‹ Études d' histoire romantique: documents inéditsChapitre 6 sur 45 · CHAPITRE PREMIER SAINTE-BEUVE ET M°»« VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER SAINTE-BEUVE ET M°»« VICTOR HUGO

— Premières relations de Sainte-Beuve avec Mme Victor Hug^o.

— Elle ne fait d'abord aucune attention à lui. — Portrait de >ainte-Beuye par Jules Olivier et Lamartine. — Date de la séducion de M™* Victor Hugo. — Joseph Delormeei les Consolations,

— ce Le Cygne de Léda » et les six mois célestes de Sainte-Beuve.

— Béranger trouve que Joseph Delorme s'est consolé trop tôt. — ^e danger du mysticisme chez la femme. — Pour échapper à Tanour dont il est pris, Sainte-Beuve se met à voyager. — Son excursion aux bords du Rhin avec Boulanger. — Lettres désolées jue lui écrivait Victor Hugo pendant son voyage. — Accueil qui ui est fait à son retour. — Victor Hugo le choisit comme parrain le sa fille Adèle. — La brouille éclate entre eux. — Cause de jette brouille. — Sainte-Beuve amoureux de Mmo Victor Hugo. — Lettres que Victor Hugo lui écrit à ce sujet. — Rapprochement de ;ourte durée. — Les angoisses de Victor Hugo. — Il prie Sainte- 3euve de voyager pendant quelque temps. — Sainte-Beuve refuse l'aller en Italie, en Allema^e et en Belgique, pour ne pas s'éloiipner d*elle. — Réconciliation suivie d'une rupture définitive.

— Mme Victor Hugo continue de voir Sainte-Beuve. — Ils vont semble aux noces de Victor Pavie, à Angers et à Nantes. — Ré-

.11 de ce voyage fait par Pierre Foucher a sa sœur. — Mm» Vieor Hugo et Sainte-Beuve chez les Ursulines^ à Nantes. — Les jhants da crépuscule et Juliette Drouet. — Lettres que Sainte- )euve adresse à ce sujet à Pavie et à Béranger. — Les roses et es lis de ce recueil de vers. — Qui avait renseigné Sainte-Beuve ur la part faite à Juliette dans ce livre ? — Duel manqué entre ai et Victor Huffo. — Caractère de Mme Victor Hugo, — Traits sa bonté. — Cause directe de sa rupture avec Sainte-Beuve. — é t «Qcore le mysticisme qui agit sur elle. — La première corn- DwrtOii de Léopoldiiie. — Mmdame de Pmntivy. — Htstoire de œ )etit roman . — Une visite d'Alfred AasdiBe à M »• Viotor Hugo

iG SAINTE-BEUVE

à Guernesey. — Mme Victor Hugo, après avoir rompa, ne re^ pas. — Chai^rin de Sainte-Beuve. — Lettre qu'il écrivait de Lausatu à Xavier Marmier, en 1887. — Après la catastrophe de Villequ il refuse de se réconcilier avec M. et Mme Hugo, ni. — Histoire du Livre d'amour, — Testament de Sainte-Beuv ce sujet. — Pourquoi ce livre terminé depuis 1887 ne fui im mé qu'en i843. — Alphonse Karr en révèle l'existence et le > nonce dans les Guêpes, — Un article malheureux. — Sa Beuve distribue confidentiellement quelques exemplaires du Lu (T amour à trois ou quatre dames de ses amies, — Impres que laisse cette lecture à la duchesse de Rauzan et à Mme A de Méritons. — Paul Chéron offre ce livre secret à la Bibliot j Nationale. — Notes inédites que Sainte-Beuve y mit de sa j — Pièces du Livre d'amour publiées par lui dans ses Po^ complètes. — Caractère odieux de ce livre. — Les poètes du 1 siècle et leurs dames. — Pourquoi nommer sa Muse ? — Ce < fait du Livre d amour un livre de haine. — Vers composés 1 Victor Hugo en vue de cette publication. — Gomme quoi on mieux fait de ne pas brûler la correspondance de Mme Victor Hu avec Sainte-Beuve. — Gonclusion.

Je ne connais pas de chapitre d'histoire littéraire p difficile à écrire que celui-ci. C'est au point que j hésité longtemps à l'entreprendre. Mais, à la réflexîo il m'a paru qu'il était aussi impossible de passer s< silence la liaison de Sainte-Beuve avec M"^ Victor Huj que celle de Victor Hugo avec Juliette Drouet — tou proportions gardées, d'ailleurs.

Sainte-Beuve n'a-t-il pas dit lui-même que M"^® VicI Hugo futla seule amie constante qu'il ait eue dans le mon romantique (i) et que s'il y aliéna un moment sa volon et son jugement, ce fut par TefFet d'un charme — qui n' tait autre que le sien (2)? N'est-ce pas elle qui, après avoir inspiré les chants mystiques des Consolations^ lui ii pirala nouvelle assez énigmatiquede3/arfa/^(? dePont et les vers sensuels du LtVr^ d'amour? Ces trois ouvra^

(i) Corresp, de Sainte-Beuve y t. II, p. 47^ (2) Port-Royal^ t. II, p. 5i3.

ET mDIC viGTOa HUGO I7

qui marquent en quelque sorte les trois étapes de la passion de Sainte-Beuve pour M™^ Victor Hugo, appartiennent à l'histoire littéraire et relèvent de la critique, puisque les deux premiers sont dans toutes les mains et que le troisième, pour n'avoir pas été mis dans le commerce, est à la Bibliothèque Nationale où chacun peut le lire.

Et pourquoi ne dirais-je pas tout ce que je sais et tout ce que je crois, quand ce sont précisément les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve qui m'ont déterminé à ouvrir l'enquête consciencieuse et approfondie dont je livre aujourd'hui le résultat au public? M. Jules Troubat m'écrivait naguère qu'il regrettait de n'avoir pas détruit ces lettres, lorsqu'il céda les papiers de Sainte-Beuve à M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Bien loin de partager son regret tardif, j'estime qu'en ne les détruisant pas il a rendu un service inappréciable aux futurs historiens de l'Ecole romantique. Reste à savoir s'il a aussi bien servi la mémoire de son maître ! Mais, comme ce n'est pas lui qui a publié ces lettres fâcheuses, sa responsabilité se trouve diminuée d'autant. Au surplus, je ne vois pas qu'elles aient jusqu'à présent fait grand tort à la mémoire de Sainte-Beuve : il y en a une autre qui en a souffert beaucoup plus et à laquelle on aurait bien dû penser, quand on fit cette publication. Car, s ces lettres ne prouvent pas que M"^® Victor Hugo fut la maîtresse de Sainte-Beuve, elles établissent de façon certaine qu'à un moment donné elle fut séduite — ce qui est déjà trop, — et si on ne peut les citer comme pièces justificatives du Livre dCamour^ elles en sont à tout le moins l'avertissement.

Je raconterai donc ce roman — car c'en est un, et je n'en sais guère de plus douloureux — depuis le commencement jusqu'à la fin, en m'effqrçant d'éviter le

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reproche que M. Jules Troubat fit à Pons après avoir lu son livre sur Sainte-Beuve et ses inconnues (i).

Et d'abord — pour expliquer la séduction exercée par Sainte-Beuve surM"*^ Victor Hugo, il nous faut remonter à l'origine des relations qui s'établirent entre le jeune critique du Globe et le jeune poète des Odes et Ballades.

Nous avons vu qu'ils avaient fait ccyinaissance au m( de janvier 1827. Dans les premiers temps, M™^ Victor Hugo évitait, paraît-il, de se mêler à leurs conversations. Tout entière à son mari et à ses enfants, elle semblait absorbée par ses devoirs et ne faisait aucune attention à Sainte-Beuve (2), se contentant de lui demander des nouvelles de sa mère et de le saluer gracieusement à l'arrivée ou au départ. Il était si laid I dira-t-on.Le faitest qu'il n'était pas beau, comparé surtout à Victor Hugo, qui ressemblait, à vingt-cinq ans, à un jeune dieu. « De taille moyenne et de figure peu régulière, sa tête pâle, ronde, était presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal fait, les yeux bleus, lucides et d'une grandeur variable, semblaient s'ouvrir quelquefois davantage. Ses

(i) Ce reproche, le voici, j'en ai relevé les termes sur la couverture d( l'exemplaire que Pons lui avait envoyé : « Je donnerai pour épigraphe à ce livre de Pons ces lignes tirées de son étude sur Proudhon dans son volumi intitulé : Coups de plume indépendants, p. 18 : « Le sujet aurait demardi « une plume plus délicate ; mais il n'est pas mal que de temps à autre m « poing vigoureux crève ces ballons gonflés de vide et y flanque de grandi « coups de couteau, quand les coups d'épingle n'ont pas suffi. » Pons s' retrouvé de la famille de Proudhon par la hure, c'est un marcassin, »

(2) Je dois dire ici qu'elle était extrêmement distraite et qu'il lui arriva plus d'une fois de s'attirer les gros yeux de son mari, voire ses réprimandes, par ses sorties intempestives, quand, après une absence d'esprit plus ou moins longue, elle se mêlait tout à coup a la conversation.

ET Mine VICTOR HUGO ÎQ

îveux, rouge blond, très abondants alors, étaient à la )is raides et fins. En somme, dit Juste Olivier à qui emprunte ce portrait daté de i83o, Sainte-Beuve n'était beau, pas même bien. « Toutefois, ajoute-t-il, sa jure n'avait rien de désagréable et finissait même par aire (i). » Et puis il'apportait dans le commerce de la e un charme contenu et à demi voilé, « l'insinuant et rt de relever à ses yeux la femme qui glisse, de lui voic^ sa faute, de lui ennoblir sa faiblesse. Il était à cet âge L l'excès des espérances confuses, des passions trouantes se dissimule mal sous un stoïcisme apparent, où m a l'air de renoncer à tout, parce qu'on est à la veille t tout sentir (2) ».

Et Lamartine, qui le fréquentait dès cette époque, nous t qu'en 1829 Sainte-Beuve était « un jeune homme lie, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie et poète Lsqu'aux larmes (3) ».

Que fallait-il de plus pour toucher le ce -ur d'une jeune tmme qui, sans se bien connaître encore, était tendre,

igieuse et profondément mystique ?

M. Emile Faguet, analysant au moment de leur publi-

ion les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve, fixait

date de la séduction de M™® Victor Hugo à l'an- 1828. Veut-on savoir pourquoi? parce qu'il avait marqué qu'en 1829 et dans la première moitié de i83ô inte-Beuve voyageait beaucoup. « Il est probable, !ait-il, qu'il sent le besoin de se secouer et de s'étourdir. Va partout, au Rhin, en Allemagne, à Rouen, à la mche, ce qui n'a jamais été beaucoup dans son carac- '€. Il est probable qu'il se dépayse, qu'il se déracine.

1) Souvenirs de Juste Olivier.

a) Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues , p. 66.

3) Les Harmonies, commentaire de la pièce dédiî^e à Sainte-Beuve.

Il est problable qu'on lui a dit : « Voyagez I » On ne a ditàtous : « Voyagez !» à un certain moment de no vie. C'est un mot assez désagréable à entendre (i). »

Cette interprétation est certainement très ingénieus je crois pourtant que M. Emile Faguet n'est pas tout à l dans le vrai, et que, pour y atteindre, il aurait dû re< 1er d'un an la date de la séduction. Nous savons, en efï par Sainte-Beuve lui-même que Tattitude réservée M"*® Victor Hugo à son égard dura deux ans {2) ; d'au part, il résulte d'une lettre qu'il écrivait à l'abbé Barl le 26 juillet 1829, que c'est à partir de la publication Joseph Delorme — laquelle eut lieu au commenceme de cette année-là — qu'il revint « par le sentier de ] et de la poésie » aux idées religieuses de sa premié jeunesse (3).

Jusqu'alors il avait cherché sa voie, au hasard des constances et comme au petit bonheur, faisant de la 1 decinc et du journalisme, et tout à coup, après la mi au jour de son Tableau du XVI^ siècle^ se mettant à voj ger à droite, à gauche et même très loin, non pas ta pour secouer les idées amoureuses qui pouvaient lui j ser par la tête, que pour son instruction et son plaisir, la fin de l'année 1828, nous le voyons s'informer aupi de son camarade Loudierre du programme de la licen ès-lettres. Théodore JoufFroy et Amédée Thierry, q professaient à la faculté de Besançon, avaient entrepris l'attirer dans cette ville, et bien que la province lui c sât une secrète horreur, dans l'impossibilité où il était <

(i) Revue Bleue du i4 novembre 1896.

(2) Dites, comprenez-vous ce présage et pourquoi Il fallut l'avertir et la tirer vers moi ; Pourquoi ce fut ainsi durant deux ans peut-être^ Nos regards s'effleurant sans qu'amour en pût naître ?

(Le Livre d'amour, — A, Ad,)

(3) Gorresp. de Sainte-Deuvet t. II, p. 14.

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gagner sa vie à Paris, il se disposait à aller les rejoindre (i). Or, je ne sache pas que M^^ Hugo fût pour quelque chose dans cette détermination. Elle rengageait si peu à voyager à cette époque que, Tannée suivante, lorsque, pour échapper au mal d'amour qu'il ressentait en sa présence, il prit l'habitude de se réfugier des semaines entières à Ronfleur ou à Rouen, chez Ulric Gruttinguer, elle fut là première à s'en plaindre.

Que s'était-il donc passé dans l'intervalle ? Nous l'aunons deviné, si Sainte-Beuve n'avait pas pris la peine de lous l'apprendre. Le livre de Joseph Delorme avait scanlalîsé les âmes chrétiennes. M"*® Victor Hugo peut-être :)lusqu'aucune autre. N'ai-je pas dit qu'elle était très cathoique et qu'elle avait édifié Dubois, du Globe, la première rois qu'il l'avait vue, dans une scène renouvelée de la Sainte-Famille? On ne sait pas grand'chose sur sa mère, et je ne pourrais pas dire quelle était la couleur de son âme, mais je sais que son père était d'origine bretonne, qu'il était foncièrement religieux et que, sur le tard, quand sa retraite lui eut fait des loisirs (2), il composait des chants d'église et rêvait d'être marguillier de Fourqueux, sa

iroisse (3). M"*® Victor Hugo avait donc de qui tenir (4). n.ussî prêcha- t-elle Sainte-Beuve de son mieux en vue de

(i) Corresp. de Sainte-Beuve, t. I, p. i3.

(a) M. Foucher était chef de bureau à la Guerre et logeait à lHôtel des ^nseils de guerre, rue du Cherche-Midi.

(3J Cf. Th. Pavib. Victor Pavie^ sa jeunesset ses relations littéraires.

(4) Quand il mourut (en 18^5), elle écrivait àVictorPavie : «Mon père est ïiort comme il avait vécu, en sa^e et en chrétien, entouré de ses enfants. *ai eu sa dernière étreinte qui était son adieu, si ce mot d'adieu peut servir ù où ceux qui vont dans un autre monde vivent plus que jamais en nous. Te n'ai pas eu de désespoir, ainsi que dans ma première épreuve (la mort vagique de sa fille Léopoldine et de son mari), mais un grand abattement de iécouragement, la seconde phase de ces sortes de souffrances. Mon boulet ïst alourdi, ce que je ne croyais pas possible. En traînant ce boulet, il faut Uver les yeux en haut : c'est ce que je m'efforce de faire. » ( Victor Pavie, 9a jeunesse j ses relations littéraires.)

lui rendre la foi qu'il avait perdue. Au lieu de se détet dre, Sainte-Beuve se laissa faire. Sermonné par une jolie bouche, la religion lui parut séduisante. Il y retroa une beauté de cœur entrevue dans les extases pieuses son enfance, il fut sensible à cette affection mêlée < coquetterie et de pudeur qui, tout en faisant naître le désH savait le contenir sans le désespérer. Bref, « par un n tant de mœurs chevaleresques, de sentiments à la tro badour, il brida son impatience, vécut d'amour pu pendant six mois et mangea son pain à la fumée d\ rôti (i). »

Ainsi s'exprime cette mauvaise langue de Pons, qui, cette fois, me semble avoir vu juste.

N'a-t-il pas dit lui-même que s'il avait fait en sor temps un peu de mythologie chrétienne, c'avait été pou lui « comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver ai cœur des belles et de filer un tendre amour (2) » ? I

Voilà donc l'explication des six mois célestes qu'il z célébrés sur tousiesjtons et qui, à l'en croire, furent, poui j^me Victor Hugo, six mois de tourments.

Ces six mois de bonheur — s'il est vrai que «notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé », commit dit le bonhomme Ducis, qui ne se doutait guère qu'un jour Sainte-Beuve lui emprunterait ce mot pour en faire l'épigraphe de la pièce initiale des Consolations ; — ces six mois de bonheur pour l'un et de tourments pour 1 l'autre, pas n'est besoin d'en chercher très loin les deu^ extrémités chronologiques ; nous n'avons qu'à ouvrir / Consolations pour être immédiatement renseignés sur point.

Joseph Delorme avait paru au mois d'avril 1829. L

(i) Sainte-Beuve et ses inconnues ^ p. 76.

(2) Corresp. de Sainte-Beuve^ l. I, p. 822.

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ère pièce des Consolations étant du mois de mai it, on voit que le charme avait opéré presque tout te. Béranger trouvait même qu'il avait agi un peu ^ t ( I ) . En ce tcmps-Ià , Victor Hugo habitait encore, rue -Dame-des-Champs, à deux pas de chez Sainte- !, et celui-cî, qui était devenu le familier de la maison, , voir souvent la femme d'Olympio, dans Taprèsquand elle était seule, pour la désennuyer et causer ibrement avec elle. Et de quoi parlaient-ils? Ecouainte-Beuve va nous le dire.

entre pourtant; et Vous, belle et sans vous lever, [e dites de m'asseoir ; nous causons, je commen vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense, !a jeunesse déjà dévorée à moitié t vous me répondez par des mots d'amitié; uis revenant à vous, Vous si noble et si pure, ous que, dès le berceau, l'amoureuse nature ans ses secrets desseins avait formée exprès lus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais, orée comme un parfum et comme une harmonie ; leur qui deviez fleurir sous les pas du g'énie ; ous parlons de vous-même, et du bonheur humain, omme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin, e vos enfants bénis que la joie environne, e l'époux, votre orgueil, votre illustre couronne ; t quand vous avez bien de vos félicités puisé le récît^ alors vous ajoutez riste, et tournant au ciel votre noire prunelle :

Savez-vous une crainte que j'ai? lui écrivait-il au mois de mars i83o, :eyo» Consolations ne soient pas aussi recherchées du commun des ; que les infortunes si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont \t et si fort la critique en émoi. U y a des gens qui trouveront que auriez pas dû vous consoler sitôt; gens égoïstes, il est vrai, qui se ', aux souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, re, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de ivais cœurs... » [Les Consolations, Jugements et témoignages, Foé^ nplètest éd.Galmann Lévy, t. II, p. 119.)

« Hélas ! non, il n'est point ici -bas de mortelle

(( Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ;

« Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi,

« Il me prend des accès de soupirs et de larmes,

(.( Et plus autour de moi la vie épand ses charmes,

« Et plus le monde est beau, plus le fcuillag-e vert,

(( Plus le ciel bleu, Tair pur, le pré de fleurs couvert,

(( Plus mon époux aimant comme au premier bel âg^e,

G Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage,

(( Plus la brise légère et n'osant soupirer,

a Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer (i). »

Cette situation n'était pas nouvelle. Ce n'est pas première fois que Texcès même du bonheur rend l'î rêveuse, mélancolique et plutôt triste. Seulement, ce compliquait ici la situation, c'est queM°^^ Victor Hugo lieu du réconfort dont elle avait besoin, malgré sa vei pour sortir indemne de la crise de mysticisme où venait d'entrer, trouvait dans Tami qui lui confiait ses nés une âme malade et d'autant plus dangereuse qu était très voluptueuse et très vicieuse au fond. Gec Sand, qui plus tard devait le prendre comme confes disait de Sainte-Beuve^': a Son âme a quelque chose û gélique, et son caractère est naïf et obstiné comme d'un enfant (2). » C'est là précisément ce qui constit le danger de ses relations avec M™^ Htigo. Tout d'à elle prit un plaisir extrême à recevoir ses épanchemi et à lui faire la leçon; elle attendait l'heure de sa y avec une impatience chaque jour plus grande ; quai tardait, elle était inquiète ; s'il ne venait pas, elle se dait en conjectures, et le lendemain, c'étaient des ( tions à n'en plus finir, accompagnées de tendres reproc Au bout de quelque temps de ce régime, il arriva ce

i\\ Les Consolations. Poésies complètes^ t. il, p. i5. (2} Lettre à Alfred Tattet du sa mars i834.

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ait arriver. Sainte-Beuve s'éprit d'amour pour sa conînte, et celle-ci éprouva pour lui une sympathie qui, proche en proche, à la faveur des circonstances, se mgea en un sentiment beaucoup plus accentué et infilent plus doux.

\endons-lui justice, Sainte-Beuve , qui n'avait pas îore aimé pour de bon (i), semble avoir voulu jeter de m sur le feu dès qu'il sentit la première brûlure. Il nmença par espacer ses visites, inventant toutes sortes raisons pour s'excuser, et puis il se remit à voyager plus belle, tout en écrivant le roman à' Arthur^ dans ipoir qu'en changeant d'air il changerait aussi de senents, et qu'en répandant son mal sur le papier il en hargerait son cœur. Mais vous allez voir la malnce et comme les événements, gros ou petits, contrait quelquefois nos desseins. Quand il partit pour le in au mois d'octobre 1829, il avait été convenu que amis de la rue Notre-Dame-des-Champs lui écriraient B-restante à Strasbourg et qu'ils répondraient à touî 5 lettres. Sur ces entrefaites, Victor Hugo tomba le et faillit perdre la vue. Sa femme, qui durant sa lie tenait la plume, oublia-t-elle, volontairement ou d'écrire à Sainte-Beuve? Ce qu'il y a de sûr, c'est en arrivant à Strasbourg il ne trouva aucune lettre lie, que ce n^est qu'à Reims, à la veille de rentrer à ris, qu'il en reçut une de Victor Hugo en réponse à es qu'il leur avait adressées de Dijon, de Besançon et

Il disait à Ernest Fouinet, dans la pièce des Consolations à lui dé-

Oh î moi, si jusqu'ici Tai tant gémi sur terre,

C'est plutôt jusqu'ici d'avoir aimé trop peu! il avait donné comme épigraphe à cette pièce de vers 'cette phrase Confessions de saint Augustin : « Nondum amabam et amare amabam; îbam quid amarem amans amare. d

If 3

de Worms, et que cette contrariété ne fit qu'aviv flamme qui le dévorait.

«... Ainsi, lui disait Victor Hugo, rien de notre sée, rien de notre tristesse ne vous a accompj durant votre voyage! Vous n'avez pas vu à quel ] tout ici a été rempli de votre absence, combien avons parlé de vous, pensé à vous, qu'il n'y a pi bonne soirée rue Notre-Dame-des-Ghamps, depuii vous n'y êtes plus, plus de canapé, plus de coin di plus de causeries, que vous nous avez manqué pour Vous n'avez rien su de tout cela, vous, mes deux les plus chers (i), et si vous en avez deviné qu< chose, cette absurde lacune de Strasbourg est \ dérouter votre amitié et la faire douter delà mienne, n'est-il pas désolant? Dépêchez-vous donc bien d'arriver à Reims et de lire ce que j'écris ici.

« Au reste, vous m'avez encore porté bonheur. ^ troisième lettre m'a rendu mes yeux. C'est la prei chose que j'aie lue depuis votre départ, et avec la * pour Boulanger, ceci est la première chose que j'< Cette lettre vaudrait d'être moins insignifiante, vôtres font notre joie, et nous les relisons sans o C'est un journal charmant de votre voyage mêl bonnes et tendres pensées pour nous.

« Hélas 1 mon pauvre ami, hors vos lettres, il ne guère venu de joie du dehors depuis trois sema Tout s'assombrit autour de nous. Nous voilà re^ comme à nos premiers jours de lutte et de combal misérables Janin et Latouche, postés dans tous les naux, épanchent de là leur envie et leur rage et haine. Ils ont fait une défection fatale dans nos ] au moment décisif.

(i) Boulanger, avec qui Sainte-Beaye avait fait ce voyage.

ET MDttC VICTOR HUGO 27

i La vieille école qui ne soufflait plus a repris roflFen- 3.;. Othello a réussi cependant, non avec fureur, mais ant qu^il le pouvait et grâce à nous I Ma conduite en Le occasion a tout à fait ramené Alfred de Vigny et i Shakespeariens; cela du moins est un bien; mais à la -^erne des journaux et dans l'antre des coulisses une iible cabale s'organise contre moi et ne fait que s'aiîser sur Othello pour Hernani. Voilà où nous en urnes. Cela est bien triste, comme vous voyez. On us fait payer bien cher l'avenir. Mais arrivez vite, et ur quelques jours du moins je n'y penserai plus... » Cette lettre où le cœur déborde, comme dans toutes

5S que Victor Hugo écrivit alors à Sainte-Beuve, us donne une idée de la joie avec laquelle notre voya-

r fut accueilli à son retour. S'il est vrai que les sents ont souvent tort, on peut dire qu'ils ont toujours son quand ils reviennent auprès de ceux qui les déent. Qui sait même si Sainte-Beuve n'eut pas trop tellement raison dans cette circonstance! Il s'est ité, dans le Livre d'amour^ d'avoir commis à ce mont ; chez Victor Hugo un acte intime dont les conséences auraient été irréparables. Jusqu'à preuve du atraire — et les preuves ataviques, qui nous ont été irnies longtemps après et d'une manière absolument ittendue, semblent donner à Sainte-Beuve un éclatant mepti — j'aime mieux croire, pour son honneur, qu'il >ris cela sous son bonnet... pour corser ou dramatiser

peu son roman avec Adèle. En tout cas, c'est déjà

p qu'il ait commis cet acte de vantardise !...

Sachez donc que neuf mois après M°^^ Victor Hugo

ma le jour à une petite fille qui reçut le nom de sa

re et dont Sainte-Beuve fut le parrain I

Juand l'enfant vint au monde, « unpeuaprèsla mitraille

et la canonnade de Juillet (i)«),le poète des Conso^ était encore chez Guttinguer qu'il ne quittait plus les derniers jours de Tannée 1829, c'est-à-dire depi les six mois célestes avaient pris fin. Et il se ti si malheureux « de n'être pas être aimé comme il voulu l'être », qu'il écrivait à Victor Pavieia Prie: moi et aimez-moi un peu, car je souffre d'horrible leurs à l'âme ; toute ma poésie refoulée, tout mon . sans issue s'y aigrissent et me dévorent. Je suis rec méchant (2). »

Nous venons de voir qu'il n'assistait pas à la h qui fut livrée sutV Othello d'Alfred de Vigny. Il pri cela va sans dire, à celle qui se livra sur Hernc mois de février i83o ; il fut même un des organis de la victoire ; mais comment expliquer son abseï moment où Victor llugo transporta ses pénates de Notre-Dame-des-Champs à la rue Jean-Goujon ?

« Si vous saviez, lui écrivait Victor Hugo, le 1 6 mai combien vous nous avez manqué dans ces derniers t< combien il y a eu de vide et de tristesse pour nous, en famille comme nous vivons, même au milieu d enfants, à emménager ainsi sans vous dans cette d ville de François PM Comme à chaque instant, voî seils, votre concours, vos soins nous manquaient, soir, votre conversation et toujours votre amitié I fini. L'habitude est prise dans les cœurs. Vous n' plus désormais, j'espère, la mauvaise volonté de déserter ainsi. Voilà une épreuve qui sera ionne, Normandie nous sauvera de la Grèce... »

J'ai déjà dit que Sainte-Beuve avait eu la pens

(i) Corresp. de Victor Hugo. — Leltre à Victor Pavie du 16 sei i83o.

(2) Victor Pavie, sa jeunessef ses relations littéraires.

ET M^e VlCTOll HUGO 29

v^re Lamartine en Grèce, quand il avait été question lui confier Fambassade d'Athènes, mais ce que Victor go ne savait pas, c'est que dans le même temps il refusa ccompagner Lamennais à Rome et David d'Angers à 3imar, par amour pour sa femme et pour ne pas s'éjner d'elle (i). S'il l'avait su, il aurait compris pour- )i, un an après, Sainte-Beuve refusa également d'aller •e un cours à Liège. Est-ce que tous les amoureux ne ressemblent pas? Ne raconte-t-il pas lui-même, dans î de ses Lettres à la Fiancée, que Chateaubriand vou-

l'attacher à l'ambassade de Londres, mais qu'il refuparce qu'il aurait fallu la quitter. « Et j'aurais aimé ant mourir, s'écriait-il. Aller si loin de toi, mener une

brillante et dissipée eût été impossible pour moil » !Iependant, le jour approchait où de gros nuages allaient

lever dans le ciel jusqu'alors serein du poète des ailles d' automne y et o^,i^o\iT la première fois de sa vie, jeune homme, à qui tout avait réussi et dont tant de is étaient jaloux, allait s'écrier: Je ne suis plus heuixt,.. Gomment s'aperçut-il du manège de Sainteave autour de sa femme ? D'où lui vint ou qui lui ma le premier éveil ? Un jour que j'en parlais à l'un ses exécuteurs testamentaires, il me dit que Victor go, étonné de ne plus voir Sainte-Beuve, était allé un tin chez lui (il habitait alors rue Notre-Dame-desimps) lui demander l'explication de sa bouderie, et î Sainte-Beuve, après une certaine hésitation et mis au d du mur, avait fini par lui avouer qu'il était amou- X de sa femme, ce qui, bien loin de fâcher Victor go, l'avait fait éclater de rire ! ...

îette historiette me trouva sceptique, et je ne pus

) Voir au tome I^r de cet ouvrage, chap. UI, p. 109.

3o SAINTE-BEUVE

m'em pécher de faire remarquer à mon interlocul qu'elle n'était guère vraisemblable.

Relisons les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve cherchons-y des indications qui nous mettent sur la voit La première qui nous frappe est datée du 4 novembre 1 83c La voici :

« Je viens de lire votre article sur vous-même (i) étj' ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous en conjure, i vous abandonnez pas ainsi. Songez aux amis que v< avez, à un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vous saii ce que vous êtes pour lui, quelle confiance il a en v< pour le passé comme pour l'avenir. Vous savez que vol bonheur empoisonné empoisonne à jamais le sien pa qu'il a besoin de vous savoir heureux. Ne vous déc< ragez donc pas I Ne faites pas fi de ce que vous avez grand, de votre génie, de votre vie, de votre vertu. S gez que vous nous appartenez et qu'il y a ici deux cœu dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cl entretien.

« Votre meilleur ami,

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