‹ Études d' histoire romantique: documents inéditsChapitre 23 sur 45 · partie en faisant claquer les portes · texte numérisé non relu

partie en faisant claquer les portes

Deux jours après, sa colère durait encore et elle disait

Concourt dans son salon de la rue de Courcelles.

«... Sainte-Beuve! je ne le verrai plus... 11 s'est con-

uit avec moi... lui... enfin. C'est à cause de lui que je

nae suis brouillée avec l'impératrice. Et tout ce qu'il a

eu par moi! Dans mon dernier séjour à Compiègne, il

m'a demandé trois choses : j'en ai obtenu deux de Tem-

îreur. Et qu'est-ce que je lui demandais? Je ne lui

uemandais pas de renoncer à une conviction, je lui

mandais de ne pas s'engager dans un traité avec le

empSy et de la part de Rouher. Je lui ait tout offert... 11

rait été à la Liberté avec Girardin, c'était encore pos-

ble, c'était de son monde. Mais au Temps, nos enne-

; personnels... où tous les jours on nous insulte... Oh!

est un mauvais homme. H y a six mois j'écrivais à

aubert : « Je crains que Sainte-Beuve, d'ici à quelque

mps, nous joue quelque tour... » C'est lui qui a écrit

Nefftzer.., il y a de son ami d'Alton-Shée dans tout

la. Et avec une parole d'amertume sifflante : « 11 m'é-

•^ivait au Jour de l'an que tout le confortable et le bien-

23i) SAINTE-BEUVE

être qui entouraient sa maladie, il me les devait. . • Non' on ne se conduit pas comme çal... »

« Et elle suffoque, elle étouffe, elle se bat la gorgée av le haut de sa robe brodée qu'elle agite à deux mains, el^ des larmes qu'elle dévore lui montent dans la voixi réniotion étrangle par moments.

(( Enfin je ne parle pas de la princesse! mais la femim la femme! Voyons, Concourt, n'est-ce pas, c'est ind gne? »

(( Elle fait quelques pas sur le tapis, agitant derri elle la grande traîne de sa robe de soie blanche, revient à moi : La femme! J'ai été dîner chez lui. Je suis assise sur la chaise où avait passé M™®X... Dures! je lui ai dit chez lui : Mais votre maison est une i de coquines (i), un mauvais lieu, et j'y suis venue p vous. Oh! j'ai été dure! Je lui ai dit encore : Qui et vous ? Un vieillard impotent. Vous ne pouvez pas sci lenient vous servir dans vos besoins... Mais quelles bitions pouvez-vous donc avoir encore?... Tenez, j' rais voulu que vous fussiez mort l'année dernière, 1 m'auriez laissé au moins la mémoire et le souvenir ( ami. Cette scène m'a fait un mal, ajouta-t-elle, cnti saillant (2)... !» J-

(i) Maison de co(]uincs, c'était trop dire. La maison de Sainte-^eaTC, ctUibafairc qu'il était, ne fut jamais une garçonnière, et je crois qu'M fait une réputation de vieux libertin bien au-dessus de ses vices. En cas il avait trop de respect de bii-inéme et trop de respect des aatres j les éialer sous les jeux de M"« Dufour ou de M"« Boitard, ses deoi iiièrcs j;^()uvernantes. Nicolardot, qui pourtant ne Va pas ménagé, a étéf de rcconnaîlre qu'il fut irréprochable dans son intimité ». Certes il « b('aucoui> les femmes et ce livre dit assez la place énorme qu'elles ontOi péc. dans sa vie, mais il les aimait plutôt pour clIes-mcmcs,pour le ch» i\v leur conversation, pour leur beauté, pour leur esprit, que pour le \ sensuel qu'elles |)rocuren(. A présent, comme il était très voluptueux i nature, il est tout naturel qu'on en ait fait un coureur de guilledoOi^ un « rôdeur ». Vous savez bien qu'on ne prête qu'aux riches.

(3) En reproduisant ici ce passade du Journal des Goncourt (toÏD'

tait-il donc passé au juste pour que la princesse fût ainsi sortie de ses gonds? En vérité, rien linaire. Le Moniteur ayant été disloqué pour is de la politique gouvernementale, Sainte- [ui le Temps faisait des offres réitérées, les avait pour demeurer avec Dalloz au Moniteur Uni^ li cessait d'être officiel^ pensant qu'il allait ; libre et plus vif ». Or, ce fut le contraire qui ilioz dut partager la direction du journal isocié dont les opinions étaient aussi cléricales )le : à telle enseigne que, quelques jours après, lainte-Beuve envoya son premier article sur ement des jeunes filles à la Sorbonne et les poésie de Paul Albert, on lui demanda d'y faire res à cause d'une critique toute littéraire qu'il à l'adresse de Tévêque de Montpellier. Sainteusa net, en disant qu'il ne voulait blesser la ; de personne, mais que ce serait la première s quarante ans qu'il ferait une concession de re. Et le 3o décembre 1868, il se retira du JSfoniîrivant à Dalloz un billet qui se terminait par : « Au diable les fanatiques I »

jrs après, l'article passait tel quel au Temps. i, comme le dit la Princesse, d'Alton-Shée fut que chose dans ce coup de théâtre (i), mais ce

vicr 1869), je ne me porte point garant de Tauthenticité des i princesse Matliilde. M. Jules Troubat, dans une lettre au

janvier 1904, a déclaré que le récit des Concourt est «< abso- »ti(iue et fantaisiste ». II doit le savoir mieux que personne. 5 propos que ces mémorialistes trop amis du cancan mettent lie de la Princesse s'accordent si bien avec son tempérament as hésité une seconde à les rapporter ici, estimant que, tenus aduisaicnt bien la pensée de la Princesse... en colère.

lettre au Temps ,dont il est question plus haut,M. Jules Tioubat, (Vlton-Shée, dit : « Le nom de d'Alton-Shée vient bien malheuns le récit des Concourt. L'ancien pair de France était ami et

!>!;S SAINTE-BBUVE

(ju'il y a de silr c'est que ce fut l'éditeur Cliarpe qui prévint NelFtzer. Il était venu rue Montpan apporter à Sainte-Beuve le montant de ses droits leur sur la dernière édition de Volupté^ et dès qu' mis an courant de la situation, il conseilla au cri (les Lundis d'accepter les 'offres du Temps, On s reste.

A présent, Sainte-Beuve manqua-t-il, dans l'es aux devoirs qu'il avait contractés envers l'Empire ( cevant le titre de sénateur? La question est assez dél; 11 est toujours fâcheux de mettre les apparences c soi, eût-on cent fois raison dans le fond; or, il es tain que Sainte-Beuve avait mis dans cette affair apparences contre lui. Aujourd'hui que nous avons les yeux toutes les pièces du procès, je ne vois rien prendre, ou pas grand' chose, à la note justificative ( trouva dans son portefeuille, au lendemain de sa r 11 était évidemmentde bonnefoi quand il disait: « Oi porte l'organe? On ne doit méjuger que sur mes arti Je ne trahis pas mon parti en acceptant d'écrire dat journal d'opposition, et ce n'est pas ma faute si le vernement de M. Rouher a si bien arrangé les ch qu'un écrivain ayant un titre officiel ne puisse plus toute sa pensée que dans une feuille adverse. Je q Vof/icialité, rien de plus, rien de moins! » N'emp que son passage au Temps avait l'air d'une trahisoi d'une fuite. En tout cas, étant donnés les égards ( reconnaissance qu'il devait à la princesse Mathilde me semble qu'il aurait pu la consulter et, par un ex| sincère de la situation, la faire entrer doucement (

cousin (le S.Minte-Bcuve : il venait le voir très souvent; il l'assistait da maladie, comme ne cessa de le Taire le prince Napoléon pendant toute née iHC)Ç), mais il ne fut pour rien dans son passage au Temps. »

ET LA PRINCESSK MATIIIi.DE 289

Cela lui était d'autant plus facile qu'il avait loral de son frère (i).

]u'il en soit, la façon injurieuse avec laquelle aittircsarévércnccluifit un mal énorme. Pendant mrs il hésita à relever, la plume à la main, le 'assal qu'elle lui avait lancé dans le dos en s'en 3mme le trait du Parthe. Pendant quinze jours

se le représente malade et pouvant à peine se s sur deux tabourets rapprochés, seule posture lelle il sentait moins l'aiguillon de son mal, — L son frein et dévora ses larmes, espérant jusernière minute que la Princesse, mieux informée, e plus juste appréciation des choses, reviendrait e la main.

ut de quinze jours, comme elle ne bougeait pas, gna à lui écrire, non pour accuser ou s'excuser, ir exhaler la plainte très noble, enveloppée ens une vague espérance de réconciliation, qu'on à la dernière page des Lettres à la Princesse. ous m'aviez accoutumé, lui disait-il, à une ami-

;rt, qui connaissait le pour et le contre, étant lie avec la Prince Sainte-Beuve, écrivait à Gcor|;:jes Sand quelques jours après î : « Mon jugement là-dessus, si vous tenez à le savoir, est c^ remier tort est à la Princesse, qui a été vive, mais le second et e est au pc^c Beuve qui ne s*est pas conduit en {galant homme. . pour ami un aussi bon bougre, et que cet ami vous a donné : livres de rente, on lui doit des égards. Il me semble qu'à la inte-Beuve, j'aurais dis : « Ça vous déplaît? n'en parlons plus! » î de manières et d'attitude... Pourquoi écrire dans les jourl on peut faire des livres et qu'on ne crève pas de faim. Il est un sage celui-là : il n'est pas couime vous I » (Corresp. entre nd et Gustave Flaubert ^ p. i52.)

jue Flaubert avait raison, et i\\\o, Sainte-Beuve eût agi sagement sous sa tente après après avoir quitté le Moniteur. En sortant 1 il aurait donne à ses amis qui étaient au pouvoir une nouvelle >on esprit d'indépendance; en ne mettant pas sa plume au scr- "gane républicain, quehpic modéré qu'il fût, il eût gardé devant our le peu de temps qui lui restait à vivre, une attitude beauligne.

lié toute différente, — si différente que je n'ai pu consi- ^ dérer renlrevue de lundi que comme un accident extraordinaire, (jnehiiie chose qui n'était pas de vous, mais j d'un autre.

« VouT moi, j'ai mis le signet après la visite du dimanche. Le livre se ferme pour moi ce jour-là à cinq heures et demie du soir: se rouvrira-t-il jamais un jour?

« Je sais ce que je dois à tant de bontés, à tant de souvenirs, à tant d'avances d'amitié dont les témoignages m'environnent et ne cesseront de m'entourer. L'élonnement dont j'ai été saisi lundi et dont j^ai eu peine à ^ revenir passera. Tout ce qui a précédé vit et vivra. En ceci du moins je garderai la foi qui me manque si souvent ailleurs: même lorsque je ne pourrai plus espérer, j'ai- ' tendrai encore, et une voix du dedans murmurera tout au fond de moi: Xo/i, ce n'est pas possible t »

(le fut sa dernière lettre à la princesse Mathilde; ou plutôt non, ce fut l'avant-dernière. Quelques mois après, il (Ml dicta une autre sur son lit de mort à M. Zeller qui . lui avait apporté un billet de la Princesse. Car elle s'était ressaisie — en femme généreuse qu'elle était — en apprenant le danger que courait son ami d'hier (i), et si elle ne vint pas lui dé[)oser sur le front le baiser d'adieu, elle voulut du moins qu'il sût, avant de mourir, qu'elle arail tout oublié.

Maintenant([u'elle l'a rejointdans l'autre. monde, il me reste à formuler un vœu, c'est que ses lettres à Sainte-

(i) Kllc s'ôlaiL in-'iiio ressaisie auparavaul, si j'en crois ce que M. Juk* Troul)ai raroiiK; d.Mis svaSouvi'nirs du dernier secrétaire de Sainte-Beavt. Tnn^ iiKjis aj>rès leur ruplure, elle aurait dépêché M. Charles EdmoudiT' criliipio (les Lundis pour se réeoncilier. Mais Saiiilc-lîcuve aurait réjwnJ « (pi'il était ernbanpié an Temps dans des articles sur Jomini» cl qu'il '' iaudrait revenir de trop loin pour redescendre au rivage do Saiul-Gri lien. »

e, dont elle exigea la restitution après la mort du 1 critique, soient publiées le plus tôt possible. Il faut a postérité, il importe que l'histoire ait sous les tous les témoignages écrits, les demandes et les ises, de cette belle et pure amitié qui ne connut qu'un e — mais un de ces nuages de Corse qui portent eux la foudre.

JULIETTE DROUET~(r)

(Se rapporte au chapitre premier de ce Yolume.)

Le 22 juin i836, Victor Hugo écrivait de Fougère femme, qui était en villégiature à Fourqueux :

« Je suis à cette heure dans le pays des fougères, dai ville qui devrait être pieusement visitée par les peintres une ville qui a un vieux château flanqué de vieilles to plus superbes du monde, avec des moulins à eau, des seaux vifs, des rochers, des jardins pleins de roses, de il pignons qui montent à pic, des églises hautes et basses tes sortes de vieilles architectures rongées du lierre. J tout cela au soleil, je lai vu au crépuscule, je Tai revu ai de la lune et je ne m'en lasse pas. C'est admirable. Il j i là quelques maisons du temps de Louis XV, mais ell( peu de succès. Le goût Pompadour n'a rien à faire a^ chicorées dans ce pays-ci. Le rococo est malheureux a granit. Du reste, l'architecture, est en général, barba: pierre bretonne ne s'est prêtée aux coquetteries d'auci que. Pas plus k celles de la Renaissance (2) qu'à celi

(i) J'ai publié cette étude dans la Revue de Paris du i5 février 1 la reproduis ici parce qu'elle est le complément indispensable da c premier de ce volume.

(2) Victor Hugo commettait là, par ignorance, une véritable hérési* tarda pas, d'ailleurs, à s'en rendre compte lui-même, car, peu aprè suite d'une course à Dinan, il écrivait à Louis Boulanger qu'il y dans cette petite cité quelques façades « où l'art de la Renaissant assez bien tiré du granit ». Qu'aurait-il dit, s'il avait eu le temps de les merveilleuses cathédrales et chapelles de la fin du xv* et du coau ment du xvi" siècle, où la pierre dure, sous la main des artistes de naissance, a clé ouvragée, ciselée, ajourée comme 'le la dentelle?

> XV. Mais certaines églises ont de l'austérité et de la leur. . . »

DIS jours après, il mandait à Louis Boulanger :

.. Une ville qu'il faut aussi que vous voyiez et que vous z avec moi, c'est Fougères... Je reviens de Fougères le La Fontaine revenait de Baruch, et je demanderais tiers à chacun : Avez- vous vu Fougères? Figurez-vous uiller ! grâce encore pour ce commencement absurde. La r, c'est le château ; le manche c'est la ville. Sur le chârongé de verdure, mettez sept tours, toutes diverses de î, de hauteur et d'époque ; sur le manche de ma cuiller, sez une complication inextricable de tours, de tourelles, eux murs féodaux chargés de vieilles chaumières, de >ns dentelés, de toits aigus, de croisées de pierre, de ns à jour, de mâchicoulis, de jardins en terrasses ; attaze château à cette ville et posez le tout en pente et de tralans une des plus profondes vallées qu'il y ait. Coupez le Lvec les eaux vives et étroites du Couasnon sur lequel nt nuit et jour quatre ou cinq moulins à eau. Faites V les toits, chanter les filles, crier les enfants, éclater les mes, vous aurez Fougères; qu'en dites-vous (i) ?... » ;'nore ce qu'en pensa Boulanger, mais moi qui connais ères et qui sais que, lorsqu'il y vint en touriste au mois de 836, Victor Hugo était accompagné de son amie, Juliette Bt, j'avoue que je donnerais tout le pittoresque de ce royal ge pour le « grain de mil », le petit détail, qui y manque i forcément devait y manquer : ce petit détail, c'est la m natale de Juliette... Car c'est là, dans le faubourg de rue de la Révolution (2), qu'elle naquit, le 10 avril 1806.

In Voyagre, par Victor Hugo.

/ancienne rue de la Révolution, à Fougères, est appelée rue de Rillé, 1845. On la désignait sous le nom de faubourg de Ilillc avant le 20 or an II, date où elle prit le nom de rue de la Révolution. En 1807, t appelée rue d'Antrain. Sous Tancien régime, le faubourç de Rillé t une paroisse de Fougères. (Renseignements fournis par le chef de i de Fetat-civil de Fougères.) i son acte de naissance :

Aussi bien, comme elle perdit son père et sa mère aabe>* ceau (i), qu'elle fut transportée dans ses langes à Paris et; qu'aucun membre de sa famille ne semble être resté à Fourl ^ères, peul-ôtre qu'en i836, quand elle y revint après trente'ans d'absence, ne put-elle pas elle-môme se faire montrer petite maison basse où yw//e ai Aie-Joséphine Gauvain — poi rappeler de ses prénoms et nom véritables — avait vu le jour. En tout cas, il y a quinze ans, personne ne put me Tindiquar. î Je le reg-rette pour la ville de Fougères qui se serait enrichiflJi d'une curiosité doublement historique, puisque Victor Hugo ftl donné le nom de Gauvain au héros de son roman Quatre" Vingt'^ Treize.

Donc Julienne fut transportée à Paris aussitôt après la mo de ses parents. Elle y fut recueillie par un grand-oncl6| i -J Baptiste Drouet, garde général des forêts, qui lui servit a père et dont elle prit le nom plus tard, par reconnaissance, san doute. I

Drouet ayant, ainsi que sa femme, des principes relig é très solides, l'enfant fut mise à sept ans au pensionnat ai Petit-Picpus que dirigeaient les Bernardines-Bénédictittes

Ln onze avril mil huit cent six, à trois heures du soîr, par dertnt no^ Louis Bincl, maire et officier de l'état civil de la commune de Fougères,! comparu Julien Gauvain, tailleur, âgé de vingt-neuf ans, demeurant àFcw gères, rue de la Uévolution, lequel nous a présenté un enfaat du sexe Haâ nin, né le jour d'hier, à sept heures du matin, de lui déclarant et de i Marchandetf son épouse, auquel enfant il a déclaré vouloir donner les |m< noms de Julienne-Joséphine ; lesdites déclaration et présentation faites c présence de François Doranjçe, huissier, âgé de vinet-cinq ans, demearam a Fouj:^cres, et de François l^unnicr, jardinier, âge de soixante-huit ans demeurant en Lécousse. Et ont, le père et les témoins* signé avec nous I présent acte, après q[ue lecture leur en a été faite. — Signé : Julien Gan vain, François Bannier, Dorange et Louis Bincl. (Extrait des registres d l'état civil de Foug^ères.)

(i) Le père de Juliette — ou de Julienne — mourut à Thospice civil d Fougères, le 12 septembre 1807, à l'âge de trente ans. Marie Marchande sa femme, mourut à Fougères, nie de la Révolution, le i5 décembre !& à l'âge de vine^t-huit ans.

Les époux Gauvain-Marchandet s'étaient mariés à Fougères, le 10 fl ^ an VII. Leur acte de mariage indique que le mari était né le 7 juillet •#• et la femme le 19 août 177g. (Communiqué par le chef de bnrean de H

vil de Fougères.)

rAdoration Perpétuelle et où elle avait deux tantes mèresvocales, savoir : mère Sainte-Menechtide (née Gauvain), chargée du chant et du chœur, toute jeune, avec une admirable voix, et mère des Anges (née Drouet), qui avait été au couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor, entre Gisors et Magny.

Ce qu'étaient les religieuses du Petit-Picpus, Victor Hugo, qui évidemment avait été documenté par « Juliette », nous Ta raconté tout au long dans un chapitre des Misérables, C'était une communauté de Tobédience de Martin Verga. Les Bernardines-Bénédictines pratiquaient Tadoration perpétuelle. Une robe de serge noire à manches larges, un grand voile de laine, une guimpe qui montait jusqu'au menton, coupée carrément sur la poitrine, un bandeau qui descendait iusqu'aux yeux, tel était leur habit.

Elles faisaient maigre toute Tannée, jeûnaient durant le Carême et beaucoup d'autres jours qui leur étaient spéciaux, se relevaient dans leur premier sommeil pour lire le bréviaire et chanter matines, depuis une heure du matin jusqu'à trois, couchaient dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, ne prenaient point de bains, n'allumaient jamais de feu, se donnaient la discipline tous les vendredis, observaient la règle du silence, ne se parlaient qu'aux récréations, qui étaient très courtes, et portaient des chemises de bure pendant six moiS; du i4 septembre, fcte de l'Exaltation de la Sainte Croix, jusqu'à Pâques.

Elles ne voyaient jamais le prêtre officiant, qui leur était toché par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le prédicateur était dans la chapelle, elles baissaient leur voile sur leur visage. Elles devaient toujours parler bas, marcher les yeux à terre et la tête inclinée. Un seul homme pouvait entrer dans le couvent, l'archevêque diocésain. Il y en avait bien un autre, qui était le jardinier, mais c'était toujours un vieillard, et, afin qu'il fût perpétuellement dans le jardin et que les religieuses fussent averties de l'éviter, on lui accrochait une clochette au genou.

C'est là que madame de Genlis avaît voulu se retirer q elle fut touchée de la grâce, mais elle trouva la règle trop et ne fit que traverser le Petit-Picpus.

Le pensionnat qui était joint au couvent recrutait ses é parmi la noblesse ; la plupart étaient riches. Elles étaient v de bleu, avec un bonnet blanc et un saint-esprit de verme de cuivre fixé sur la poitrine.

Dès qu'elle y fut entrée, Julienne devint l'enfant gâtée maison, et il va sans dire que ses tantes firent tout ce dépendait d'elles pour lui donner la vocation religieuse, heureusement, elle avait reçu de la nature des qualités c défauts qui, en s'accusant davantage avec les années, co rièrent leurs desseins. Ce n'est pas elle qui se serait pern dire que « de voir le pavé de la rue la faisait frissonner tête aux pieds ». Elle n'était pas assez mystique pour cela veux et ses oreilles étiiient tournés continuellement vers le m dont lui parlaient ses camarades du noble faubourg. Elle ( tait avec un plaisir infini la flûte invisible qui jouait derrii mur du couvent, à certaine heure de la journée, ce viei oublié maintenant qui fit rôver alors tant de jeunes filles: Zétulbé, viens régner sur mon âme ! » Et le peintre de f Redouté, qui par une tolérance spéciale était admis à lui do des leçons, disait à qui voulait l'entendre que sa petite ( avait un vrai tempérament d'artiste... Avec cela, espiègle, tine, coquette et s'amusant à mystifier tout le pensionnat s'avisa-t-cUe pas un jour de laisser traîner sur les dalles cloître un bout de papier où elle avait écrit : ic Mon pèr m'accuse d'avoir été avarice ! Mon père, je m'accuse d'avoii adultère! Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards les monsieurs ! »

Elle avait beau n'avoir que neuf oudixansquafnd elle fit écrit cette singulière confession, la chose en elle-même ) scandalisa pas moins le couvent, à commencer par ses tan Elles furent bien plus scandalisées encore lorsque Juliei présentée à monseigneur de Quelen comme postulante, lui clara que cette présentation se faisait contre son gré. Elle a'

L celle époque et élait jolie comme un cœur. Monsei- 3uelen la regarda et dit aux 'religieuses de la rendre le, ce qui fut fait le jour môme. Mais ce n'est pas le rir la cage à Toiseau prisonnier, la difficulté commoment précis où il est mis en liberté.

tranquille que le garde des forêts avait rêvé pour îlant évanoui de la sorte, notre homme fut quelque 2crlé : elle lui retombait sur les bras. Qu'allait-il ? Gomme il n'avait aucune fortune, force lui était î un parti et d'ouvrir à Julienne une nouvelle carrière. Avec des goûts comme ceux qu'on lui avait donnés ^icpus et une éducation comme celle qu'elle y avait

n'était pas d'un placement commode.

à 1826, je ne saurais dire ce qu'elle fit, les derniers Qts de la famille ne l'ayant jamais su eux-mêmes. 825, nous la trouvons dans l'atelier de Pradier, rue re, en qualité de modèle (i).Deux ans après, Pradier îhors avec l'enfant qu'elle avait eu de lui. Non seuî élait déclassée, mais encore elle était déshonorée.

plus, et cette pauvre fille-mère, que sa beauté avait liait peut-être tomber sur le trottoir comme tant leureusement, elle avait de l'amour-propre, du savoir bition. Elle avait connu chez Pradier un ancien préfet e-Marsan aux Cent Jours, qui était pour le moment au Théâtre royal de Bruxelles : j'ai nommé Félix

hasard ayant voulu qu'elle le rencontrât dans cette •e, Harel lui conseilla d'entrer au théâtre, et elle as ses auspices, au commencement de l'année 1829. livanle, Harel étant revenu en France avec la troupe oiselle Georges, Julienne, qui avait pris le nom de ut engagée par lui à la Portc-Saint-Martin, où elle

it qu'elle posa pour la statue de Strasbourg^ qui décore la place de. Il serait plus exact de dire — car elle n'avait plus de rela- ^radier à Tépoquc où il fit celle statue — que le sculpteur se modeler la télé de la ville de Strasbourg, du buste qu'il avait 3 de Juliette.

débuta, le 27 février i83o, dans le rôle d'Emma, de tHomm du Monde, comédie d*Ancelot et Saintine. Puis elle & vers rOdéon, dont Harel était directeur en môme temps 1 de la Portc-Saint-Martin. Elle y joua dans le Moine ^à^ F( (28 mai i83i); le Jeune Prince^ deMerrille (7 juillet ibiJiJ l' Homme au Masque de Fer^ d'Arnould et Foumicr (3 a i83 1); Catherine II, d'Arnould et Lockroy (29 septembre i83i

En i832, elle revint à la Porte-Saint-Martin, où elle créa' rôle de Teresa dans la pièce du même nom — de Dumas ; — et le rôle de la marquise dans Jeanne Vauberniery un 1 triomphes de M™* Dorval (17 janvier i833).

C'est alors qu'elle fit la connaissance de Victor Hugo. Où raconté qu'elle Tavait subjugué et conquis en allant un 1 matin lui demander, chez lui, place Rojale, le rôle de la f cesse Negroni dont personne ne voulait, parmi les actrices d théâtre, à cause de son insignifiance. La vérité, c'est Victor Hugo et Harel eurent au contraire toutes les p 3sd monde à le lui faire accepter, Juliette ayant des prêt au-dessus de son mérite, et que, pour l'y décider, l'aut Lucrèce Borgia dut lui promettre de lui donner avani une large compensation. La compensation fut plus lai^^ Juliette n*eût osé l'espérer, puisque le poète tomba à ses quelques jours après la représentation de sa pièce. Il faut( que, dans le rôle de la princesse Negroni, elle éblouit t monde par l'éclat de sa beauté.

Victor Hugo écrivait, le lendemain :

(( Il y a dans Zwcrèce Borgia certains personnages de ordre, représentés à la Portc-SainIrMartin par des acteur! sont de premier ordre et qui se tiennent avec une grâce» loyauté et un goût parfaits, dans le demi-jour de leurs 1 L'auteur les en remercie ici. Parmi ceux-ci, le public a' ment distingué mademoiselle Juliette. On ne peut guère que la princesse Negroni soit un rôle. C'est, en quelque une apparition ; c'est une figure belle, jeune et fatale qui soulevant aussi un coin du voile sombre qui couvre I

îcle. Mademoiselle Juliette a jeté sur cette fig-ure un éclat *dinaire. Elle n'avait que quelques mots à dire, elle y a aucoup de pensée. Il ne faut à cette actrice qu'une occaour révéler puissamment au public un talent plein de passion et de vérité. »

ion côté r Artiste disait:

le sait tout ce qu'apprennent la nature et l'âme : elle ne s ce qu'apprennent les professeurs du Conservatoire : t elle paraît ignorer combien il faut de pas pour traverhéâtre, à quelle hauteur précisément il est permis de 3 bras, comment on doit arranger ses cheveux épars et Brtaines transitions. C'est le cygne qui perce les nuages vol majestueux et semble gêné pour marcher sur la

oici le magnifique portrait que Théophile Gautier nous d'elle en parlant de la pièce, dans le Figaro :

. tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière îate, qui la rend plus propre aux sourires de la comédie : convulsions du drame ; le nez est pur, d'une coupe t bien profilée ; les yeux sont diamantés et limpides ; la 5, d'un incarnat vivace, reste fort petite, même dans les le la plus folle gaieté. Tous ces traits charmants en eux- , sont entourés d'un ovale du contour le plus suave et le armonieux ; un front clair et serein, comme le fronton rbre blanc d'un temple grec, couronne lumineusement ^licieuse figure ; des cheveux noirs abondants^ d'un reflet ible. en font ressortir merveilleusement l'éclat diaphane *e.

î col, les épaules et les bras sont d'une perfection toute B ; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs et être î au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui mt tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa . »

or Hugo n'avait donc pas besoin, pour devenir amou-

roux de celle déesse, qu'elle lui dénou&t publiquement Icî dons de ses souliers et lui baisât les pieds avec admira (U)inine l'iiisiniie son beau-frère, M. Paul Chenay, dans le (|iril a jii.ti;"é à propos de publier naguère (i); il lui sui d'à voir des yeux, et c'est un fait que plus le poète est ^] plus il a le sens et le culte de la beauté.

(]e n'était i)as, d'ailleurs, la première fois que Victor i subissait le charme de Juliette. 11 y a, dans lalbui ]\Iine Diouel,une pièce devers datée du 26 mai 1887, que A lluiro lit et lui donna en souvenir du jour où il la vit « la première fois » : — si je ne me trompe, ce fut dans ur en i832 ; mais il n'osa ce jour-là s'approcher d'elle,

Car le baril de poudre a peur de rctincelle.

11 avait reculé pour mieux sauter, c'est le cas de le dire. Q' jours après la représentation de/.Mcrèc(? JJorgia,il pénétra vaiiKjiieiir et en vaincu tout ensemble, dans l'alcôve delà princesse No;ii;"roni.

Huit ans plus tard, dans la nuit du 17 au 18 février 1 il écrivait :

((T'en souviens-tu, ma bien-aimée? Notre première i c'était une nuit de carnaval, la nuit du mardi gras de i833 On donnait je ne sais dans quel théâtre je ne sais quel bf nous devions aller tous les deux. (J'interromps ce qucj'

(i) Victor ITagoii Guernesei/,i[i, 159.

(a) Victor IIul^o, ([ui drcidémcnt n'avait pas la mémoire des dal(S, 1 (le celles ([ni lui rappelaient les pins doux souvenirs, s'est trompé un de j)lns. Le mardi ^ras de i833 n'était pas le 17 févricr,mais le if).' à litre de document, la lettre d'invitation au bal mascjué dont ile question

« Monsieur,

« Vous êtes invité à assister au bal d'artistes qui aura b'cu dans le du Gymnase le mardi gras 19 février. Le bal commencera à onze heu demie. Le sou])er sera servi à deux heures et demie.

« Les commissaires :

« LÉON MONVAL, ALLAN, régisSCUr ; JEX-NT VERTPRÉ-CARMOri.lEIl , LKONTINE VOLNYS.

« Nota. — Celte lettre, qui est })ersonnelle, servira de billet d*cntré( est i>rié, aulanl que possible, de se |)résenter en costume. »

ir .prendre un baiser sur la belle bouche, et puis je conti- 3.) Rien, pas même la mort, j'en suis sdr, n'effacera en moi souvenir. Toutes les heures de cette nuit-là traversent ma isée en ce moment Tune après l'autre, comme des étoiles i passent devant l'œil de mon âme. Oui, tu devais aller au bal tu n'y allas pas, et tu m'attendis.

« Pauvre ang'e, que tu as de beauté et d'amour ! Ta petite ambre était pleine d'un adorable silence. Au dehors, nous tendions Paris rire et chanter, et les masques passer avec de ands cris. Au milieu de la grande fête générale, nous avions is à part et caché dans l'ombre notre douce fête à nous. Paris ait la fausse ivresse, nous avions la vraie.

(( N'oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a langé ta vie. Cette nuit du 17 février i833 a été un symbole comme une figure de la grande et solennelle chose qui s'acmplissait en toi. Cette nuit-là, tu as laissé au dehors, loin de , le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, ur entrer dans le mystère, dans la solitude et dans la- >ur.

c< Cette nuît-là, j'ai passé huit heures près de toi. Chacune ces heures a déjà engendré une année.

« Pendant ces huit ans, mon cœur a été plein de toi, et rien le changera, vois-tu, quand môme chacune de ces années gendrerait un siècle (i). »

Cette page admirable ne saurait se passer de commentaire.

en croire Victor Hugo, Juliette, en se donnant à lui, aurait

Doncé du môme coup à la vie bruyante et dorée qu'elle me-

!;. Les choses n'allèrent pas si vite, et ce ne fut pas sans

le et sans combat que s'accomplit cette renonciation.

Après avoir été la maîtresse de Pradier, Juliette l'avait été

' plusieurs écrivains, notamment d'Alphonse Karr. Quand

tor Hugo mit son cœur à ses pieds, un millionnaire russe

polonais la couvrait d'or et de pierreries, — ce qui ne l'em-

^•) Page inédite, extraite du Livre de V Anniversaire. (Voir plus loin 157.)

:».)■> APPENDICK

prcliait pas do l'airo des délies. — Elle aurait bien voulu n'appartenir qu'au poMo, à (|ui elle savait gré de Tavoir distinguée cl cliolsic entre tant d'autres reines de théâtre, mais Tauteur des (orientales n'était pas riche alors, et les princesses Negroni ne \ivenl [)as seulemenl d'encens et de beaux vers.

J'Jle continua donc pendant quelque temps à servir deui maîtres à la fois, malgré la promesse qu'elle avait faite â N'iolor llu^o de quitter son boyard. Victor, qui était jaloux, s'apereuL bientôt qu'il élait joué.

11 y eut éclat et ruj)ture de sa part ; pendant trois jours il resta sous sa tente, attendant vainement que Juliette lui nwtf- (|uât Sun repentir. Le quatrième jour, n'y pouvant plus tenir, il retourna chez sa maîtresse, qui, touchée cette fois jusqu'au! larmes, se jeta dans ses bras et lui jura de n'être qu'à luisenl <lést)rinais-

( M-, V(»ilà (jue, peu de temps après cette scène, elle disparut un J'oau malin sans dire où elle allait. On devine les divas senlinients (pii assiégèrent l'esprit de Victor Hugo quand il lidiiva sa porte close. Il crut d'abord qu'elle lui avait manqua de parole une seconde fois; mais il fut vite rassuré en apprejianl par une amie de Juliette qu'elle était partie pour Brest, où iv>idait une de ses sceurs, afin de ne pas être témoin de la vente de ses meubles qui avaient été saisis.

J'ai lu les lettres que Victor Hugo lui écrivit en cette circonstance ; elles sont poignantes; on voit qu'il a conscience d'av(jir conduit cette jeune femme à la ruine en voulant la rélial)iliter à ses propres yeux. Car c'est pour purifier cet ange déchu, tout autant (|uc pour en jouir, qu'il l'a pris dans ses bras et Ta emporté sur les hauteurs sereines où plane ordinai-i rcment sa pensée ! *

Consultez là-dessus ses amis et ses proches : ils vous diroD qu'il eut au plus haut degré le respect de la femme, quej? mais il ne lui échappa une parole inconvenante ou seulen légère à l'adresse de celles qui n'inspirent que le mépris, i que, lorsque les Jeune-France mettaient la conversation sur*

APPENDICB 253

pitre, il suffisait de l'apparition de Victor Hug-o pour les e taire (i).

ictor sentit donc vivement la responsabilité qui lui incom-

, dans la ruine de Juliette : aussitôt, il se mit à l'œuvre

réparer dans la mesure de ses moyens le préjudice maté-

qu*il lui avait causé.

'. alla d'abord trouver Pradier qui, s'il n'était plus l'amant fuliette, n'en était pas moins le père de son enfant, auquel /ait donné son nom. Pradier s'eng'ag'ea à lui venir en aide, juant à lui, Victor, en grattant avec ses ongles ici et là, — le sers de ses expressions, — il parvint à ramasser quels milliers de francs pour désintéresser ceux des créanciers )On amie qui montraient les dents les plus longues, .près quoi, il courut au devant d'elle jusqu'-à Rennes. Mais ait déjà entendu entre eux qu'en arrivant à Paris elle se îraitde tous les meubles et objets mobiliers qui garnissaient

appartement, 35 bis, rue de l'Echiquier, et qu'elle irait iter le modeste logement qu'il lui avait loué et meublé, rue it-Anastase, à deux pas de chez lui.

îette fois, Juliette était bien sienne, et c'est en toute vérité 1 pouvait dire qu'elle avait « laissé au dehors le tumulte, ruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans aystère, dans la solitude et dans l'amour. »

îependant elle n'avait pas encore abandonné le théâtre. Elle le quitta même pas après son échec dans Marie Tudor lovembre 1882), que les ennemis du poète soulignèrent chamment et exagérèrent comme à plaisir (2) : Victor Hugo

j'usaçe s'était établi de bonne heure dans le monde romantique d*ap- •es femmes des poètes par leur petit nom : Victor Hugo ne permit

qu'on appelât sa femme « Adèle ».

•Qtre la première et la deuxième représentation de cette pièce, le didu théâtre fit insérer dans les journaux une note où l'on disait que

7r»'4 SAINTE-BEUVE

sV'tail mis en toto do lui ouvrir, lion gré mal gré, les porl la GoiiKMlic-Française (i) et de lui procurer l'occasion ( procliainc revanche. Il était persuadé, en effet, qu'elle (lu talent, et c est le plus sérieusement du monde qu'il lui vail, pour la consoler, au lendemain de la représentatif Marie Tndor :

« Vous n'avez joué le rôle de Jane qu'une fois, mon mais la trace que vous j avez laissée pour moi est auss fomlc que si vous l'aviez joué cent fois.

« Vous avez joué le rôle devant deux mille personnes, • seule vous a comprise, moi. C'est que deux mille person n'est pas deux mille intelligences.

« Ce que vous avez mis dans ce rôle de votre cœur, de Ame, de votre esprit, de votre caractère, de votre passic votre amour, de votre beauté, de votre nature, je l'écri] jour, je tâcherai que rien ne soit perdu.

m.'iflcmoiscUc Juliette, s étant trouvée gravement indisposée, avait et j)lacée dans le rùlc de Jane j)ar mademoiselle Jda. Quelques jours af Jieuue de J'aris j)ublia rentretilet suivant

« (Juant à Marie Tuflor, ce drame si diversement jugé a du moins ces positif do< receltes. La pièce a d'ailleurs gagné à un changemeo Irice. CvMv qm remplissait le rôle de Jane l'a cédé, ce qui l'a beaucc disposé, dit-on, à ma<lenioiselle Ida, dont le talent, à la fois énerg gracieux, rendrait Honvio lui-même infidèle à Juliette, » (T. LVl, p

(ij Sa première tentative remonte au mois de janvier i835. Un i remit à Tedi^-ur Kenduel, on le priant de faire passer daas/e Court çais, la note (pie voici :

«I xMademoiscUe Juliette, cette jeune artiste pleine de beauté et de (juc le public a si souvent applaudie à la Porte-Saint-Martin, est point de «piiiter ce tliéàtre. Plusieurs administrations dramatiques 1 en ce nioinent des ullVes d'engagement. 11 est probable que c'est à la die-Fran<;aise «juc mademoiseire julielle donnera la préférence: Sont digne et si intelligent l'appelle à notre premier théâtre. »

Mais le Courrier français refusa d insérer la note, et Victor Ha avait rêvé de conilcr à Juliette le rôle de la camériste Dafné dans À tut obligé (le le donner à M''« Thierret, qui, du reste,y fut excellent Le Romantisme et L'éditeur Rend ael, par Ad. Juliien, p. i3o).

11 n'en arriva pas moins à ses tins. M™' Desbordes- Valmore éci son mari, le 21 lévrier i834 :

a M»"« lirohan du Vaudeville vi'int d'être engagée ; mademoiselle V» engagée; une demoiselle du théâtre de Ghantereiue, engagée^ et e crois-le, cela pour la honte de ce pauvre Hugo, qui l'a voulu ardei mademoiselle Juliette engagée làl... 1»

« Si je pouvais ce que je veux, cette fugitive soirée laisse- 'ait sur votre front une auréole immortelle. Si mon nom vit, ^otre nom vivra (i).

C'est à peu près ce qu'Alfred de Vig-ny disait à M"^e Dor" rai à propos de la Maréchale cT Ancre, que Mademoiselle jreorges avait joué à sa place :

Si des siècles mon nom perce la nuit obscure, Ce livre écrit pour vous sous votre nom vivra I

Mais là s'arrête la comparaison entre la maîtresse de Vigny 3t la maîtresse de Victor Hugo. Qu'importe, d'ailleurs, que Juliette ait été une actrice médiocre I II suffit pour sa gloire |ue l'amour et le génie d'Olympio l'aient rendue immortelle I V'ictor Hugo écrivait un jour à Jules Glaretie, qui avait fait 'éloge de M™® Drouet : « Je vousremercie pour la femme vailante qui, à la gloire du théâtre,a noblement préféré l'obscurité iu dévouement. » Je ne crois pas me tromper en disant que ïuliette n'eût jamais obtenu au théâtre que des succès de beauté, et ces succès-là sont malheureusement éphémères; mais îi Victor Hugo s'abusait sur le talent de son amie, il n'exagérait rien en exaltant son dévouement. Tous ceux qui l'ont approchée pourraient certifier que, du jour où elle entra dans la vie du poète, ce fut autant comme servante que comme maîtresse. Et par (( servante » on entend ce que je veux dire : tout en accaparant Victor Hugo, elle ne cessa jamais de faire ses volontés ; elle fut sa chose, bien plus qu'il ne fut la sienne. Ainsi que M°i6 de Gustine parlant de Chateaubriand, elle aurait pu dire, elle aussi, en montrant le canapé de son boudoir : « C'est ici que j'étais à ses genoux î »

Pour elle, il était plus qu'un amant royal, il était le dieu. Gela se sent aux innombrables lettres (2) qu'elle lui a adressées

(i) Lettre inédite communiquée par M. Louis Koch.

(2) M. Louis Koch, son neveu, que je remercie mille fois de m*avoir laissé feuilleter cette précieuse correspondance, possède environ deux mille lettres de M™* Drouet. M. Paul Meurice en a, de son côté, plus de cinq mille, qui lui viennent du fonds de Victor Hugo et qu'Emile Blémont a classées avec beaucoup de peine. L'intention de M.Paul Meurice est de don-

'j/)^ SAtNTB-BEUVE

fliiranl les cinquante ans qu*aduré leur union. Il avait beau la visiter matin ot soir, elle lui écrivait deux et trois fois par jour , en l'attendant, quand il tardait à venir; après son départ, ])()ur ré[)arer les oublis quelle avait pu commettre pendant (ju'elle le possédait. Et quelle grâce, quel esprit, quel enjouement dans le plus court de ses billets ! Lisez plutôt :

« 3 janvier 4833.

« 11 est onze beures et demie à maj, pendule; depuis que tu m'as quittée, mon cber bien-aimé, j'ai fini de lire Cromwe II ei travaillé jusqu'à présent à raccommoder mes chemises; je t'ai attendu paLiemmcnt,je crains bien que cette patience ne m'ait pas servi à grand'cliose, tant il me semble que tu ne viendras pas ce soir; il est déjà bien tard, on vient de frapper à l'instant même à la porte cocbèrc : le battement de cœur que la joie m'avait donné, espérant que c'était toi, dég*énère en affreux étoiiflement que je conserverai toute la nuit, s'il plaît à Dieu que tu ne viennes pas me dire bonsoir avant. Ne me gronde pas, mon cher Victor, si je pleure et si je souffre de ton absence Je suis sûre que cela ne peut pas être autrement, puisque j'ai essayé de retenir mes larmes et d'employermon temps à toutes sortes d'occupations ; rien n'y fait, il faut que je sois triste, je ne puis m'accoutumer à être heureuse sans toi, à vivre où tu n'es pas.

(( Voici qu'il est minuit moins un quart à ma pendule qui retarde, j'ai peu de chance que tu viennes ce soir; tout ce que je puis faire, mon bien-aimé, c'estde ne pas te laisser voir à quel point je souffre, puisque cela te déplaît. Ainsi, bonsoir! Tâche de penser à moi avec amour, moi je n'ai que cela à faire... »

(( Ah! te voilà, enfin (i). »

ner ces ciiKj mille lell.rcs à la Bibliothèque Nationale. Je pense que M. Koch suivra cet exemple, (^'est dire la mine ciedocumerits que les Iiistorio|^raphi's de l'avenir auront à exploiter. On ne pourra pas écrire la vie de Victor Hugo avant (jue cette énorme correspondance ait été dépouillée. E

(i) Lettre inédite.

« Aux Metz huit heures et demie, iO octobre 4835.

« Mon Victor adoré, mon amour, mon ^and Victor, je suis toujours avec toi ou avec votre esprit. Hier, pendant que je t'aimais, pendant que je te suivais de Tâme, écartant de ton chemin toutes les branches mouillées,je suis rentrée chez moi, le cœur débordant d'amour et de ravissement, j'ai dîné, je t'ai écrit, et ensuite j'ai lu les trois premiers actes de Mariort jusqu'à onze heures. Si bien que je n'ai pas fait autre chose de mon cœur et de ma pensée, depuis que tu m'as quittée, que de t'aimer et de vous admirer (i). »

Ce tu et ce vous alternés et mariés ainsi ont une sig'nification bien claire qui n'échappera à personne : le tu s'adresse à l'homme, à l'ami ; le vous s'adresse au dieu (2). L'amour de Fuliette pour Victor avait quelque chose d'une relig'ion.

« Octobre i835.

« Je t'aime, cela est patent, je suis emportée, violente (3), mal embouchée, ceci n'est pas tout à fait ma faute, et je n'en ireux prendre qu'à moitié la responsabilité, d'autant plus que lans mes violences il y a autant de peur que de mauvaises babitudes d'éducation. Je t'aime, mon Victor, à travers mon mauvais caractère. Quand j'ai eu le malheur d'être injuste învers toi, je m'en repens avec tant de regret que les reproches que tu me fais sont de trop, car je souffre trop déjà de ::eux que je me fais intérieurement (4). »

« Aux Metz.

« Je t'ai très longuement écrit des choses peu intéressantes, tandis que j'ai le cœur plein [d'amour et l'esprit rempli de

(i) Lettre inédite.

{2) Si Juliette tutoyait Hugo dans Tintimité et dans sa correspondaDce* elle lui disait « vous » devant le monde et l'appelait toujours «i monsieur ». Od m'assure qu'il ne lui arriva jamais de se tromper.

(3) Violente, oui, elle l'était. Un jour, dans un moment de colère, c'est elle-même qui le raconte, elle déchira tout un paquet de lettres de son illustre ami, — ce qui le contraria vivement, car il lui avait bien recommandé de conserver tout ce qu'il lui écrivait.

(4) Lettre inédite.

toi. Tu sais, il y a des saisons pour le cœur comme pour la teiT(\ le i^-erme de toutes choses est dans ses entrailles comme le g^ernie de l'amour dans le fond de mon cœur ; et puis, il vient un temps, un moment où tout cela sort de terre et du cœur, minute par minute, comme les champignons que nous voyons. Aujourd'hui tout mon amour est sorti en bonheur de mon cœur. Je suis heureuse, je t'aime, je te souhaite, j'attends (i) ».

« Vous voyez bien que vous n'êtes pas venu cette nuit, ni ce matin, et cependant il fait un très beau temps. Au lieu de chercher yoIth cocher et votre chariot dans le ciel, vous auriez pu faire dilûjcnce sur la terre pour venir embrasser votre petite bonne femme (2). »

Voilà le ton g-énéral des premières lettres de Mme Drouet. N'est-il pas vrai qu'elles sont charmantes et d'un tour spirituel encore que, par moments, un peu précieuses ?

Et lui, sur quel ton lui ccrivait-il ? On en jugera par les extraits suivants du Livre de l' Anniversaire, QqYiwvq était une invention de Juliette : elle avait voulu, comme nous le verrons tout à l'heure, que tous les ans, à la date du jour où elle s'était donnée à lui, il écrivît sur ce livre une page. Et pendant cinquante, il n'y a jamais manqué.

<L 26 février 4835.

« Février a toujours été un mois marqué d'un signe particulier pour moi. Le 26 février 1802, je suis né à la vie ; le 17 février 1 833. je suis néau bonheur dans tes bras. La première date, ce n'est que la vie, la seconde, c'est Tamour. Aimer, c'est

plus que vivre (3).

ce V. H. »

« Nuit du 16 au 17 février i836, une heure et demie du matin.

« 11 y a aujourd'hui trois ans, à pareille heure, j'étais pour

(i ) Lettre inédite.

{^) Id.

(3) Il ne se doutait pas alors qu'il marierait un i5 février (i843) sa fille Léopoldinc, dont la mort tragique lui inspira de si beaux vers.

APFËNOICK 2J9

la première fois dans tes bras ; je n'ai jamais eu d'heure plus rayonnante que cette heure mystérieuse. Cette nuit-là, nos âmes se sont soudées ; cette nuit-là, il y a eu en moi un être nouveau, toi ! Depuis cette ^ nuit de février i833, bien des heures sombres et bien des heures charmantes ont traversé notre vie. J'ai vu bien des ombres et bien des rayons passer sur ton beau front. Tout à Theure encore tu pleurais, et voilà maintenant que tu souris, ma bien-aimée. Va, ne te plains pas de ces brumes qui s'en vont vite : il n'y a de nuages que dans le ciel et dans l'amour.

« i6 février 1887.

« C'est aujourd'hui l'anniversaire 1 Vois quel beau jour ! quel beau soleil I Le ciel est de moitié dans notre joie, n'est-ce pas, mon pauvre ange ? Voilà donc quatre ans ! quatre ans î je te bénis, ma Juliette et je te remercie.

« Tu es ma joie, ma vie, mon bonheur, ma pensée. J'espère jue tu es tout à fait bien portante ce matin. Tu étais hier si rose et si jolie ! Je t'aime, va, je t'aime de toute mon âme.

« Je tâcherai que nous passions aujourd'hui quelques heures ensemble. 11 ne faudrait pas moins de vingt-quatre heures pour fêter dignement l'anniversaire, mais nous prendrons toujours ce que nous pourrons.

<c Je voudrais t*avoir là pour te baiser, pour te parler, pour t'admirer. — Voilà quatre ans !

« C'est une grande joie de savoir que, dans ces quatre années, tout le mauvais est parti et tout le bon est resté (r).

« Tu as été pleine de courage, de résignation et de vertu. Tu as eu la force d'un homme sans perdre la douceur d'une femme.

« Espérons, pauvre amie, que l'avenir te récompensera. Dieu est juste, vois- tu.

« Sois heureuse et sois bénie !

« Pour moi, le 17 février, c'est le i" janvier, c'est un commencement, c'est une aurore, tu t'es levée sur ma vie ce jour-là.

(i) N'est-ce pas attester qu'elle s'était purifiée à sa flamme?

2 Ou SAlNTt-BEL'VK

(f Ma Juliette chérie, j'ai le cœur plein de toi; tu es une bonne, (loïK^e et cliarmanle femme, et tu es belle comme si tu n'étais jKis l)()iine. Tu as les deux beautés à la fois, celle du corps et celle (le IVinie. Je remercie Dieu et je t'aime.

« 17 février 1887.

u Tu le veux donc, tous les ans, à pareil jour, à pareille heure, j'écrirai sur ce livre la date de notre amour.

u (]e livre est placé sou s ton oreiller, il y a là une retraite mystérieuse qu'il ne quitte jamais, il voit arriver et s'envoler ton doux sommeil, il porte l'empreinte de tous tes rêves; le jour où j'y ai écrit ton nom, Juliette, il a porté l'empreinte de toutes mes ])ensées.

(( C'est que ton nom, mon an^e, éveille tous les échos de mon âme, il y a pour moi, dans ton nom, des rayons comme dans les veux.

(( Bien-aimée, sois bien heureuse (i). »

Fa ce qui prouve bien que tout cela jaillissait de son cœur et n'était vraiment que la menue monnaie de son amour pour Juliette, c'est qu'à dater de i833 tous ses recueils de poésies — depuis les Chants du crépuscule iusqu^a.ux Chansons des Burs et des Bois — sont pleins d'elle, quoi qu'il ne l'ait nommée nulle part. Je ne connais, en effet, qu'une seule pièce de vers portant comme dédicace son initiale J... C'est la pièce XXVI des Chants du crépuscule, qui commence par cette strophe :

Chantez! chantez! jeune inspiréel

La t'emnic (]ui chante est sacrée

Mènie aux jaloux, même aux pervers I

Lîi fenime qui chante est bénie !

Sa beauté défend son génie.

Les beaux yeux sauvent les beaux vers.

Et qu'on ne dise pas que les poésies qu'il lui a consacrées

( 1) Fragments iuédits .

Q'avaient pas besoin de lui être dédiées pour la trahir : j'en sais quelques-unes, et de superbes, en dehors des Chants du crépuscule, que Sainte-Beuve lui-même n'aurait pu supposer écrites pour elle.

Je cite ici le nom de Sainte-Beuve parce que, dans les com- Diencements de la liaison de Victor Hugo avec Juliette, il joua an rôle double, et plutôt fait pour le diminuer que pour le grandir aux yeux des honnêtes gens. Les Chants du crépus- 'iule étaient à peine livrés 'à l'impression qu'il écrivait à Béranger, le 3 septembre i835 :

« Il se prépare ici une saison littéraire, assez poétique même; 30US allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de îugo (i); il y aura des vers d'amour; malgré toutes les hésiations, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une mité de plus qu'il brise dans sa vie poétique (l'unité domestiae après la politique et la religieuse), peu importe à nous utres frondeurs des unités et au public qui ne s'en soucie lus guère : les beaux vers, comme seront les siens, je n'en oute pas, couvriront et glorifieront le péché (2). »

Et le 26 septembre, il mandait à Victor Pavie, qui était au ourant des amours de Hugo et n'avait pas craint de lui faire e justes remontrances (3) :

« J'ai vu peu de monde depuis mon retour. Madame Hugo st aux Roches, chez M. Bertin, avec son mari et ses enfants ; on volume à lui (de vers) s'imprime. Il y en a beaucoup à ette belle Dalila. Il a accommodé tout cela comme il peut, et

la chinoise, avec l'amour conjugal des Feuilles d^ automne

(ij Le volume parut le 26 octobre i835.

(2) Portraits contemporains, éd de 1869, t. I, p. 189.

J3) C'est à Victor Pavie que, le 25 juillet i883, Hugo écrivait :

« Je n*ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n*ai jamais té meilleur. Je vaux bien mieux maintenant qu'en mon temps d*innocence ae vous . reçrrettez. Autrefois j'étais innocent ; maintenant je suis indulent. C'est un grand progrès. Dieu le sait.

« J'ai auprès de moi une bonne et chère amie, cet anjsre c[ui le sait aussi, n« vous vénérez comme moi et qui me pardonne et qui m'aime. Aimer MLTdonncr, ce n'est pas de l'homme, c'est de Dieu ou de la femme...»

it>.

•AU'A SAINTK-UËUVU

(jn'il ïw. v(Mit [)as rompre officiellement. Mais il j aura éclat, je jx'iise, et cui'iosiiri iiialitj-nc très en jeu, lors de cette publication ' I ;. »

11 V eut éclat, en effet, mais c'est Sainte-Beuve qui le fit et (jiii (lu même coup fut cause que la curiosité maligne fut mise eu jeu par la publication des Chants du crépuscule : sans raiiiclc(}u'il s'avisa de consacrer à ce recueil dans la Revue des Deu.r Mondes, il est prol)al)le que les initiés eussent été seuls a s'apercevoir de la <(. dualité » qu'il dénonçait avec tant d'acrimuiiic it, nous pouvons bien l'ajouter, de miauvais g-oût (2;. [.a jircnve en (;st que Vinet, qui était en Suisse, n'y vit que du bu, je veux (lire qu'il mit sur la tête de M^^^ Victor Hugo t.)ut ce «pii dans le volume était pour Juliette.

L'articltMle Sainte-Beuve ne produisit, du reste, aucun etl'et i sur Victor llui^o, si ce n'est de l'irriter profondément contre son ancien tluiriféraire(3). Victor continua comme par le passe

(i) IMiiioiul I3iiv, Victor Iluf/o après i83o, t. I, p. 169.

(y .' Lt'N douze ou Irtize pioct's amoureuses, éltîgiaques », écrivait Sainte- « H«Mi\ c, iiui foiMMcnl le milit;u du rtH'ueil dans sa partie la plus vraie et la j)liis siui.'iMT sodl suivies d(î deux ou trois autres, et surtout d*uQe dernière iiiliîuirc. Date /i/ûi, <|ui a pour but, eu quelque sorte, de couronner le voluiiit' i-i (N' lo prolrucr. Lill«uaironient, ces pièces finales, prises en ellesiiKMUfs, soni belles, haruiouieuses, pleines de détails qui peuvent sembler loucliaiils, Va\ aduiirant. dans le voile l'éclat du tissu, il nous a paru toulo fois (|;i'il y a eu paili j)ri^ de le broder de cette façon pour l'étendre ensuite sur le louL. (iele uiylholot,^ic d'dnç/es, qui a succédé à celle des nympheStlei Jlcurs (Ir. la terre et les parfums des cieujCy un excès même de charité auniôuiere el de petits orplielius évoipiés, tout cela nous a paru, dans ces ]>ieees, plus prodiicué (ju'un juste stMilinienl de poésie domestique n'eût sodjc a le taire. On dirait (pi'en liuisNanf l'auteur a voulu jeter une poiiçnéc de lis aux yeux. Nous reii^reLtt)ns «pie l'auteur ait cru ce soin nécessaire. L'unité de son volume en soullre ; sou litre tie Chants du crépuscule n'allait pas jus({u'â cette dualité. Le même mau(|ue de tact littéraire (au milieu de laul d'éclat et de j)uissance !) (jui plus haut, nous l'avons vu, lui a fait comparer l'harmonie de l'orgue à Z'eau d'une épontje et parler du sourire fatal àv la résiiicnjdion à ])ro])()s de Pétranjuc, lui a inspiré d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. 11 n'a pas vu que rimj)ression de lous serait qu'un objet respecté (fùL été mieux honoré cl loué par une omission entière. »

(3) Un duel faillit s'ensuivre entre le poète et le critique. Ce fut Rendue! (pii arranjjea l'allaire. (Ci", le lioinantisine et l'éditeur lienduel, par Ad. Jullieu, p. 124.)

à chanter sa maîtresse et sa femme à tour de rôle, dans les Voix intérieures y les Rayons et les Ombres^ etc. ; seulement, — la remarque est bonne à faire, — il apporta peut-être plus de discrétion dans ses hommages à Juliette. Ainsi, dans les Bayons et les Ombres , qui parurent en i84o, la pièce xxvni intitulée : A une Jeune femme, était dédiée dans le manuscrit à M°^® Drouet, et les quatre premiers vers :

Voyez-vous, un parfum éveille la pensée.

Repliez, belle enfant, par Taube caressée,

Cet éventail ailé, pourpre, or et vermillon.

Qui tremble dans vos mains comme un grand papillon

avaient d*abord été écrits comme suit :

Voyez-vous, un parfum est rempli de mystère.

Juliette, posez un moment, pour me plaire.

Cet éventail, etc., etc.

La variante a son intérêt à tous les points de vue. Dans le même recueil, la pièce xxvi, qui a pour litre : Mille zheminSj un seul but, et la pièce xxvn qui commence ainsi :

Oh! quand je dors, viens auprès de ma couche,

>nt été dédiées également à Juliette, qui n'a mis dans son bum. (i) que la poésie que fit pour elle ou lui donna (2) Victor Hugo.

Dans /^5 Voix intérieures, (\\\i parurent le 26 juin 1887, î'est encore pour Juliette que furent écrites les ravissantes pièces : Venez que je vous parle ^ ô jeune enchanteresse! et Puisqu' ici-bas toute âme...

Plus tard, quand M'"* Drouet perdit sa fille, enlevée à Vêige de vingt ans, Victor Hugo fit sur elle de très beaux vers

(i) Cet album précieux est entre les mains de M. Louis Koch, qui a bien voulu me le communiquer.

(a) Les pièces qui lui ont été dédiées portent : « Pour toi ma Juliette » — « A toi Julie » — « A vous, mon ange » — « Pour toi, mon doux an^e » . — Celles qui lui ont été données en original : « Donné à ma Juju » — «Donné à mon ange bien-aimé ».

204 SAlNTE-BtUVK

qu'on peut lire au tome II des Contemplations ^ mais il poussa la pudeur ou le respect jusqu'à ne pas la nominer, et ne la désii>iia dans le livre que par son prénom de Glaire et l'initiale de son nom, P... (Tradier).

\\\\c. était t^rande et blonde et gaie, et maintenant

Allez à Saint -Mandé, cherchez dans le champ sombre,

\'ous trouverez le lit de sa noce avec Tombre,

Vous trouverez la tombe où git ce lys vermeil;

l'^t c'est là que tu fais ton éternel sommeil.

Toi (jiii, dans ta beauté naïve et recueillie,

.Mêlais à la Madone auguste d'Italie

Page 1