‹ Études d' histoire romantique: documents inéditsChapitre 16 sur 45 · CHAPITRE I\ SAINTE-BEUVE ET MADAME D'ARBOUVILLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE I\ SAINTE-BEUVE ET MADAME D'ARBOUVILLE

I. — Sophie de Bazancourt. — Arrière-petite-fille de Mme d'Ho* detot, Vamie de Jean-Jacques. — Elle épouse, à 22 ans, M. Lo] d'Arbouville. — Lettre qu'elle écrit, à propos de son mariaire. Mnie de Barante, née Cesarine d'Houdetot, sa taoie. — La

de miel. — u Les oiseaux de ma femme. » — Sa mauvaise s Toblii^e à quitter son mari, qui servait en Afrique. — Elle out un salon à Paris. — Son portrait au physique et au moral. - Ses premiers vers publiés sous le titre : Poéaies de ma grand tante, — Stances sur Lamennais.

II. — Comment Sainte-Beuve fit sa connaissance. — Le comte! et les Doctrinaires. — M™o d'Arbouville et l'Académie fraDMuc.

— Une lé|^ende d'Arsène Houssaye à ce sujet. — Sainte-» se prend d'amour pour M»" d'Arbouville. — Sentiment 1 qu'il lui inspire. — Influence qu'il exerce sur elle. — Cette fiuence est visible dans sa nouvelle intitulée Résignation, - Sainte-Beuve lui lègue en i843 son Imitation de Jésas^Chn

— Pièces de vers qu'il a publiées sur elle dans ses Poésies cou» plèies. — Un pendant au Livre d*amoar, — « Ami, ne m'ainei pas !» — Le Clou d'or, — Lettres d'amour de Sainte-Beuvi Mi»e d'Arbouville.

III. — Les dernières années de cette charmante femme. — Si Beuve quitte sa chaire de Liesse, pour aller la voir à Lyon au vm temps de 18/49. — Est-il vrai qu'il fut écarté par le F. Rav de son lit de mort ? — Chajçrin qu'il ressentit de sa perte. — que sont devenues les lettres qui lui furent adressées Mme d'Arbouville.

Si quelqu'un pouvait nous laisser, delafemme ezqi

SAINTK-BBUVI ET M»"© d'aRBOUVILLE I ^7

le fut M"^d'Arbou ville, un portrait enpieddiçne d'elle, ast assurément Sainte-Beuve qui la fréquenta pendant us de dix ans, et dont elle fut, comme il récrivait un ur, la meilleure amie à celte époque (i84i-i85o); mais, ir un scrupule qui fait honneur à sa délicatesse, il abstint de parler d'elle tant qu'elle vécut, de peur dWnsersa modestie, qui était réelle, et, quandelle mourut, chagrin qu'il ressentit de sa perte lui fit littéralement »mber la plume des mains. En sorte que, pour bien conîître Topinion du critique et de Tami sur M°^® d'Arbou- 11e, nous en sommes réduits à la chercher dans les mrts billets qu'il adressait de loin en loin à Collombet, Baudelaire, à Juste Olivier, à M™* Blanchecotte, etc. oublie à dessein le petit roman du Clou d'or y dont elle

l'héroïne mystérieuse et voilée.

Encore si M. de Barante, dans la notice qu'il a mise 1 tête des Poésies et nouvelles de M"* d'Arbouville, t su nous rendre sa physionomie et mettre en luère les traits saillants, l'expression vraie de son caracîrel Mais non, les quelques pages qu'il lui a consacrées înt,à cet égard, d'une insignifiance d'autant plus regret- 3le qu'à défaut de la palette de Sainte-Beuve il n'avait à donner libre cours à ses souvenirs pour la peindre i naturel.

Elle était, en effet, la nièce propre de Césarine d'Hou-

ot, femme de l'historien des Ducs de Bourgogne; sa

e Elisa d'Houdetot, mariée en 1 809 au général baron

Bazancourt, avait vécu pendant dix ans auprès de son

nie, la comtesse d'Houdetot, Tamie de Jean-Jacques,

l'avait adoptée et sous l'œil de laquelle elle avait été

ivée. Mais Elisa, comme Césarine, n'avait hérité de

ftgrand'mère que l'amour des lettres. Sa mère, née de

6ré, était une mystique, et nous verrons tout à l'heure

l38 SAINTE-BEUVE

que M"™® d'Arbouville en tenait autant que de noblesse. Sa tante, M°^® de la Briche, était une mystique, elle aussi; je prends le mot dans son sens le plus religieux. C'est Mm® de la Briche qui avait élevé Césarine, et Ton aura une idée de son mysticisme par la petite anecdote suivante : le jour où M. deBarante partit pour Saint-Pétersbourg en qualité d'ambassadeur (i835), après avoir entendu la messe avec Césarine dans la chapelle de Chao> plâtreux, elle lui sauta au cou en lui disant : « Césarine, promettez-moi de prier Dieu toujours à l'Élévation pour que vous me retrouviez. » Et Césarine, pour être plos' sûre de tenir sa promesse, s'enfonça dans la lecture de sainte Thérèse et de M°^e Guyon. « Je viens de lire les pages de Fénelon, écrivait-elle un jour à sa tante, je nai plus besoin de faire la morale aux gens. Je leur di: Lisez Fénelon, il parle de la religion comme je la sensji me va bien plus au cœur que Bossuet. L'un persuad< raison et l'autre le cœur. Bossuet est une meilleure lec pour les forts, Fénelon pour les faibles (i). »

Tel est le milieu dans lequel fut élevée Sophie d Bazancourt. Pourquoi s'étonner qu'elle en ait gardé tout sa vie, jusque dans le tourbillon du monde, le ca particulier et l'empreinte distinctive?

Née le 29 octobre 18 10, elle avait vingt-deux ans qui elle épousa M. François-Aimé-Frédéric Loyré d'Arbou ville, chef de bataillon au 2^ régiment d'infanterie légère qui en avait trente-quatre (2), et voici en quels terme elle faisait part de son mariage à M™® de Barante:

(i) Cf. le t. II de nos Derniers Jansénistes.

(a) M. Loyré d'Arbonville était né à Paris, passa^ des Mathiiriiuit r de-sHc dos Saindricrs, le :>6 pluviôse an VI (i4 février 1798), de Mie* Marie-François Loyré d'Arbonville et de Sophie- Adélaïde-Emilie-Manqpo

KT Mn»e D ARBOUVILLE iSq

«Paris, 25 novembre i832.

« C'est à vous, chère bonne tante, que je veux apprendre la grande nouvelle de la décision de mon raaria;o^e. n y a vingt-quatre heures que mon sort est décidé pour toujours.

« Maman et moi nous sommes dans une agitation que votre cœur devinera. Au milieu de tout mon trouble il y a bien quelques éclairs de bonheur, mais ce qui domine sstune angoisse inexprimable. Je passe mes journées en )résence d'une idée grande et solennelle et je n'ai pas ïncore abordé ce qu'elle a de doux et de rassurant. Je le suis tranquille que quand M.d'Arbouville est là. Alors e m'effraye moins de ce qui est effrayant. 11 est bon et 1 a dans sa physionomie quelque chose de doux et de jrave, qui promet à la fois et ce qui donne le bonheur ît ce qui le conserve.

« Hier, j'étais heureuse autant peut-être que Ton peut l'être, quand je l'entendais dire à maman qu'il serait pour elle le fils le plus soumis et le plus tendre, et quand il l'a appelée pour la première fois : ma mère.

« Cette manière d'aimer tous ceux que j'aime est le moyen le plus sûr qu'il pût prendre pour toucher mon cœur et je lui sais gré de m'avoir déjà si bien comprise.

« Je suis bien profondément triste de votre absence

çn ce moment. J'aurais eu besoin de vous entendre ap-

'nrouver notre choix. J'aurais eu besoin de vous entendre

! que vous aimerez M.d'Arbouville comme votre fils.

«garde royale le 23 août 1817, capitaine des gardes à pied ordinaires du

'^'^s du Koi le 6 juin 1821, chef de bataillon le i5 novembre 1826, il fut

'«né lieutenant-colonel du 6» de ligne le 27 juillet i835, colonel du 26* de

B le i5 mars i838, maréchal de camp le 18 décembre i84i ; il fit, de

) à 1847, ^31 plupart des campagnes d'Afric^ue, et, après avoir rempli les

lions d'inspecteur général, fut admis à faire valoir ses droits à la re-

lie le a5 juillet i85b. (Extrait de ses états de service communiqués par

ministère de la Guerre.)

l40 SAINTE-BKUVS

Je ne peux pas me faire à l'idée que vous n^assîsterez p à ma messe de mariaçe : il y a peut-être si peu de h jours dans la vie, qu'il est triste de n'en avoir pas i sans regret... (r). »

Le mariage accompli sous les plus heureux auspice

n'en démentit aucun.

Quinze mois après, elle écrivait à M"* de Barante :

« Goliioure, i^r avril i834*

« Je mène ici une vie fort triste, les occupations de mo; mari Téloignent souvent et longtemps de moi, alors ji me trouve seule dans ce pays étranger, si loin de toui ceux que j'aime, mon cœur se serre et je finis par plan- ' rer ; pour éviter celte tristesse qui ne remédie à rien, jf m'occupe le plus possible : je lis, je fais de la musique j'écris des vers. Je crois que j'ai fait des progprès et qu'i ^ serait même possible qu'en travaillant je parvinsse àfaiit ' quelque chose ^de bon. J'ai quelquefois envie de vouf envoyer, pour les soumettre au jugement de mon oa quelques-unes de mes pièces de vers. Mais je crains d'abuser de sa complaisance et je n'ose pas; en attendanl mieux, Fritz est très fier de mes pauvres ouvrages, i les lit le plus souvent qu'il peut, et il jouit d'une manière bien aimable des compliments que Ton me fait. Mor mari est définitivement le meilleur homme du monde, j< ne lui connais pas un défaut, nous nous aimons passion* nément. Aussi, je vous assure que les inconvénients dW garnison disparaissent pour moi, et mes adorateufl savent bien vite à quoi s'en tenir. On m'assure qu'àPa on s'occupe de la nomination de Fritz. L'espérance d'ur prochain avancement me soutient dans ma solitude. J<

(i) Lettre inédite communiquée par M. le baron Glande de Barante*

ET lime d'arbouville i4i

pme mille projets charmants pour Tavenir, car il y a mède à tout avec un intérieur aussi doux que le mien . ^rès nous être bien désolés, nous sommes quelquefois mme deux enfants, riant pour le plaisir de rire. J'ai

is ma chambre une immense volière, c'est un petit 3nde où se passent en miniature tous les événements i nôtre, les uns meurent, les autres couvent, les petits lissent, etc. Fritz, qui d'abord détestait ma ménagerie, ime maintenant à cause du plaisir que j'y trouve : vous •iez de voir cet homme en uniforme à quatre pattes par rre arrangeant les nids, baisant les tourtereaux et tout la parce que « ce sont les oiseaux de ma femme » !

« Il y a quelque temps, comme j'attendais une lettre lî n'arrivait pas, je dis : « Je voudrais être à demain. » ritz me répondit : « Pas moi, ce serait un jour de moins passer près de toi. »

« Adieu ma bonne tante, je vous aime de toute mon me (i). »

Cependant la vie de garnison n'allait qu'à moitié à cette

me songeuse et plutôt triste, et le climat derAfrique,où

d'Afbouville avait été envoyé,ne lui convenait pas du

Dut. Pendant quelque temps elle résista de toutes ses

rces à l'idée de se séparer de son mari, mais, à la fin,

id elle tomba malade, elle fut bien obligée de céder

c prescriptions des médecins. Elle revint alors à Paris,

'. elle donna libre champ à ses goûts littéraires, et ouvrit

salon qui fut bientôt un des plus recherchés du fau-

nrg Saint-Honoré (2). Ce n'est pas que M™® d'Arbou-

fût précisément jolie. Sainte-Beuve disait qu'elle était

I) Lettre communiquée par M. le baron Claude de Barante. i^) Elle habitait alors rue d*Anjou,mais elle ne tarda pas à élire domicile, *ce Vendôme, n* 10.

l42 SAINTE-BBUYE

« mieux ^ et de celles qui auraient dû être belles et q simple accident a voilées, mais en qui tout révèle la mière intention naturelle (i) ». Cela me rappelle le de M™c Dorval qui disait : « Je ne suis pas belle, je pire, » Mais, évidemment, ce pire et ce jmieux n'av; pas le même sens dans l'esprit de la comédienne et celui du critique. La beauté plutôt morale que phys de M°^» d'Arbouville parlait surtout à Tâme, si Ton rapporte au témoignage de ceux qui Font approchée A trente ans, elle était restée enfant et paraissait jeune que son âge, peut-être parce qu'elle n'avait encore été mère (3), peut-être aussi parce qu'elle poète. Rien ne conserve la jeunesse du corps cornu feu sacré de la poésie — à condition pourtant que lai n'use pas le fourreau. « Je fais de la musique, j'écris vers », écrivait-elle à sa tante dans la lettre ci-des: elle ajoutait qu'avec du travail, elle ne désespérait pa faire quelque chose de bon. Elle disait vrai. Si l'on p la peine de feuilleter son volume de poésies, on est forcé de reconnaître qu'à côté de piècfes médiocres e sentent trop l'imitation il y a des pièces excellent d'un tour vraiment personnel. Naturellement, le fon livre est religieux et catholique ; il est même, à cei point de vue, un peu trop catholique-rromain, coi dans l'ode.sur les Paroles d'un croyant. Mais il ne pas demander à une femme plus qu'elle ne peut dor et M°^® d'Arbouville, en anathématisantLamennais,s€ sait tout bonnement l'écho des saintes colères que ce j

{i) Le Clou d*or.

(a) « C'était une belle âme captive dans une douloureuse prison, Vicomtesse de Janzé ; sa santé 1 avait faite laide ; sa laideur la rendii lancolique et sa mélancolie la rendait attrayante. » (Cf. Etude et réci Alfred de Mustet, p. i52.)

(3) Elle devait mourir sans enfants.

KT Mme d'arbouvîlle i4 3

ilet célèbre avait déchaînées dans le monde catholique jusque dans la société qui ne Tétait pas.

Seigacur I vous êtes bien le Dieu de la puissance. Que deviennent sans vous ces hommes qu'on encense Si d'un souffle divin vous animez leur front, Ils montent jusqu'aux cieux, en saisissant leur lyre. Votre souffle s'écarte... ils tombent en délire Dans des gouffres sans fond.

Pourquoi, Dieu créateur, détruisant votre ouvrag , Du chêne encor debout dessécher le feuillage ? Magnifique, il planait entre le ciel et nous ; Sa grandeur expliquait la grandeur infinie, 11 servait de degrés à mon faible génie Pour monter jusqu'à vous.

Le plus beau de vos dons est la mâle éloquence Qui soumet par un mot un monde à sa puissance, Sceptre devant lequel tout fléchit et se tait. Mais le Dieu juste et bon, des talents qu'il nous donne Demande compte, et dit au pécheur qui s'étonne : Ingrat, qu'en as-tu fait?

Du Dieu qui ne voulut qu'un sanglant diadème, Qui laissa sur la terre un agneau pour emblème, Prêtre, que réponds-tu? *

Tu souris dans tes chants à l'orage qui gronde; Son tonnerre lointain fait frissonner le monde : Il s'ébranle. . . et l'espoir illumine ton front. Baissant à ton niveau le Dieu de l'Evangile, Ta voix dans les clameurs de la guerre civile. Ose lancer son nom 1

Arrête, Dieu résiste à ton bras téméraire, Son temple s'est ému ; des voûtes de Sainte-Picrrej Des portiques de Rome, un cri s'est échappé... Tandis qu'avec orgueil tu chantais ta victoire.

iVl SAINTE-BEUVS

De ta tôte tombait Tauréole de gloire ; La foudre t'a frappé.

Oh ! rends-nous, Lamennais, le printemps de ta vie, Tes chants que répétait ma jeune âme ravie; Mou cœur ne s'émeut plus aux accents de ta voix; De ton noble flambeau s'éteig'nit la lumière. Et je pleure à genoux, dans mon humble prière, Ta gloire d'autrefois !

Les poésies de M"*« d'Arbouville parurent en i84 mais elles ne furent pas mises dans le commerce, c elle avait horreur du bruit et de tout ce qui sentait I)ul)licité. Elle ne les recueillit que pour les dislrit discrètement dans son cercle intime; encore ne vouli elle pas les éditer sous son nom, et M. de Barante a[)prend que, par un jeu de son imagination, elle atti buîi ses premiers essais poétiques à un auteur dont d racontait l'histoire. « Mais en inventant,dit-il, le perso udirQ de <c la graad'tante, « elle lui donna, peut-être in Ion tai rement, une sorte de ressemblance avec elle-méi Elle la représenta dans une situation calme, dans i vie douce et sans malheur, et se complaisant toutefois une rêverie mélancolique, à une contemplation des talions d un monde où elle ne se mêlait pas, à la pe ture des passions et des chagrins qu'elle n'éprou I)oint et dont elle faisait un thème poétique. »

Ainsi avait procédé Sainte-Beuve dans son recueil Poésies de Joseph Delorme^ cette rencontre toute foP tuite ne fut pas étrangère, comme on peut le croire, àli sympathie qu'il ressentit pour M"*® d'ArbouvilIe dès qi lui fut présenté. Peut-être même fut-elle cause que, vouloir la mystifier, mais bien plutôt pour avoir son sentiment très net et très franc sur Joseph Delorme,

ET M"ie d'arbouville 145

musa à prolonger le jeu d'imagination dont parle de Barante. On raconte, en effet, qu'il ne se fit conître à M°ïe d'Arbouville comme étant Fauteur de la e et des Poésies de Joseph Delorme que pour mieux stifier le jeune poète à ses yeux, car il va sans dire que, it en goûtant certains vers, elle n'éprouva que désenantement à la lecture de cette poésie matérialiste.

Quand Sainte-Beuve fit la connaissance de M™« d'Armville, il y avait environ trois ans qu'il était revenu 5 Lausanne. J'évoque ici le souvenir de ce voyage au lysdeVaud, parce qu'il marque une date mémorable à >us les points de vue dans la vie de l'illustre critique. u point de vue littéraire, c'est à Lausanne, dans son 1rs sur Port-Royal, et à son retour à Paris dans ses vaux sur Fontanes, qui en furent la suite, que Sainteive dépouilla complètement le romantique ardent et ue peu dévergondé qu'il s'était montré jusqu'aux isées d'Août. Au point de vue social et moral, c'est s le commerce des époux Olivier, dans ses couverons avec Vinet, qu'il apprit à régler sa vie et qu'il ouva le besoin de se ranger. Lui qui, au début des insolations, disait à Ulric Guttinguer, son compagnon élude et de plaisir :

Non, jamais, non, ramour,ramour vrai, sans mensonge. Ses purs ravissements en un cœur ingénu, Et Tunique pensée où sa vertu nous plonge, Et le choix éternel, je ne Tai pas connu !

Il fut à la veille de le connaître, en i84o, et ce n'est 21 10

l/|5 SAlNTE-BEÙVtt

pas sa faute s'il ne put réaliser son rêve. On n'a q sa lettre au général Pelletier (i) pour se faire u du chagrin qu'il ressentit en se voyant éconduit p de ses filles dont il avait demandé la main. Mais écrit qu'il mourrait dans la peau d'un vieux garçoi qu'il en soit, à partir du jour où il rencontra M"*' bouville, on peut dire qu'il connut à la fois lej phases successives dont parle Pascal, la phase del et celle de l'ambition.

C'est par le comte Mole qu'il lui fut présenté. K avait été poussé à ses débuts par Fontanes, qu rendu compte de ses Essais dans le Journal des et l'avait comparé modestement à Vauvenargueis dant que Chateaubriand, ce appliquant à leur au mot du poète grec, qui résume les deux conditioi sidérées par les anciens comme la marque d'une tion achevée », disait de lui dans le Mercure de Fi (( II sied bien à un homme armé de jouer de la lyr — Le jour où Sainte-Beuve entreprit d'écrire la Fontanes, il se mit tout naturellement en rapport les hommes du Consultât qui l'avaient fréquent Joubcrt, ou chez M'"*^ de Beaumont,et c'est^ainsi c proche en proche, de Chateaubriand au chancelie quier, il pénétra peu à peu dans la haute soci régnait M'"*^ d'Arbouville. L'ambition seule le con< alors. Il s'était mis en tête d'entrer à l'Académi son livre sur Port-Roijal (3), et il savait que les c

(i) Cf. sa correspondance, t. I, p. iio,

(2) Cf. les Correspondants de Jouberty par Paul de Raynal, p. 3

(3) Il écrivait en i83y à M"i« Juste Olivier : « Je ne serai pas er l'Académie celte fois, mais si mon volume paraît en décembre, et ce temps il y a quelques vacances, il est probable que j'aurai des < et si mes amis du dedans de l'Académie me poussent et me fontsie être alors que le grand courage me prendra pour en finir et que je

Et MÔiO D*ARBOUVILLE I^^

à place étaient aux mains de M. Mole et de ses amis, les loctrinaires. A tort ou à raison, M"'*^d'Arbouville passait nême déjà pour avoir le privilège de faire les u immorels », et cela seul nous explique Tempressement que mit Jainte-Beuve à lui faire sa cour (i); mais bientôt, comme :ela arrive souvent en pareil cas, le sentiment qui lui Lvait appris le chemin de la place Vendôme, où elle avait ixé son domicile, se changea en un autre, d'un ordre noins intéressé et plus intime,

J^ai parlé delà sympathie que Sainte-Beuve avait éprouvée dès le premier jour pour M"^® d'Arbouville. Cette iympathie avec le temps éclata en un amour d'autant plus irif que les yeux et le manège, tout de coquetterie, de la femme qui en était Tobjet, laissaient entendre qu'elle n'y était pas indifférente. Oui, M"^« d'Arbouville aima

senterai. » (Gorresp. inédite de Sainte-Beuve avec M, et A/»"» Juste OU' mer.)

(i) Elle se croyait un peu de rAcadémie, dit Arsène Houssavc dans ses Confessions (t. 11, p. 87), parce qu'on n'y faisait rien sans elle. G^était le mot de son ami Sainte-Beuve. Aussi lui dit-elle un jour : « Voilà pourquoi vous fciites tant de bêtises. » — « Elle tenta, continue Houssaye, de réhabiliter Alfred de Musset à l'eau pure : elle lui sema de fleurs le chemin de l'Académie. A tous les quarante qui venaient à ses causeries, elle dit un jcgir : « C'est moi qui fais les visites d'Alfred de Musset. » Il fut élu, je me trompe, ce fut M"^» d'Arbouville, qui obtint toutes les voix. On ne refuse rien aux femmes, hii dit M. de Salvandy,qui avait d'ailleurs donné la croix ■D poète de V Espoir en Dieu. »

Ainsi parle l'auteur du 4^* fauteuil. Bien que le mot qu'il prête ù ^•« d'Arbouville me paraisse apocryphe, je ne puis le démentir, n'ayant *as le moyen de le contrôler, mais tout ce qu'il nous raconte de l'élection ï* Alfred de Musset est absolument faux. D'abord, Alfred de Musset ne fut lu qu'au mois de février i85a, en remplacement de Dupaty, et M^^ d'Ar- 5>uville était morte le aa mars 1800; ensuite, ce qui prouve qu'elle ne s'in- -ressait qu'à moitié à sa candidature, si tant est qu'elle s'y intéressât, c'est Ue Musset s'étant porté le a6 mars i85o, quatre jours par conséquent après l mort de M™^ d'Arbouville, il n'obtint que cinq voix; et dans ces cinq ttix ne figuraient ni Sainte-Beuve, ni Mole, ni Pasquier. Ils .avaient vote Our Montalerabert, un des concurrents de Musset; ceux qui avaient voté CHir le poète des Nuits étaient Alfred de Vigny, Empis, Cousin, Lamartine • Victor Hugo.

Voilà comment Arsène Houssaye écrivait l'histoire I Fiez-vous donc main- ^nant à ses Confessions!

l/|8 SAINTE-BEUVE

Sainte-Beuve, mais en tout bien tout honneur, hâtonsnous (le le dire, (juoirjue M. Pons ait insinué le contraire dans le livre à scandale que Ton sait (i). Et pour affirmer cette chose dont on n'est jamais sûr, à ce que dit le | sajje,je ne m'en fie pas seulement aux apparences, je m'en rapporte encore et surtout au témoignage de Sainte- Beuve lui-même. On n'ignore pas qu'il se vantait assez facilement de ses bonnes fortunes. Eh bien, loin de s'être flatté d'avoir possédé M™* d'Arbou ville et de l'avoir compromise en vers ou en prose, ainsi qu'il le fit pour la femme d'Olympio, il a écrit longtemps après sa mort, comme pour la défendre dans l'avenir au regard de ceox qui pourraient la soupçonner d'avoir eu à son endroit un moment de faiblesse, il a écrit à une autre femme qu'elle avait été « sa meilleure amie d'alors, mais une amie < n'a pas su l'être, hélas ! comme il le faut au cœur pour qu'il soit entièrement rempli et satisfait, heureux d'un plein bonheur, puis uniquement désolé. » Et, comme pour donner phis de poids à ce témoignage, il ajoutait : « J'avais passé l'âge de ces bonheurs qu'on ne mérite jamais, mais qu'on obtient sous le rayon de la jeunesse. Que sera-ce depuis (2) ? » !

Est-ce clair ? Sainte-Beuve avait, en effet, tout près de quarante ans quand il connut M"*" d'Arbouville, et si elle portait beaucoup moins que son âge, il portait largement le sien depuis son retour de Lausanne. Dans ses lettres à Juste Olivier que j'ai sous les yeux, je remarque qu'il se plaignait beaucoup de sa santé, de son manque de voix, du mal dont il soufïrait à la poitrine. Cela lui

(i) Sainte-Beuve et ses inconnues. — C*cst à tort, par exemple, que Poni a appli({uc à M™« d'Arbouville la nouvelle de Sainte-Beoye, intitulée Mth darne de Pontivy, puisqu'nu moment où il la fit paraître (mars 1837) Sainte- Beuve ne connaissait pas encore cette charmante femme.

[•.i) Lrtlrc à M»« Blanchccotte, du ri mai i856, Corresp,, t. I, p. ai4.

ET Mine d'arBOUVILLE i49

[onnait un aspect maladif qui n'était point pour déplaire une femme sensible et naturellement compatissante, ît, de même qu'il avait séduit la Muse inspiratrice des Consolations par ses airs malheureux — et son maleur était alors d'avoirperdu la foi de sa prime jeunesse, t c'est pourla retrouver qu'il filait sa quenouille au pied le la Madone du Cénacle; — de même, je suppose, il nchanta le cœur de M"*^ d'Arbouville par les élévations aystiques et les soupirs d'amour de son âme apaisée, onsolée,Dieu sait comment!... Aussi bien, tous ceux qui 'ont fréquenté à une époque quelconque de sa vie s'acordent à dire que le charme de sa conversation faisait ublier sa laideur, et c'est une chose acquise que, si 'homme se laisse prendre par les yeux, la femme se aisse prendre par les oreilles. Comment une femme à 'âme tendre et mystique n'aurait-elle pas vibré en entenlant Sainte-Beuve'paraphraser à ses pieds certaines pièces des Consolations et des Pensées d'août? Autant les )oésies de Joseph Delor me ^^diT leur accent matérialiste, îtaient de nature à froisser les sentiments religieux de ^jme d'Arbouville, et nous savons qu'elle les jugea sévè- 'ement, autant les autres étaient faites pour les flatter. Joignez à cela que le premier volume de Port-Royal^ 3aru en i84o, était l'objet de^toutes les conversations ians le monde aristocratique (i), comme dans le monde

(0 Le P. Lacordaire écrivait, le 4 octobre i84o, àMme la comtesse Eudoxie le la Tour du Pin :

« Ma Vie de saint Dominique est sous presse. Vous l'aurez à la fin de lovembre. Mme Swetchine en raffole, et je n'ose presque croire tout ce [u'cUe m'en dit de bien... J'espère que cette lecture vous remettra un peu le M. Sainte-Beuve. L'histoire de Port-Hoyal ne ressuscitera pas le jansélisme ; M. Sainte-Beuve n'a fait que lui mettre une épitaphe en style aussi ubtil que cette hérésie pouvait souhaiter... » (Cf. les Lettres du R. P. Laordaire à Mn\t la comtesse Eudoxie de la Tour du Pin, pp. 67-68.) Cette Sudoxic de la Tour du Pin, qu'était-cUe au marquis Aynard de la Tour du *in qui écrivait, en i834, un si intéressant mémoire sur Volupté ? (Cf. Foupté, appendice.)

littéraire, cliez M"^*^ de Boigne, comme chez M™® delà Briche,chez M*"^® d' Açoult, comme chez la comtesse Mole, où Ton rencontrait Sainte-Beuve, voire chez son ami Guttinguer,où il n'allait plus (i),et vous aurez Texplication de la sympathie et puis de l'amour que M"® d'Arbouville éprouva pour la personne de Sainte-Beuve.

M. le comte d'Haussonville, dans les quelques pages qu'il a consacrées à cette amoureuse amitié, dit que le critique des Lundis^ à partir de sa liaison avec M"® d'Arbouville, subit littérairement son influence et qu'elle est manifesleenses études sur M}^^ Aïssé et M™® de Krudner. Je n'y contredirai point, d'autant que Sainte-Beuve a passé sa vie à subir l'influence de quelqu'un, des femmes comme des hommes. Mais ce que M. d'Haussonville n'a pas remarqué, c'est que M""^ d'Arbouville subit encore plus visiblement la sienne : cela saute aux yeux dans la nouvelle qu'elle a publiée sous le titre de Résignation et dont le cadre, le milieu, les personnages, celui d'Ursule principalement, sont absolument jansénistes (2). Lorsque cette nouvelle parut dans la Revue des Deux Monr/<'.v, Buioz avait demandé à Sainte-Beuve de la présenter au public en quelques pages préliminaires. Mais Sainte-Beuve avait décliné cet honneur qui eût été pou> tant un véritable plaisir pour lui, et cela par discrétion, par délicatesse, de peur sans doute délaisser poindre flamme dont il était alors dévoré (3). Ce fut Labitte ( l'on charijea de ce soin, encore Labitte prit-il un pseudo-

(i) « ... Vous savez sansdoulo, aussi bien que moi, écrivait Alfred Tatte î'i Ulrieli Gul.lini::ii('r, que UaciiK; a lait une liistoirc de Port-Royal, — ca je ne veux }»as (?n(!ore <[uitLer le thème favori de Sainte-Beuve... » (Voirî l'appendice du L. 1 de cet ouvi^ai^e.)

(•i) On Irouvera cotte nouvelle à l'appendice.

(3) Les affections bien vraies, (Vrivait-il à Juste Olivier, le i6 mars i84i ont leur ])udeur et craiii^nent d'en Irop dire devant tous. [Corresp. inédit (le Sainte-Beuve avec M et Mnm Juste Olivier,)

ET Mme d'arbouville i5i

our mieux dépister les chiens, Labitte passant, à re, pour être Valter ego de Sainte-Beuve. Et vous r jusqu'où Sainte-Beuve poussa la circonspection îserve. Lorsque M"^*^ d'Àrbouville se décida à son petit volume de nouvelles, voici en quels ter- !n parla dans sa chronique de la Revue Suisse vril 1843 : « ... On est d'ailleurs en veine litté- 1 v^nte qui a eu lieu depuis lundi dans les appardu Palais-Royal et qui finit aujourd'hui mercredi L de la Guadeloupe et sous les auspices de la reine, n circulation dans la haute société un charmant de nouvelles inédites, trois nouvelles : Mariene^ une Vie heureuse et liésiff nation, composées jeune femme du monde pour elle seule et quelques lais la reine l'ayant su et désiré que ce fût imprimé rimerie royale et vendu pour cette infortune linaire, il a fallu obéir. C'est pur, délicat, poétiit à fait touchant, fort au-dessus de ce qu'on est [ d'appeler distingué en pareil genre. Les trois emplaires ont été épuisés le second jour : un vrai, et charmant succès. » C'est tout. Sainte-Beuve, jrant ces quelques lignes à Juste Olivier, lui avait ommandé de ne pas nommer l'auteur : « L'ou- :ant d'une personne que j'aime infiniment, ne uste que ce que je vous en dis, ou rien ; — il n'y nom et ce serait contrarier la personne que de le

sommes en i843, année critique et climatérique inte-Beuve. Le monde où il s'est laissé entraîner ition et où il est resté par amour n'a point rempli 1 : il n'est pas encore de l'Académie et il n'est pas nme il voudrait l'être. 11 est donc très malheureux

nent inédit d'une lettre de Sainte-Beuve du aG avril i843.

et se plaint clans toutes ses lettres. C'est au point que, tout en limant des épîtres à la comtesse Mole (i) et des sonnets à la duchesse de Rauzan (2), sans parler des vers sans dédicace qu'il adresse à M™® d'Arbouville (3), il se reprend à songer à l'infidèle qui lui a inspiré le Livre

(i) Epitre à la Fontaine de Doileau (Poésies complètes de Saiate-BeuTe, t. H, p. 'À-jZ).

(3) Voir aussi les stances à elle dédiées (t. H, p. 421) et dont voici les premiers vers :

Partez, puis([n'n!i départ est n('*cessaire encore,

Pniscpie la eiiérison (pi(î notre France icfnore,

Vous rappelle en Bohèm(^ au murmure d'une eau;

Partez, et ([n'en chemin la poussière embrasée

Sur votre front pàli s'adoucisse en rosée I Que le jour ait moins de fardeau I i'.\\ Sainte-Beuve a fait lieaucoup de vers pour elle, mais toujours ptr (liscrélion il ne les a ])oint dédicacés. M. le vicomte de Spoelberch dt ■ Loveiijoul possèchr une, brochure in-8 de 29 patres, sans titre, sans date,sâOi | lieu, sans nom d'auteur, ni d'imprimeur. Sur la première pa^e blanche, SainioBeuve a sitfné son nom et écrit au-dessous de sa signature : « Cei vei's sont de moi. » En voici le contenu : I. « Depuis longtemps je ne chante ])lus ; mais (juand une blessure m'arrive, il m'échappe en fuyant quelq trouttes de sang sur les fleurs; et ce sont mes seuls vers. » (D'an pu%>*m persan). — II, Amie^ il faut aimer (Poésies, I, p. ao4). — llf. Dan$Ut coins bleus... f Poésies, I, 2o5). — IV. Quand votre père. .. (Poés/M, I| 207). — V. Plus que Narcisse... (Poésies, I, 208). — VI. Rondeau... (Poésies, I, oAi], — VII. Sonnet. Une soirée encore (Poésies, I, ai4). — Vlft Comment chanter,.. [Poésies, I, 209). — IX. Imité de rANTHOLOOiB (correo tion au crayon : Daxs le goût de). « Ils disent que votre lèvre channaDU expriuK" la fermeté. Mais combien elle exprime autre chose encore, mém dans son repos. — Et (pielle autre chose? — Oh ! un je ne sais quoi : ceU prend un nom ([uand vous parlez. » — X. En vue d'elle. « Dans ramooi même, à le ])rendre au vrai, et si quehpic vanité étrangère ne s'y mêle, (W est beauirunp plus sensible à ce qu'on y porte qu'à ce qu'on y trouve. De li vient (ju'à l'instant où l'on sent qu'on y porte moins, on s*en dégoûte sooveni avec un cœur fier et (ju'on résiste si aisément à celui qu'on inspire. » (Pensées morales.) — XI. Héroïde {Poésies, I, Q12). — XII. Dans ea essors... (La citation grecque de la note est ajoutée à la main.^ (Poésies I, p85). — XIII. Sonnet. Osons tout... {Poésies, 1, 317). Le dernier sonnet cité par M. Pons dans Sainte-Beuve et ses inconnues^ comme faisant par tie du Livre d'amour, n'y figure point et ne fut point fait pour M"* Victa Hus:o. mais bien pour Mme d'Arbouville.

M. Michauf, à ([ui j'emprunte cette note, dit — et c'est évidemment l'opinion de xM. de Lovenjoul — que cette brochure inconnue de Sainte-Beufe est un second Livre d'amour écrit j)our Mme d'Arbouville. Je le crois aussi, et rien que la comparaison des deux recueils suffit pour écarter l'idée «d* Mme d'Arbouville ait été autre chose que Vaniie de Sainte-Beuve, Je pre ce mot dans son sens le plus pur.

KT Mme d'arbouville i53

d'amour; il fait imprimer secrètement ce mauvais livre, pour être plus sûr qu'il lui survivra, et quand Alphonse Karr, ayant découvert le pot-aux-roses, c'est ici le cas de le dire, lui administre dans les Guêpes la volée de bois vert que Ton sait, il rédige son testament comme s'il se sentait près de sa fin.

Je l'ai sous mes yeux, ce testament (i) : il ofFre ceci de tout particulièrement curieux qu'il y est question des deux femmes que Sainte-Beuve a le plus aimées en ce monde. L'héroïne du Livre d'amour en occupe la première partie et M"*^ d'Arbouville l'autre. Après avoir recommandé à Juste Olivier, son légataire universel, de s'emparer des exemplaires brochés ou non du Livre d'a^ mour et de les conserver jusqu'à la mort des deux personnes qui, ainsi que moi, dit-il, n'en doivent pas voir la publication, il ajoute :

« Je voudrais que parmi les livres de ma bibliothèque deux ou trois volumes que je me réserve de désigner (tels par exemple qu'une Imitation de Jésus-Christ^ dorée sur tranche, une Valérie de M'"^ de KrucjUier demi-reliée, en deux volumes, une Ourika (2), un volume intitulé Poésies de ma Grand' tante) fussent offerts comme souvenir du plus respectueux et du plus profond attachement à M"^® d'Arbouville (Paris, place Vendôme, n<* jo). Elle sera bonne de les accepter comme souvenir du plus dévoué et du plus humble de ses admirateurs et

:*viteurs. »

Or, ce n'est pas au hasard et sans dessein que Sainte- Beuve a fait choix de ces livres. U Imitation de Jésus- Christ a été longtemps sou livre de prédilection, son

(i) On le trouvera dans la Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec JH. et M^^ Junte Olivier. H est du 19 décembre i843. (a) Roman de M»* de Duras.

l54 SAI.NTB-BBUVE

livre de chevet. Il y avait même écrit, sur la feuille de carde, du temps qu'il était janséniste ou qu'il croyait rétre, ces mots dii^nes de Gerson : « Ama nesciri^ aime à être ii^iioro, com|)lais-toi dans robscurité. » — La Valérie de M""' de Krudner lui rappelait des souvenirs plus tendres et surtout plus passionnés, et qui sait si ce notait pas un reproche qu'il faisait là à M'"® d'Arbouville ? M""' de Krudner, dans les moments décisifs avec son amant, fait une prière à Dieu en disant : Mon Dieu, (/lie Je suis heureuse! Je vous demande pardon de Pexces de mon bonheur. Elle reçoit ce sacrifice, comme une personne qui va recevoir la communion. »

Mais ce n'était pas le seul souvenir agréable que cet exemplaire de Valérie rappelait à Sainte-Beuve. Il y avait encarté une romance manuscrite, paroles et musique, ayant pour titre : Adieux de Gustave à Valérie j composée sur Tun des passades du roman. Et sur la garde on lisait ces deux mentions dont Tune était de sa main : « Donnée par M'"^- la comtesse Mole. S.-B. » Et l'autre, de l'écriture de M'"^ Mole : « Offert à Fauteur de la notice par Tanleurde la romance. »

C'était donc un souvenir du château du Marais que Sainte-Beuve léguait là à M'"^^ d'Arbouville, Tauteur des Poésies de ma Grnnd'tante. Mais je crois bien qu'elle n'en a jamais rien su. Et quand même elle en aurait ea connaissance, cela ne l'aurait pas déterminée à modifiei sa conduite à l'égard de Sainte-Beuve. Elle était trof foncièrement honnête, elle aimait trop son mari poat accorder à l'ami plus qu'elle n'avait le devoir et le droit de lui donner. Dans le temps où Sainte-Beuve rédigeait son testament, elle écrivait à M"**^ de Barante :

ET Mi"«^ d'arbouville |55

<c Champlâtreux, 4 novembre (1842 ou i843?).

:< J'aurais voulu, chère tante, vous remercier, vous londre plus tôt : mais je viens d'être fort souffrante il m'a été impossible d'écrire, ne fût-ce que quelques les; ma santé très faible, vous le savez, a besoin d'un 1 de joie pour ne pas être tout à fait mauvaise ; je suis Jade quand je suis triste, et le départ de mon mari et laissée abattue, désolée, ayant la fièvre. Je vous nercie de la preuve de bon souvenir que vous venez de I donner; vous devez prier pour ceux que vous aimez vos prières doivent être écoutées. Votre affection me raît en ce moment une bénédiction et je vous la deinde pour mon mari. Il a courageusement accompli son voir en quittant une vie douce et intime pour aller ercher des fatigues, des privations et peut-être des ngers. Moi, j'ai trop l'orgueil de mon mari pour avoir t obstacle à ce qui peut ajouter à sa bonne renommée aux chances brillantes de sa carrière. Mais tout cela l,le cœur n'en est pas moins déchiré et le courage vous andonne quand il n'est plus nécessaire, c'est-à-dire and tout est accompli. Me voici donc encore seule, sans voirs obligés, sans occupations forcées, ayant tout le ids, toute la direction de moi-même. J'espère reprene bientôt le goût du travail qui me plaisait quand tais plus heureuse. J'espère jouir de la bienveillance, itérêt de mes amis que j'irai chercher comme par le ssé, et j'attendrai ainsi l'hiver prochain, époque à juelle Fritz et moi nous; espérons que je pourrai faire , voyage en Afrique. Je suis à Champlâtreux, douce- ;nt consolée par la présence des personnes dont mpn jur a l'habitude. Cependant il vient trop d'étrangers •ur que la joie de les voir soit entière. Champlâtreux ce mois-ci offre plus de distractions à mon chagrin

1 5h SAINTE-BEUVE

qu'il ne lui donne de consolation et j'aurais mieux aimé un ij-enre de vie plus intime.

« Adieu, ma chère tante, je vous renouvelle tous mes remercîments pour votre lettre qui m'a profondément touchée. Rappelez-moi affectueusement au souvenir de mon oncle. Il sait tout le prix que j'attache à ne pas être oubliée de lui. J'ai souhaité toute ma vie de lui plaire et le but était bien haut pour moi*. Je vous trouve heurei d'être à Barante. J'ai gardé de ce lieu un souvenir dom comme un souvenir de jeunesse et de bonheur (i). » '

Cette lettre prouve par son accent de sincérité que vie de château, telle qu'on la pratiquait à Champlâtreui et au Marais, dans sa famille, n'avait poiat dissipé V\ de M'"^ d'Arbouville. Non, certes, que l'encens de ses adorateurs lui fût désagréable, elle était trop femme pour n'eu être pas glorieuse, mais les adulations ne l'avaient jamais grisée; son cœur était demeuré fidèle à l'homme distingué dont elle portait fièrement le nom, quoique les absents passent pour avoir toujours tort, et lorsque Sainte-Beuve lui disait en strophes ardentes :

Amie, il faut aimer quand le feu couve encore Et qu'une main fidèle eu refait les apprêts; Il faut rendre à Tautel ce qui tout bas dévore Et qu'on regrette après.

II faut aimer tandis que Tâme endolorie N'a laissé qu'un éclair au front inaltéré, Et qu'à de jeunes yeux Tamant soumis s'écrie : « Par toi je revivrai I »

Amie, il faut aimer pour qu'à l'heure où tout passe, A râ^i-e où toutes fleurs quitteront le chemin, Dans les laudes du soir en entrant, tête basse, Nous nous serrions la main.

(i) Lettre inédite communiquée par M. le baron Claude de Barantet

£T Mme d'arbouville 167

Il faut aimer pour l'heure où les suprêmes transes Dans un sein qui se brise éteindront les soupirs; Le dernier nous rendra toutes les espérances Et tous les souvenirs (i) !

Elle lui répondait par Tenvoi de cette fleur de poésie e je cueille dans son herbier :

Ne m'aimez pas !... je veux pouvoir prier pour vous, Comme pour les amis dont le soir, à g-enoux, Je me souviens, afin qu*éloig*nant la tempête, Dieu leur donne un ciel pur pour abriter leur tête. Je veux de vos bonheurs prendre tout haut ma part, Le front calme et serein, sans craindre aucun reg-ard ; Je veux, quand vous entrez, vous donner un sourire. Trouver doux de vous voir, en osant vous le dire. Je veux, si vous souffrez, partag^eant vos destins, Vous dire : Qu'avez-vous ? et vous tendre les mains. Je veux, si par hasard votre raison chancelle, Vous réserver l'appui de l'amitié fidèle, Et qu'entraîné par moi dans le sentier du bien, Votre pas soit guidé par la trace du mien.

Je veux, si je me blesse aux buissons de la route. Vous chercher du regard, et sans crainte, sans doute, Murmurer à voix basse : ami, protégez-moi !

Et prenant votre bras, m'y pencher sans effroi. Je veux qu'en nos vieux jours, au déclin de la vie Nous détournant pour voir la route... alors finie, Nos yeux en parcourant le long sillon tracé.

Ne trouvent nul remords dans les champs du passé. Laissez les sentiments qu'on brise et qu'on oublie ; Gardons notre amitié, que ce soit pour la vie ! Votre sœur, chaque jour, vous suivra pas à pas... Ohl je vous eu conjure, ami, ne m'aimez pas 1...

Que si quelqu'un doutait encore de la pureté \^de son litié pour Sainte-Beuve, je lui conseillerais de consul- • le Clou d'or (2), que M. Jules Troubat a publié, en

Poésies complètes de Sainte-Beuve^ t. I, p. ao4. aj I vol. in-x6, chez Galmann-Lévy,

l58 SAINTE-BEUVE

1880, dans un beau désordre qui est ici un effet de Fart... de réditeur.

En lisant les lettres et les notes confidentielles qui le composent, je m'étais demandé, quand il parut, si nous étions en présence d'un roman de pure imagination oa d'un roman vécu. Le doute n'est plus possible aujourd'hui que M. G. Michaut, dans la bibliographie, malgré tout incomplète, de sa belle thèse sur Sainte-Beuve (i), a donné les dates de ces documents, d'après les manuscrits que possède M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.

Les lettres sont toutes de la seconde moitié de l'année , 184/ij mais pour les bien comprendre, pour en goûter le ■ sel et le miel, il importe de les ranger dans Tordre chronologique où elles ont été écrites, je ne dis pas envoyées, car il y en a quelques-unes que Sainte-Beuve oublia à , dessein de mettre à la poste, les trouvant sans doute, Â la réflexion ou à la seconde lecture, un peu trop hardies tout de même.

On connaît ses théories en matière d'amour et sa règle de conduite envers les femmes.

11 disait : « On se demande toujours si l'amitié sincère, forte, durable, est possible entre un homme el une femme. Oui, je le crois, cela se peut, mais à u condition : il faut qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure et simple ; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez, la passion ait parlé, qu'il y ait ea abandon, faiblesse. »

Et encore : « Posséder vers l'âge de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu'une seule fois, une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le cloud'or deTamilié.!

(1)1 vol. in-4, chez Fonlcmoing, igo3.

ET Mine D*ARBOUTILLE iSq

Et enfin : « Avec les femmes aimées qui nous ont ^poussés, rompre : mieux vaut une rancune aimante. - Avec les femmes aimées qui nous ont souri, contiuer de vivre dans un doux oubli reconnaissant. » C'était aussi la manière de voir de Senac de Meilhan, ue prisait beaucoup Sainte-Beuve (i) :

« Celui qui a été aimé d'une femme sensible, douce, pirituelle et douée de sens actifs, a ei^oiité, disait Tau- 3ur des Considérations sur l'esprit et les mœiirs,ce que I vie peut offrir de plus délicieux. — Un (juart d'heure 'un commerce intime entre deux personnes d'un sexe ifïërent, et qui ont, je ne dis pas de l'amour, mais du eût Tune pour l'autre, établit une confiance, un abanlon, un tendre intérêt que la plus vive amitié ne fait pas prouver après dix ans de durée. »

Pour donner plus de saveur aux lettres qui forment a trame du Clou d'or^ Sainte-Beuve, en manière d'épigraphe, avait mis en tête du canevas de cet ouvra^je les deux réflexions ci-dessus de Senac de Meilhan. Mais rien

vaut encore à cet éçard la note confidentielle publiée

ns le volume sous le n*' VIII et qui en est comme la

éface.

Cette note est du 2 juillet i844; en voici les principaux

ïsages :

«... Elle est un charmant mélange de bon sens, de ^gèreté, de coquetterie et de vertu. 11 y a là de quoi ^étrirla plus divine saveur d'amitié. Mais je ne suis pas igné de l'amitié puisqu'elle ne me suffit pas, et je ne

(1) On lit dans le Journal des Goncourt, t. Il, p. 190 ; — 1864, lundi t avril, chez Magny :

«... Il (Sainte-Beuve) me répète qu'il s*est retranche dans la philosophie a Senac de Meilhan. Les plaisirs des sens sont pour lui les seuls. Il n'a ^esque plus de relations de société ! Il ne s'est gardé que trois femmes : la kincesse, la Poésie et U.^^ de Toorbey. »

l6o SAINTE-BEUVE

connais ([u'un autre sentiment pour le sceller et Tî à jamais entre deux personnes faites pour l'unio cœurs.

«... Elle a bien de l'esprit, mais elle n'a pascomj vie, ni ce que c'est qu'un sentiment sérieux, na auquel toutes les bonnes grâces de la société ne raient donner le change — et qui aurait demandé — une seule fois — et toujours!

« ... Après tout, sous tous ces airs de raison, el plus fière que tendre, plus glorieuse que passic L'amour-propre est au fond de tout et La Rochefoi a raison : mais l'amour-propre chez quelques consiste à vouloir être passionnément aimées, coûl coûte, et à aimer aussi, c'est-à-dire à vouloir le bo des deux. Chez elle, quelles que soient ses affection cieuses, Tamour-propre la porte surtout à être af vée, à ne pas être blâmée, à sauver sa gloire.

« M"^^ Récamier, M^^ de Maintenon étaient de race-là. Je les ai toujours haïes. Comment m'y s laissé prendre? »

Voilà donc la thèse posée et tout le sujet du 1 Une femme doit-elle céder à temps à l'ami ou lui ter et se sauver?

Pour Sainte-Beuve, nous savons déjà que la ré] n'était pas douteuse, mais, pour M°*® d'Arbouville, croire qu'il n'en était pas de même, puisqu'il va, les lettres du Clou d'or, livrer un siège en règle vertu, laquelle n'est à ses yeux que de l'amour-proj

Et d'abord n'était-elle vraiment que cela? En de sa longue habitude de lire au fond des âmes, je que Sainte-Beuve se trompait. II disait tout à Vh et il le répétait à chaque instant, qu'elle était plu$ rieuse que tendre. En apparence, peut-être ; au

ET Mino d'arbouville i6i

•taînement pas. Si elle était glorieuse comme toutes I femmes de se voir adorée, de se sentir aimée par un mme du talent de Sainte-Beuve, elle Tétait davantage core du nom qu'elle portait et de Tamour de M. d'Ar- •uville, et c'est à son mari qu'elle réservait toute sa tenesse. Libre, peut-être eût-elle satisfait Sainte-Beuve, r elle avait une très sérieuse affection pour lui ; mais e était de celles qui n" admettent point le partage, et

it justement parce que le poète de Joseph Delorme la esurait à l'aune d'une autre — glorieuse aussi, mais «ucoup plus tendre — qui lui avait cédé, quand elle 'ait tout autant de raisons de lui résister, c'est pour la, dis-je, qu'il se trompait sur son compte. «... Oh !que de sentiments perdus, consumés en euxêmes ! Comment laisser perdre ainsi les trésors du

ir ! Je lui ai dit qu'elle était la plus dissipée des femes sérieuses ; je lui dirai aussi qu'elle est la plus tendre

glorieuses; mais pour glorieuse, au fond, elle l'est. le veut toujours, en amour,desfleurs;elle ne comprend a à la connaissance vraie des sentiments naturels ; il Ht un moment où, les fleurs données, ils n'ont plus à produire \q\xv fruit. Mais elle ne veut pas de ce fruit, demande toujours et toujours des fleurs, rien que des 1rs. Elle se trompe. Mon cœur n'est pas de ceux qui laissent mettre en serre chaude pour fleurir constamnt et avorter. Oh! non pas! Elle ne sort pas du point vue factice du monde ni du cercle embelli et menir. »

Ces lignes sont tirées d'une autre note dite confidenlle, en date du 9 juillet i844« « Elle veut toujours en amour des fleurs !» — 11 est

leuxqu'en regard des lettres de Sainte-Beuve on n'ait

publié celles de M'"'^ d'Arbouville : le Clou d'or en

eûlété beaucoup plus piquant (i), et nous saurions p être — je dis peut-être, car la femme honnête et qi respecte ne lâche guère la bride à sa plume en de pa: sujets (2) — si la vertu de M^^^ d'Arbouville étaii l'essence de celle de M™e Récamier ou de M"® de M tenon. « Que de choses bonnes à côté de celles que i aimons ! disait-elle un jour (i848); il faut faire plac( nous pour un certain contraire. » Mot charmant et suggéra cette réflexion à Sainte-Beuve, quand il l pour la première fois : « Ce devrait être là la devis critique étendu et intelligent (3). » 11 aurait pu aj ou et de 1 amoureux qui se désespère.

Voici une dernière lettre de lui qui me semble mi les cho ses au point, relativement à sa liaison avec M™® d bouville. Elle est du 26 octobre 1 844-» ^t c'est la den du Clou d'or :

« Chère Madame, « Je viens vous demander vos ordres pour jeudi

( i) Les leflros de iM"*» d'Arbouville à Sainte-Beuve sont toujours en mainsdeAl. .luics Troubal,niaisil paraît que Sainte-Beuve a subordonn publication à des conditions qui la rendent impossible pour le momei

(2) «... Pendantcc temps,pas un mot, mais pas un! n*est t'chappé de plume, qui senljtrabantlon, qui dérogeât aux li^-nes rigoureuses quevouï étiez prescrites. Vous avez tenu rit^oureusement ce que vous aviez: d'avance. Si quelqu'un écrivant une lettre dans un moment d'émotion main tremble, s'était dit de n'écrire que sur une feuille de papier bien r de manière à ce que pas une ligne ne tut droite, il aurait fait matériellem que vousavezsu faire au moral. Il m'a été impossible de ne pasreconoa ressentir tout cela. Je sais tous les obstacles, je les apprécie, je crois montré que je n'avais pas le dessein (quand j'en eus la possibiiiléjd'abuser situation aussi entourée, aussi délicate ; maisentln il n'y a eu aucun aba aucun mot qui répondît î\ ceux que j'implorais. Je sais maintenant ou j; la mesure de cette affection : je sais ce ((ue c'est que de faire dépendre son heur unique de vous, d'une parole de vous. . .» (Lettre du Céoa d'or (o" tre le 3 et ao septembre i884.)

(3; Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 14O,

ET Mme d'arbouvillk i63

is être ce jour-là à TAcadémie (i) depuis deux heures demie jusqu'à quatre heures et demie. Lé reste des ures sera trop honoré d'une minute passée à vous voir. « Vous avez été très aimable de songer à m'écrire; vous tes toujours, aimable; ce qu'il y a de mal entre nous, îst la situation qui, passez-moi le mot, n'est pas franche, est pas naturelle. Pour que je le dise et que je le sente Qsi après une saison dont tant d'heures se sont passées es de vous, il faut que cela soit. Ce que je vous ai dit -bas est vrai : il vous devient comme nécessaire de mps en temps de défaire la trame, de la laisser se Sfaire un peu, afin qu'on puisse recommencer toujours, ^'arrêter toujours au même point; sans quoi on courrisque d'avancer, sinon de l'achever. De là ces petiriçueurs, ces froideurs non pas calculées, mais indiîs et nécessaires, ces épouvantements de la moindre }le un peu franche et libre sur de certains sujets, oique vous ayez déjà entendu la même chose cent fois; là enfin ces lettres aimables qui arrivent à temps, it ce qu'il faut pour empêcher de se décourager, sans itefois donner de l'espoir. On traite ainsi les prisonrs, qu'on veut conserver pour un certain temps; on r donne juste assez de nourriture pour qu'ils ne meulI pas.

< Chère Madame, j'ai bien pris ma part dans ce que is avez dit sur le plaisir de voir ses amis à Paris, îs je n'en ai pas pris que ma part, et vous même vous ►uveriez plus mauvais et présomptueux que je m'en ribuasse davantage.

« 11 y a, en outre, cette foule d'amis pour qui on met robes décolletées au risque de s'enrhumer : ceux-là l bien leur part aussi.

l) Sainte-Beuve ayait été élu à l'Académie française, le i4 mars 1844.

1 64 SAINT£-B£UyK

(( Il y a enfin quelqu'un qui a mieux et qui lui i prendra tout (i).

(( Chère Madame, si je vous disais encore une foisi ce que je sens, je dirais que tout cela est misérable: îi ce moment et depuis bien longtemps, je le sens. I il arrivera sans doute encore qu'une fois j'enfonc ma pensée, mes sentiments, et que vous, vous maint drez votre empire, heureuse d'atteindre à vos fins,m sans avoir donné dans votre vie la moindre minute bonheur à celui qui vous aura aimée.

« Sainte-Beuve. » •

Après cela, je crois qu'il est permis de dire commi Palais : la cause est entendue!...

Que si vous demandez maintenant et pour con comment un esprit aussi subtil que celui de S; J>euve put se fourvoyer de la sorte, je vous répom nettement et sans hésiter que ce fut la faute de sa i vaise éducation. Je ne parle pas de la première, mais la seconde, celle qu'il se donna lui-même. S'étant m (le i8 à 20 ans, de Tétude exclusive du xviii® siècle rialiste et sensualiste, il avait fini par se persuader après la conquête suivie de la possession deM'^^X.. d'après ce qui se passait sous ses yeux dans le mo — que les mœurs françaises étaient demeurées les m qu'au beau temps de M™e Geoffrin et de M"^"* d'Epi qu'il n'y avait qu'à frapper à la porte secrète d'une ] femme pour qu'elle s'ouvrit.

« Le xv!!!*^ siècle avait du bon, disait-il un j

(i) Cr quol(|u'un, cela va sans dire, était M. d*Arbouville. « Je vn» êlrc libre et plus jeune, écrivait Sainte-Beuve encore à son amie, je dcrais à votre mari de l'accompag'ner en Orient comme secrétaire ou • aufrrtitre : au moins je secouerais la vie, et peut-être forcément, rctjardcriez quelquefois de ce côté. » (Lettre VI.)

ET Mme d'arbouville iCH

* d'Arbouville, s'il n'avait pas trop appuyé. Vieillir 5C une personne qui sait la vie et avec qui on l'a goû- , vieillir ensemble, mais satisfaits et fidèles : il y a là it le bonheur humain retrouvé (i). « Oui, mais lui i appuya trop et je crois qu'il voyait juste quand il vait : « Le mal est ailleurs, il est en moi, je ne suis s fait pour le monde!... »

Non, il n'était pas fait pour le monde; c'est pour cela

iprès y avoir vécu le temps de se faire agréer i\ l'Aca-

ie et de nouer avec M™® d'Arbouville l'intrigue amou-

e que l'on sait, il lui tira sa révérence et s'enferma à

ipie tour dans son cabinet d'étude.

Mais on aurait tort de croire qu'il renonça au monde îquement par dépit d'amour. La politique et surtout Juestion d'argent entrèrent pour une bonne part dans

renoncement qui, d'ailleurs, se fit lentement et ame par degrés. Dès i84i, il écrivait à Juste Olivier 5 ses « besoins étaient augmentés et devenus plus stocratigues (2)». En i844>àla veille de son élection ^Académie, il lui mandait que sa situation était isoutenable et ruineuse, moralement et physiquement,

use des obsessions auxquelles il était en butte de la rt du monde (3) ». Gela ne l'empêchait pas, quelques aées après, de louer, non loin du château du Marais, e petite maison dans le village « afin de pouvoir tra-

ij Lettre XI du Cloa d*or,

1) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste

mer.

I) Id.

vailler et dtner chaque jour » en compagnie de M"^® ( bouville. (( Il prêtait alors aux jeunes femmes qu pareilles confidences pouvaient intéresser certaines très que George Sand lui avait adressées peu d'ar auparavant, au plus fort de ses orages, et où elle é chait dans le sein d'un ami qu'elle croyait discret t( les amertumes de son cœur (i). » Et M. de SpoeH de Lovenjoul raconte, dans ses Lundis d'un chercl qu'après avoir lu ces lettres M^^e d'Arbouville les voya à Sainte-Beuve en les accompagnant d'un 1 de sa main contenant ces mots que le critique soûl curieusement : « Si jamais, dans longtemps, ces le devaient paraître, je voudrais qu'elles eussent pour graphe celte phrase du psaume, belle en latin: Diei voulu ainsi afin quune âme désordonnée fût à elle-n son supplice (2). » Preuve nouvelle de la droitur ses sentiments et de la pureté de son cœur.

Quand éclata la Révolution de i848, Sainte-Be qui avait déjà la République en haine et qui deva démettre de son poste de bibliothécaire à la Maza dans les circonstances héroï-comiques aue Ton sait songea qu'à s'expatrier. Après avoir hésité que temps entre l'Amérique et l'Angleterre, il accepta d* faire un cours sur Chateaubriand à l'Université Liège, faussant ainsi compagnie à toute la sociéti Marais, de Chatenay et de Champlâtreu/'. Il est que M"^^ d'Arbouville avait quitté Paris pour rejoii son mari à Lyon, où il avait un grand commandenc Mais il ne rompit point avec elle pour cela, hier contraire. Depuis i845 il avait pris son parti de la tuation fausse » qu'elle lui avait faite et, en déses

(i) Cf. Sainte-Beuve par le Vicomte d'Haussonville, p. 190, (2) Les Lundis d'un chercheur, p. 172.

ET Mïne d'arbouvIlle 167

Luse, se contentait de son amité. Amitié profonde cère dont elle reçut par trois fois le touchant ténage durant la maladie qui devait l'emporter. Elle un cancer au sein. A peine était-elle installée près m mari, à Lyon, qu'elle tomba gravement malade, itôt, sans hésiter, Sainte-Beuve lâcha son cours accourir auprès d'elle. Ce premier voyage eut lieu lois d'avril 1849 et semble lui avoir inspiré ce beau et daté de Liège :

S^on, je o*ai point perdu mon année en ces lieux : Dans ce paisible exil mon âme s'est calmée ; Une absente chérie, et toujours plus aimée, 1 seule, en les fixant, épuré tous mes feux.

ît tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux, f*avais sous ma fenêtre, en avril embaumée.

De pruniers blanchissants la plaine clairsemée ; — Sans feuille, et rien que fleur, un verger gracieux !

['avais vu bien des fois Mai, brillant de verdure, ilais Avril m'avait fui dans sa tendre peinture, ^ou, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu !

ZsiT ici j'ai vécu fidèle dans l'absence,

\.mour I et sans manquer au chagrin qui t'est dû,

l'ai vu la fleur d'Avril et rappris l'innocence !

1 mois d'août suivant, il fit un second voyage à Lyon Btour duquel il s'arrêta à Dijon et puis à Troyes ' consulter les archives jansénistes, qui sont très îs dans les bibliotlièques de ces deux villes. Et il si découragé alors qu'il écrivait à Collombet : « Rien aut pour moi Lyon. Je suis bien triste au fond, et je cadrais plus que l'étude, un cloître ; et le soir sous [rands arbres, l'entretien de quelques amis. Est-ce «qui va me donner tout cela ? Certainement ce n'est

pas Liège. Ainsi j'essaierai encore d'asseoir cette vie quoique je sente bien que le dernier et sombn que jecherche, je ne l'atteindrai pas plus que jen'ai le premier. Enfin il faut aller jusqu'à ce qu'on tomb( Mais ce n'est pas lui qui devait tomber le premi fut M"6 d'Arbou ville. A la fin de l'année 1849, ^^ s'était tellement iaggravé, que son mari jugea prud la ramener à Paris (2). Sa dernière maladie fut ex ment douloureuse. Sainte-Beuve la vit encore uneo fois en présence de M. d'Arbouville ; mais, quand sentit mourir, elle refusa de le recevoir. Pourqu n'en sais rien. On a dit que c'était le P. Ravigni l'avait écarté de son lit de mort. J'en doute, po part. Le P. Ravignan, qui avait reçu la confessi jyjiiie d'Arbouville, savait qu'en dehors de certains vements de coquetterie envers Sainte-Beuve elle i rien à se reprocher. Je crois plutôt que c'est elle qi pitié, pour lui épargner un grand chagrin, ne voul lui faire ses adieux. Et, en effet, quand elle eut l'âme (3), la douleur de Sainte-Beuve fit peine à vo: déjà dit que, sollicité de faire son éloge, il laissa ce neur à d'autres. Il la pleura toute sa vie et le seul i ment qu'il lui ait élevé fut au plus profond de son Une fois cependant,il semble avoir regretté d'avoir le silence à son endroit ; c'est en 1869, dans une qu'il adressait à Baudelaire, à la suite d'un articl avait été « bassement insulté par M. Babou ». — « déjà attaqué dans VAthenœum, écrivait-il, à propo meilleure amie que j'eusse, M'"'^ d'Arbouville, et {

(i) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Gollombet, — Troyes, I II auût i84g.

(2) Il avait pris un congé, qu'il prolongea durant toute la malai ftfmme. Ce n'est qu'après sa mort qu'il reprit du service.

(3) Mme d'Arbouville mourut le 22 mars i85o.

ET M"»e d'aRBOU VILLE 169

'un portrait de cette charmante et regrettable femme n'avait fait M. de Barante et qui est la nullité même, il déclaré ce portrait bien supérieur à celui que j'eusse ait, que f aurais pu faire ^ si j'en eusse fait un (i). » is après tout ce que je viens de dire nous savons le cas jn^il faisait de son intelligence, de son amitié, de son lour. Il a écrit quelque part au bas d'une page : Mme d'Arbouville, une femme que l'avenir aussi contra. » Peut-être pensait-il alors à la publication loinle des lettres qu'elle lui avait écrites et qu'il gardait lîgieusement. Elles doivent être très belles, en effet, et ar ma part, je fais des vœux p©ur qu'elles voient le r le plus tôt possible. C'est déjà trop que nous soyons out jamais privés de celles (2) que Sainte-Beuve adressa la divine créature dont il a dit dans une heure de méicolie et de suprême ^gret : « Le soir de la vie apparent de droit à celle à 4 i l'on a dû le dernier rayon ! »

(1) Correspondance de Sainte-Be ve, t. III, p. i53. 0} Elles furent brûlées après la ii-^rt de M"*' d'Arbouville, et sur sa re- Himandation expresse, par M. d'Arbouville lui-même, mais les lettres qui 'Aient le caractère de celles que M. Jules Troubat a publiées dans le Clou Or, on pense bien que M"»» d'Arbouville ne les avait pas conservées.

Page 1