'expatrier et s'en alla faire un cours à Lièjje, peniant que George Sand, retirée et comme terrée au fond le son Berry, se consolait de ses illusions perdues en ïcrivant des romans champêtres. A son retour de Belgi- |ue, Sainte-Beuve, que l'élection du prince-président ivait rassuré, reprit sa plume de critique et consacra un ong article aux bergeries de George Sand. C'est par là ju*ils se reprirent une fois de plus, mais cette fois pour ae plus se brouiller. Le coup d'Etat avait fait un exilé de Pierre Leroux et mis un bâillon sur la bouche de Lamenaais, qui bientôt allait mourir. Chopin, qui avait été le :onsolateur de George Sand pendant de longues années, dormait sous terre depuis 1849. De ses amitiés de jeunesse, une seule restait à cette pauvre Lélia, la plus désintéressée et la plus pure — celle de Sainte-Beuve. Il redevint ce qu'il était au temps de leurs folies amoureuses, — je dis leurSy parce qu'il était alors aussi fou qu'elle, tout en paraissant plus sage — il redevint son ionfident et son conseil. Après la mort de Musset et la ablication de Lui et Elle^ qui fut la réplique cruelle ^lle et Luij elle eut un moment l'idée de publier leur orrespondance de i833 à i834, qui contenait tout leur ^man d'amour, mais Sainte-Beuve, à qui elle l'avait con-
ga SAINTE-BEUVE
fiée, l'en dissuada après lecture. Non que cette pu tion, dans l'esprit de Sainte-Beuve, dût nuire à G Sand; il était si convaincu qu'elle n'avait pas je Venise, au pied du lit de Musset, le rôle abominabl lui prêtait son frère, qu'il avait emprunté à une d'Alfred la phrase suivante pour servir d'épigrapl volume — si jamais il était publié.
« Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis tache ! »
Peut-être aurait-il conçu des doutes sur la « pui de George Sand s'il avait connu sa lettre à Pagello, tulée « En Morée »... Mais passons ! Un peu plus il essaya d'amadouer Proudhon qui disait pis que dre d'elle, et durant tout un dîner chez Magny, d'un thé chez lui Sainte-Beuve, thé qui se prolonge! qu'au matin, il le chapitra, le sermonna en présen Garnier, leur éditeur, qui avait favorisé leur réncc mais ce fut en pure perte. Bien loin de désai Proudhon ne fit qu'aiguiser sa plume, et Ton sait ment il arrangea M™« Dudevant dans son livre s Justice dans la Révolution.
En i863, comme il ne pouvait être question^ à ( de son sexe, de la faire entrer à l'Académie, St Beuve, aidé de Mérimée et de Jules Sandeau, piqi association, entreprit de lui faire décerner par la \ compagnie le prix de 20.000 francs que Thiers, d( musat et quelques autres demandaient pour Jules S
ET GEORGE SAND q3
roîs même qu'il l'aurait remporté, si Victor Cousin lit interrenu et n'avait complètement brouillé lescar- C'est du moins ce que me conta un jour Jules Sî- . Ce qu'il y a de sûr, c'est que ni lui ni elle n'obtinle prix et qu'il fut, en désespoir de cause, décerné . Thiers, qui l'abandonna généreusement pour consir un prix à son nom.
[lis vinrent les dîners Magny et les petits dîners plus aes de la rue Montparnasse, où Sainte-Beuve priait •ge Sand de choisir elle-même ses convives, comme sait pour la Princesse. La dernière fois qu'elle dîna lui, elle vint accompagnée de Flaubert et de Dufils. C'étaient, certes, deux fiers chandeliers. Les court rapportent en leur Journal que, le 21 mai », elle fit son entrée chez Magny en robe fleur de er, tout en l'honneur de Flaubert, auquel elle disait Dur dans le tuyau de l'oreille : « Il n'y a que vous [ui ne me gêniez pas. » Pourtant, si j'en crois le nal des Concourt, on avait là son franc parler ! îorge Sand était alors une bonne grand'mère aux ; empâtés, aux yeux voilés de brume, comme cer-
acs à l'approche du soir, mais son esprit était resté ;, grâce à la gymnastique auquel elle le soumettait is plus de trente ans. Il semble, en effet, que ce mot té fait pour elle : nulla dies sine linea. La bonne i marraine, avait mis dans son berceau un encrier lisable et une plume dont elle aurait pu dire comme
Veuillot, avec une légère variante:
) plume ^ mâle ontil et bonne aux fortes mains !
ne sais pas si cette plume fut enterrée avec elle^ ont cas, elle en était aussi digne que l'épée des
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anciens preux, car, en dépit de ses écarts, elle fut reuse autant que vaillante, et je ne m*étonne pas q funérailles de Sainte-Beuve, George Sand ait accc gné son corps au cimetière, appuyée sur le bras dmas fils. Si la « chère lumière de sa vie » s'était é avec Sainte-Beuve, Dumas était certainement, do les écrivains de la seconde moitié du xix® siècle, cel qui elle pouvait le mieux se voir revivre.