‹ Études d' histoire romantique: documents inéditsChapitre 7 sur 45 · VICTOR · texte numérisé non relu

VICTOR

« Venez nous voir ! »

Cette lettre, évidemment, suffirait à détruire Tanecd que je viens de rapporter. Unmarij fût-il le plusinno de la création et eût-il la plus grande confiance dans femme, n'irait pas dire à l'ami qui lui aurait fait i confidence de cette nature : « J'ai besoin que vous soi heureux, venez nous voir t » Ce serait lui dire : pu ma femme est nécessaire à votre bonheur, vous poi la prendre.

Mais voici une autre lettre du 8 décembre,qui va J permettre de soulever un coin du voile :

[i] Article paru dans te Globe du 4 novembre i83o. Voir k r«p)

ET Mme VICTOR HUGO 3i

( Pouvez-vous croire que je parle de vous légèrement ? i pu vous dire inconstant pour des affaires d'art ou .utres misères, mais point pour des affaires de cœur, însevelissons point notre amitié ; gardons-la chaste et inte comme elle a toujours été. Soyons indulgents l'un ur Tautre, mon ami. J'ai ma plaie, vous avez la vôtre, ébranlement douloureux se passera. Le temps cicatrira tout. Espérons qu'un jour nous ne trouverons dans at ceci que des raisons de nous aimer mieux. Ma femme lu votre lettre. Venez me voir souvent. Ecrivez-moi ijours. Songez qu'après tout vous n'avez pas de meilir ami que moi. »

Nous n'avons pas les lettres de Sainte-Beuve et c'est e perte irréparable, car il est impossible, avec la plus ande perspicacité du monde, d'en deviner les choses jentielles sous les phrases quelque peu mystérieuses de lies de Victor Hugo. Cependant, il n'est pas douteux le le critique avait fait au poète certaines confidences, iitrement ce dernier n'aurait pas dit : « J'ai ma plaie, )us avez la vôtre ! » Mais de quelle plaie voulait-il parz ? S'était-il aperçu dès ce moment-là que sa femme était plus la même pour lui? Peut-être; en tout cas, il î soupçonnait pas encore Saint-Beuve d'en être la se, puisqu'il l'invitait à venir le voir souvent et à lui rire toujours (r)!

i) On a prétendu que Victor Hugo avait besoin avant tout de l'encens Sainte-Beuve, et celui-ci dans une page de ses Cahiers a dit en pensant à i ancien camarade : « S'il veut obtenir de vous un service qui flatte sons our-propre, l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous is la conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous

êtes un peu amoureux ; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement e ruse très permise à cela. » Ce sont là des allégations gratuites, auxquel-

pour ma part je refuse d'ajouter foi, parce qu'elles sont démenties par que nous savons du caractère de Victor Hugo et de ses sentiments, dans première partie, tout au moins, de sa vie. Que plus tard, après ses triom-

« Vous faites bien de m'écrire, mon ami, lui man il encore le 24 décembre, vous faites bien pour nous to Nous lisons vos lettres ensemble, ma femme et moi, nous parlons de vous avec une profonde amitié, l temps que vous rappelez sont pleins de douceur. Groy vous qu'ils ne reviennent jamais ? Moi, je Tespère. Ail j'aurai toujours joie à vous voir, joie à vous écrire. Il à. a dans la vie que deux ou trois réalités, et Tamitié en une. Mais écrivons-nous, écrivons-nous souvent. Ce s nos cœurs qui continuent à se voir. Rien n'est rompu.

Et moi je dis : Quelle est cette énigme?

Quelques jours après, Sainte-Beuve, à roccasion < nouvel an, envoyait des jouets aux enfants de Victo Hug-o qui, pour Ten remercier, l'invitait à dîner le sui lendemain par un petit billet se terminant ainsi : « 18 est passé! »

« Je ne connais pas grand'chose de plus touchant de plus exquis que ce « i83o est passé! » dit M. En Faguet. Et moi, je ne connais rien de plus poignant et plus douloureux. Songez donc que les Feuilles (Tautorm Hcvnani^ les Consolations sont de i83o, et que c'est de celte année, glorieuse entre toutes, que Sainte-Beuve] blia sur le peu de sûreté des amitiés humaines les paj saisissantes qu'il devait si cruellement vérifier (i).

L'année i83i ne fut pas, d'ailleurs, plus heureuse p( Victor Hugo que l'année i83o. Elle était à peine coin

phcs, il ait été d'humeur à sacrifier l'amour à la gloire, c*est bien possil mais en 1829 il était trop amoureux pour préférer la gloire à l'amour. (i) Lire la lettre-préface des Consolations et la pièce Vde ce recueil dé à ÀI°i» Victor Hugo et datée de juillet 1829, qui commence par cei vc»i

Un nuage a passé sur notre amitié pure.

Un mot dit en colère, une parole dure

A froissé votre cœur, et vous a fait penser

Qu'un jour mes sentiments se pourraient effacer.

ET mHIP VICTOR HUGO 33

lencée, qu'il acquit la certitude que ce qui avait son mour pouvait avoir cessé de raimerl Comment cela? ar quel moyen ? par quelle surprise? C'est ce que peronne ne saurait dire, les trois intéressés ayant emporté e secret dans la tombe. Cependant, j^incline à croire ue Victor Hugo arracha un jour à sa femme, à force e la questionner, Tavcu de son amour pour Sainte- Jeuve.

« Le i3 mars, il écrivait à ce dernier — et toutes ces îttres qui se suivent à des distances plus ou moins raprochées, disent assez que, sans être brouillés positivelent, ils ne se voyaient presque plus :

« Je ne vous ai pas vu hier soir, mon ami, et vraiment a été un chagrin. J'ai tant de choses à vous dire, tant 3 peines que vous me faites à vous conter, tant de prières vous faire, mon ami, du plus profond de mon cœur, our vous, Sainte-Beuve, qui m'êtes plus cher que moi, ai tant besoin que vous me disiez encore que vous l'aimez pour le croire, qu'il faudra que j'aille un de ces latins vous chercher et vous prendre pour causer lonuement, profondément, tendrement, de toutes ces choses

ec vous. N'avez-vous pas quelquefois Tidée que vous eus trompez, mon ami? Oh 1 je vous en supplie, ayeza, c'est la seule prise qui me reste peut-être encore sur TOUS. Nous en causerons, n'est-ce pas? »

Un autre que Sainte-Beuve aurait été touché par ces endres reproches. Lui non, car plus rien désormais de equi concerne Hugo ne pourra le toucher. Au contraire, ^mme s'il était furieux d'avoir été démasqué, il n'aura ue des paroles amères à lui adresser en guise de consottion, jusqu'à ce qu'il finisse par le prendre en haine.

Je suis devenu méchant I »

Cependant,le iSmars, Victor Hugo lui écrivait de non-

3'} SAINTE BCUVE

veau : « Mon ami, je n'ai pas voulu vous écrire sur première impression de votre lettre. Elle était trop tr et trop amère. J'aurais été injuste, à mon tour. J'ai voùl attendre plusieurs jours. Aujourd'hui, je suis du mo calme, et je puis relire votre lettre, sans trop raviver II profonde blessure qu'elle m'a faite. Je ne croyais paSj dois vous le dire, que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde^ pût jamais étiéj oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j*ai connu. Oh ! oui, je vous le dis avec plus de tristesse encor pour vous que pour moi, vous êtes bien changé I Vo devez vous souvenir, si vos nouveaux amis (i) n'oni pas effacé jusqu'à l'ombre de l'image des anciens, vo devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous ( u Toccasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où fai eu à choisir entre elle et vous, rappelez-v( ce que je vous aidit, ce que je vous ai proposé, ce que | vous ai offert, vous le savez, avec la ferme résolutio: de tenir ma promesse et défaire comme vous voudriez rappelez-vous cela et songez que vous venez de m'écrijpt que dans cette affaire j'avaié manque envers vous d'o-l bandon, de confiance, de franchise. Voilà ce que v< ] avez pu écrire trois mois à peine après. Je vous le par donne dès à présent.

« Il viendra peut-être un jour où vous ne vous le pardonnerez pas.

« Toujours votre ami malgré vous,

Ce jour ne vint pas, contrairement à l'attente du poèt' offensé, ou, s'il vint, Sainte-Beuve s'arrangea de façoi à n'en rien laisser voir. Cela n'empêche pas que, dam

(i) Sainte-Beuve fréquentait alors beaucoup les Saînt-SimonieDS.

ET Mme VICTOR HUGO 35

lelte douloureuse affaire, Victor Hugo fut tout siiuplenent héroïque, — j'entends qu'il fît là ce que proba- )lement personne n'eût fait à sa place. Lamennais, qui 'avait connu avant son mariage, quand il était encore x l'enfant sublime », lui écrivait peu de temps après qu'il limait sa droiture^ Sdi franchise et ses sentiments élevés plus encore que son talent qu'il aimait cependant beau- :oup (i). Je ne sais pas pourquoi Sainte-Beuve qui, depuis trois ans, avait mis son amitié à plus d'une épreuve, lui refusait ces qualités de cœur et d'esprit, quand elles èdatent dans les lettres qu'on vient de lire. Mais, en s'examinant mieux, il finit par reconnaître ses torts, et fe 4 avril Victor Hugo, qui ne demandait qu'à oublier, f en remerciait par le petit mot suivant :

c< Votre lettre m'a causé une vive et réelle joie. Croyez, don ami, du moins je l'éprouve, qu'on ne se défait pas i vite d'une vieille amitié comme la nôtre. Ce serait un •refond malheur que de pouvoir vivre après la mort d'un î grand morceau de nous-mêmes.

« Victor Hugo. »

Hélas I c'est pourtant ce qui arriva quelques années

ilus tard. Si Victor Hugo avait eu plus d'expérience, s'il

ivait vécu davantage au dehors, il n'aurait pas tenté,

m i83ï, de ressouder ce qui était cassé depuis des mois.

aurait su que l'amitié est un pacte secret, intime, dont

article unique est la confiance réciproque ; que lorsqu'un

s deux contractants a manqué aux devoirs qu'elle lui

pose envers l'autre, c'est fini à tout jamais de l'amitié.

peut y avoir rapprochement, réconciliation, tout ce

'on voudra, mais il n'y a plus d'abandon, parce que

lonfiance a disparu.

i) Vmfance de Victor Hugo^ par Gustave Simon, — Lettre inédite.

Victor Hugo mit trois mois à s'en apercevoir ; ap trois mois d un essai loyal de sa part, je n'ose dire part et d'autre, la jalousie, le respect de soi, le sentim» de l'honneur ou tout autre aussi noble, lui mit de nott veau la plume à la main, et voici la lettre admirable i navrante qu'il écrivit à Sainte-Beuve :

«Ce 6 juillet i83i.

« Ce que j'ai à vous écrire, cher ami, me cause unepei profonde, mais il faut pourtant que je vous Técrm Votre départ pour Liège m'en aurait dispensé, et c' pour cela que je vous ai semblé désirer une chose qui tout autre temps eût été pour moi un véritable malheoi votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, et j*av< que vos raisons peuvent être bonnes, il faut, mon au que je décharge mon cœur dans le vôtre, fût-ce pour dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjoi à Paris.

« Je ne sais si vous en avez fait comme moi Tamèi réflexion, mais cet essai de trois mois de demi-intim mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. ' n'est pas là notre ancienne et irréparable amitié. Quî vous n'êtes pas là, je sens au fond du cœur que je v aime comme autrefois; quand vous y êtes, c'est une t ture. Nous ne sommes plus libres l'un avec Tautn voyez-vous I nous ne sommes plus ces deux frères < nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, iJ a quelque chose entre nous. Cela est affreux à senti quand on est ensemble, dans la même chambre, soi même canapé, quand on peut se toucher la main. A de cents lieues l'un de l'autre^ on se figure que ce sont deux cents lieues qui vous séparent. C'est pour celaq

ET MÏDO VICTOR HUGO Zj

je vous disais : Partez! Est-ce que vous ne comprenez pas bien tout ceci, Sainte-Beuve ? Où est notre confiance, notre mutuel épanchement, notre liberté d'aller et de venir, notre causerie intarissable sans arrière-pensée? Rien de tout cela. Tout m'est un supplice à présent. L'obligation même qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici d'être toujours hi quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d'autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d'absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre absence. Au moins, le vide se'-ait complet. Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer. Votre plaie est-elle cicatrisée ! Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que la mienne ne l'est pas. Chaque fois que je vous vois, elle saigne. Vous devez trouver quelquefois que je ne suis plus le même. C'est que je souffre avec vous maintenant. Cela m'irrite contre moi d'abord et surtout, puis contre vous, mon pauvre et toujours cher ami, et enfin contre une autre dont c^est peut-être aussi le vœu que je vous exprime dans cette lettre. De toutes ces souffrances du cœur, il îchappe toujours, quoi que je fasse, quelque chose au dehors; et cela nous rend tous malheureux, plus malheureux qu'avant de nous être revus. Cessons donc de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le plus tôt possible et pour la vie. L'éloignement de nos quartiers, Tété, les courses à la campagne, qu'on ne me trouve jamais chez moi, voilà des prétextes suffisants pour le monde. Quant à nous, nous saurons à quoi nous en tenir, nous nous aimerons toujours, nous nous écrironS) n'est-ce pas? Quand nous nous rencontrerons quelque part, ce sera une joie, nous nous serrerons la maia Ji A

38 Sainte-beuve

avec plus de tendresse et d'effusion qu'ici. Que di vous de tout cela? Ecrivez-moi un mot.

(( J'arrête ici cette lettre. Ayez pitié de toutes ces ic sans suite. Cette lettre m'a fait bien souffrir, mon a Brûlez-la, que personne ne puisse jamais la relire, même vous. Adieu.

« Votre ami, votre frère,

« Victor. »

« J'ai fait lire cette lettre à la seule personne qui de la lire avant vous. »

Quel drame I quels accents I quelle désolation !... R Sainte-Beuve — et c'est heureux ! — ne déchira pas p cette lettre qu'il n'avait déchiré les autres ; et il trouvas le-champ pour y répondre des mots, des choses qui fr peut l'esprit et le rassurent. C'est du moins ce qui ress de la lettre suivante de Victor Hugo, datée du len main 7 juillet.

<( Je reçois votre lettre, mon ami, elle me navre. V avez raison en tout, votre conduite a été loyale et p faite, vous n'avez blessé ni dû blesser personne, tout dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami I Je v< aime en ce moment plus que jamais, je me hais sans moindre exagération, je me hais d'être fou et malad ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour un servi vous Taurez et ce sera peu sacrifier. Car, voyez- vous, ne dis ceci qu'à vous seul, je ne suis plus heureux. « acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a t mpn amour cessât de m'aimer. J'ai beau me redire t ce que vous me dites et que cette pensée même est i folie, c'est toujours assez de cette goutte de poison p( empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, suis malheureux. Je ne sais plus où j'en suis avec les de

ET Mme VICTOR HUGO Sq

e j'aîme le plus au monde. Vous êtes un des deux, z-moi, écrivez-moi, aimez-moi.

là trois mois que je souffrais plus que jamais. >ir tous les jours en cet état, vous le comprenez,

sans cesse toutes ces fatales idées dans ma imais rien de tout cela ne sortira dehors, vous saurez quelque chose. Vous êtes toujours, n'est- [ue vous le voulez bien ? le premier et le meil-

mes amis. Voilà an jour pourtant sous lequel

me connaissez pas encore ! Que je dois vous

fou et vous affliger ! Ecrivez-moi que vous

; toujours. Cela me fera du bien. Et je vivrai dans

du jour heureux où nous nous reverrons ! »

inte-Beuve,qui comprenait d'autant mieux Isl folie mi qu'il était/o« lui-même et fou du même objet, Jeuve protestait de la pureté de ses sentiments... mt ce temps-là,il composait /'^/i/a/ice d'Adêle(i) ou trois autres pièces de vers du Livre d'amour^ ue temps après (i8 décembre i83i) il écrivait à larbe :

eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de leurs qu'on évite en gardant le port de bonne aBL passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, ntie; elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans bien des nécessités, des amertumes mêlées de , et un devoir de sacrifice qui aura son bon effet, i coûte bien à notre nature... (2). »

itait ce « devoir de sacrifice »? J'ai beau cher-

anced* Adèle est du g août i83i ; les pièces suivantes soat de la ic: Trop longtemps de toi détachée. — Que vient-elle me dire/ ibrc). — Ohf ne les pleure point (les lettres brûlées de Sainte- (4 septembre). — Il est ici toujours (5 octobre}. — Elle me dit ' JSous sommes, mon amie. 9sp, de Sainte-Beave, t. UI, p. 19.

cher,je ne trouve pas (i), car à cette époque la pa; blait faite et bien faite entre les deux amis. A que dition? C'est là peut-être qu'était le sacrifice. Mai ils avaient recommencé de se voir comme par le moins souvent et avec moins d'intimité sans dout ils se voyaient, ils dînaient ensemble, ils prenaient à s'obliger mutuellement. Tout au plus aurait remarquer, et je relève cette remarque de Victo dans une lettre à Sainte-Beuve en date du 22 aoû que l'interruption momentanée de leurs rapport produit sur eux deux des effets inverses, que, pai pie, Sainte-Beuve aimait moins Hugo qu'en i83o Victor Hugo l'aimait presque autant — sinon tage. Mais, en somme, leurs relations étaient i: cordiales, avec quelques nuages par ci par là qui sipaient presque aussitôt. Ce n'est qu'en i834, p( raisons demeurées entre eux, dit Sainte-Beuve, qi cun d'eux enterra de son côté, en silence, ce qui étî mort en eux (2).

Ainsi donc, il y eut séduction de M^^ Victor Hc Sainte-Beuve. La chose ne saurait faire doute un minute. Mais entre la séduction et la chute il y {

(i) Ou plutôt si, je crois bien deviner, mais la chose est si < dire I

(2) Ce sont les expressions mêmes dont se servait Victor Hup lettre de rupture datée du i*'' avril i834 : « Il y a tant de haines c lâches persécutions à partager aujourd*<éiui avec moi, disait-il, que prends fort bien que les amitiés même les plus ëprouvées renonc dénouent. Adieu donc, mon ami. Enterrons chacun de notre col lence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en m( V. »

ET Birao VICTOR HUGO 4^

lefois un abîme, comme le plus souvent il n'y a qu'un s. Ce pas fut-il franchi? Y eut-il chute? C'est ce qu'il t impossible d'affirmer, en l'absence de preuves matéîlles, le Livre â^ amour devant être écarté comme susîct, et les lettres de M™^ Victor Hugo à Sainte-Beuve ^ant été livrées au feu.

Cependant, à défaut des preuves matérielles, il y a les euves morales qui ressortent de l'enchaînement des . Examinons donc la conduite de M"'® Victor Hugo 'égard de Sainte-Beuve à partir du moment où la rup- 'e des deux amis fut consommée.

La première chose qui me frappe, c'est qu'elle contia à le voir comme par le passé. Et cela est grave. Consultez la correspondance de Sainte-Beuve avec :tor Pavie : il y est question à chaque instant de Victor [go et de sa femme. Victor Hugo ne peut faire un pas, IV aux Roches ou ailleurs, que Pavie n'en soit inmé. C'est au point que Pavie s'était douté de l'intri- B amoureuse de Sainte-Beuve, et qu'il en avait conçu vif chagrin. Au commencement de l'année 1 835, Sainleuve lui mande qu'à l'occasion du jour de l'an, il a donné mme cadeau à sa filleule (Adèle Hugo) la propriété de deuxième édition des Consolations^ et que son père n a remercié par un serrement de main dans une ren- Qtre. Quelques mois plus tard, apprenant que Pavie va marier, il s'empresse de lui demander s'il en a fait part M«e Hugo. Le jour du mariage arrivé, il prend la diliice d'Angers où M*"^ Hugo le rejoint avec son père et ilIeLéopoldine(i). Victor Hugo empêché, on verra tout

' Il allait souvent aux Roches, dans la vallée deBièvre, chez M. Berlin,

"iumal des Débats,

] Sur ce voyage de M»* Victor Hugo à Angers, il y a, dans Victor

à rheure par qui, s^étaîtfaîtreprésenterà la cérémonie ] ses deux anges (i). Et Sainte-Beuve passa de si dou heures aux Rangeardières (2) et de si douces encor Nantes où il alla se promener avec M.^^ Victor Hugo, fille et son père, que, le 26 septembre, il écrivait à Pa qu'il avait plus fait de vers dans ces deux derniers m (c'est-à dire depuis son mariage), qu'il en avait p imaginé et projeté, que celane lui était arrivé depuis loi temps (3).

Mais voici qui est plus grave encore :

Le 3 septembre de la même année, Sainte-Beuve éc vait à Béranger : « Il se prépare ici une saison asî

Hugo intime^ par Alfred Asseline son cousin, des détails très circonstan et tout à fait intéressants. J*en extrais les lignes qui suivent :

« M""» Victor Hugo et sa fille prirent à Chartres Thorrible diligence qui ) tait le courrier de Vendôme et du Mans, et comme elles faisaient leur en dans la ville d'Angers, elles rencontrèrent le célèbre critique qui arri par la levée de la Loire ».

J'ai dit que M. Foucher, son père, accompagnait M»« Hago. Le surlei main du mariage de Pavie, ils allèrent tous ensemble à Nantes par le bal à vapeur, et voici en quels termes M. Foucher racontait cette excan sa sœur, à la date du 3 août i835 : «... M. de Sainte-Beuve [sic] étmt « acuité que moi. Il ne se rappelait plus les vers charmants de Joachim Bellay qu'il nous avait récités en face du non moins charmant villag* Liré-snr- Loire, patrie de ce poète... Les auberges de Nantes regorgeaiet nous n'avons trouve place qu'au grand hôtel de France où, loscés seignen lemcnt, nous avons, bien malgré nous, payé en seigneurs. Mais le p( plus saillant pour Adèle de notre court séjour à Nantes a été la décout qu'elle a faite de toute une nichée de tantes et de cousines par les Hugo c le couvent des Ursulines où je l'ai conduite. Elle a trouvé là la sœur ( tante de M™" Hugo (sa belle-mère), plus la fille et la petite-fille du frère d même. Toutes ces bonnes filles l'ont accueillie avec une vive tendresse point qu'Adèle leur a fait une seconde visite avant de partir, quoique la tance tut assez considérable. Sainte-Beuve présent aux scènes du cou' avait aussi lui les larmes aux yeux. »

Le lendemain, ils étaient de retour à Angers, et ils assistaient, à & Barthélémy, non loin de cette ville, à la fête du retour des noces de Vi Pavie; enfin, la 7 août, ils reprenaient la route de Paris en passant Tours et Blois où ils se séparèrent. Je ne m'étonne plus que ce voyage laissé un si doux souvenir a Sainte-Beuve.

(i) Lettre de Victor Hugo à Pavie. Pendant ce temps-là, il visitait h et la Champagne.

(2) Propriété de V. Pavie aux environs d'Angers.

(3) Th. Pavie : Victor Pavie, sa Jeunesse, ses relations littéraires.

UT MiTie viCToa HUGO 43

littéraire, assez poétique même; nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de Hugo. Il y aura des vers d'amour; malgré toutes les hésitations, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une unité de plus ({u'il brise dans sa vie poétique (Funité domestir/ae après la politique et la religion), peu importe à nous autres frondeurs des unités et au public qui ne s'en soucie plus guère : les beaux vers, comme seront les siens, je n'en doute pas, couvriront et glorifieront le péché (t). »

Et le 26 septembre, au cours de la lettre que j'ai îitée plus haut, il disait à Pavie :

« J'ai vu peu de monde depuis mon retour. M™'^ Hugo îst aux Roches, chez M. Bertin, avec son mari et ses infants; son volume à lui (de vers) s'imprime. Il y en a >eaucoup à cette belle Dalila. Il a accommodé tout cela :omme il peut, et à la chinoise, avec l'amour conjugal les Feuilles d'automne qa'ïine veut pas rompre officiellenent. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité maligne xès enjeu lors de cette publication (2). »

Je ne sais pas si vous avez fait la même réflexion que

noi en lisant ces fragments de lettres, mais je me suis

smandé par qui Sainte-Beuve avait été si bien renseigné

le contenu des Chants du crépuscule et, tout bien

^sidéré, il m'a paru que ce ne pouvait être que par

® Victor Hugo, aucune des pièces de ce recueil, j'en-

ids de celles que visait Sainte-Beuve, n'ayant été

bliée précédemment dans une revue quelconque, et

:tor Hugo n'ayant pas l'habitude de communiquer ses

:esen manuscrit. On m'objectera peut-être qu'une in-

pétion avait pu être commise par Renducl ou par xm

te de l'imprimeur, mais comme Juliette Drouet n'était

Portraits contemporains, éd. de 18O9, t. I, p. iSq. ,5) Voir Tappendice de ce volume.

nommée ni désignée nulle part, cette hypothèse doit écartée, surtout après ce qui va suivre.

Depuis le carnaval de i833, Victor Hugo qui, jusc là, avait été relativement sage, s'était laissé prendre rets d'une princesse de théâtre, celle-là même que Saii Beuve appelait une Dalila (i). Et cette passion furie avait bouleversé complètement sa vie. Lui qui nagi se montrait si jaloux de sa femme, il l'abandonna i d'un coup sans se préoccuper des conséquences, s'; chant, se compromettant à plaisir avec la plus belle ( plus nulle des interprètes de sa Lucrèce Borgia. Sai Beuve qui était à l'affût ne manqua pas d'exploité situation. Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que M^^Vi Hugo en ait éprouvé un profond chagrin, et qu^elh pris pour confident et pour consolateur l'ami qui l'a séduite dans les circonstances que nous venons de et à qui elle était demeurée fidèle — malgré tout? Il peut que, plus tard, avec le temps qui vient à boul toutes nos peines, elle se soit résignée à n'être plus la veuve de son mari, et nous savons que, pour exci sa conduite envers elle, elle disait que Juliette Dn était bien plus faite qu'elle pour le comprendre ! Il sej qu'après le coup d'Etat, quand vinrent les années d'e elle ait accepté que Victor installât sa maîtresse à d pas de sa^porte, qu'il dinât chaque soir chez elle Qt c y conduisît ses amis et jusqu'à ses enfants. Il se } même qu'elle soit arrivée, dans son détachement gra< de tout, à tendre la main à sa rivale et que, dans un t quet fameux, elle ait poussé la magnanimité et le j don des offenses jusqu'àportersa santé -— au desserl Mais, dans les commencements, elle fut et se montr;

(i) Voir à l'appendice le récit de sa première nuit avec Juliette Drou»

ET Mffle VICTOR HUGO 4^

[ue sont toutes les femmes en pareil cas. Et quand les "Chants du crépuscule furent sur le point de paraître, il l'y a rien d'étonnant à ce qu'elle ait feuilleté les épreuves Tune main curieuse pour voir la place que les roses occu- 3nt à côté des lis {Date lilid).

C'est donc elle, à mon avis, qui renseigna Sainte-Beuve îur la part accordée dans ce recueil à l'amour adultère. Est-ce à dire que je la soupçonne d'avoir inspiré l'article aconvenant qu'il publia quelque temps après sur les Ihants du crépuscule? A Dieu ne plaise. Je serais pluôt porté à croire que cet article fut, en partie, cause du efroidissement qui précéda leur rupture définitive. On ait qu'il faillit amener un duel entre Victor Hugo it Sainte-Beuve et que si ce duel n'eut pas lieu, ce fut prâce à l'intervention de Renduel, derrière qui agissait d™® Victor Hugo. Elle avait toujours espéré qu'elle réconilierait son mari avec son ancien camarade, car elle s'en voulait d'avoir été la cause première de leur brouille et ïlle passait son temps à mettre de l'huile dans tous les rouages où Victor mettait du vinaigre. « Moi et le fer, nous somnesennemis,»disait-elleunjouràUlricGuttinguer(i).Elle avait raison, tous ceux qui l'ont connue s'accordent à dire ju'elle était extrêmement bonne (2) et qu'elle avait une Ime d'enfant (3). Donc, quand elle vit que Sainte-Beuve

(i) Lettre inédite du 1 5 juin iSSg.

(2) Elle poussa mênxe la bonté jusqu'à 1 oubli de soi-même dans d«^ux on trois circonstances, notamment dans l'affaire Biard. On sait que Victor Bngo fut pris un jour en flagrant délit avec la femme du peintre Biard, à où il faisait la cour depuis longtemps. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que le mari offensé ne retira sa plainte contre le poète, qui était alors pair de France, que sur les instances réitérées de M"^» Victor Hugo et que c'est elle qui alla délivrer sa rivale à la prison de Saint-Lazare, où elle attendait sa mise en jug^ement.

(3) Un trait de son bon cœur. En 1849, Henry Murgcr était tombé dans Uie misère noire. Pour lui venir en aide. M™® Victor Hugo ne se contenta >as d'écrire aux ministres qu'elle connaissait, elle pria Auguste Vacquerie

46 SAINTK-BEUVK

coupait les ponts derrière lui, elle s'en montra très contrariée (i). Mais la vraie raison pour laquelle elle se détacha de Sainte-Beuve ne serait pas là, d'après lui, et il nous faudrait la chercher ailleurs.

Consultons le Livre rf'amottr: il renferme à sa dernière page un sonnet très suggestif et qui appelle, toute notre attention. Le voici :

Insensé, qu*ai-je fait ? Voyant le mal sacré Dévorer tout mon cœur et me brûler comme Elle, J'ai voulu, sans atteinte à la flamme éternelle, Diminuer pourtant Tincendie effaré.

J'ai voulu, surTautel tout de foudre éclairé. Allumer un rayon pour l'absence fidèle, Et plus également ménager l'étincelle, La lampe vigilante et qui luit au degré.

J'ai voulu de Didon ou de Phèdre ou d'Hélène Faire, ô ma Laure aimée, une plus douce Reine, Pour elle aussi plus douce et pour le cher vainqueur;

Souriant, se plaisant aux tristesses légères, Chantant sa mélodie au fond des jours sévères... Je voulais la nuance et j'ai gâté 1 ardeur I

Ainsi, à s'en rapporter à ce témoignage enveloppé de mystère, la cause immédiate et déterminante de la rup

de l'amener chaque soir, sous un prétexte ou sous un autre, rue de la Toord'Auvere^ne, où Victor Huçço habitait à ce moment. Et chaque soir, après dîner, elle arrangeait une partie de cartes où, d'un commun accord, tout le monde perdait, sauf Henry Mure^er, qui ne revenait pas de sa chance et pot attendre ainsi le retour delà fortune. Je tiens cette anecdote d* Auguste Va<y queric lui-mcmc.

(i) Lui-même avait si bien conscience delà faute irréparable qu'il avai commise en écrivant cet article, qu'il mandait àPavie en i836 : « Huj^o B*ts réconcilié avec Dumas. Pour nous, je le regrette, nous sommes sérieasc ment fâchés, et cela durera, du moms je ne crois pas qu'il y ait raccom modement possible. 11 y a des articles entre nous, articles qu*il est impc ble d'annuler ou de retrancher. » ( Victor Pavie, sa jeunesse, ses relaU»i»m littéraires.)

ET Mïno VICTOR HUGO 4?

;ure de M^^ Victor Hugo avec Sainte-Beuve aurait été purement physiologique ! Mais était-ce bien là la raison? N'aurait-elle pas été plutôt mystique ? Le mysticisme chez certaines natures de femme amène parfois des retours étranges : telle qui succomba dans une crise de religiosité aiguë se relève après la satiété ou même quand son ardeur n'est pas encore éteinte et se donne entièrement à Dieq. Quoi qu'il en soit, il est certain que \Ime Victor Hugo eut une nouvelle crise de mysticisme iux approches de la première communion de sa fille liéopoldine. Elle qui avait peu à peu désappris le chenin de l'église, ou tout au moins du confessionnal, on a vit, à Fourqueux, édifier toutes les âmes pieuses — i commencer par le curé de la paroisse. Et comme les 'dations de son mari avec M^^ Drouet n'étaient un secret pour personne, tout le monde disait que c'était pour s'en consoler qu'elle s'était jetée dans la dévotion.

Elle écrivait à Pavie le 6 septembre i836 : « C'est après-demain, 8 septembre, que mon petit ange reçoit le plus beau des sacrements : que Dieu veuille qu'elle soit heureuse et qu'elle vive dans la vertu, seule source du bonheur (i) ! »

Cependant, Sainte-Beuve ne pouvait se résigner à ne 'us la voir, car il l'aimait profondément. Il disait à Tabbé

arbe le i«r octobre i836 : « Il est aussi des douleurs, douleur, qu'en causant avec toi il me serait difficile

î ne pas toucher; je la toucherai seulement, ô mon , respectant ta profession grave et scrupuleuse; je

toucherai pourtant et tu me la pardonneras, car elle

t le fond de mon cœur, et puis la douleur, reliffieuse^ »^nt ffardéey consacre, puri/le, expie beaucoup (s<). »

i) Victor PaviCj sa jeunesse, ses relations littéraires. a) Corresp. de Sainte-Beuve, t. III, p. 42.

Le temps n'était plus où il adressait à Adèle l'admirable sonnet que voici :

Si quelque blâme, hélas ! se g'iisse à l'orig-ine En ces amours trop chers où deux cœurs ont failli, Où deux êtres, perdus par un baiser cueilli, Sur le sein l'un de l'autre ont béni la ruine ;

Si le monde, raillant tout bonheur qu'il devine, N'y voit que sens émus et que fragcile oubli ; Si l'ang-e, tout d'abord, se voilant d'un Jong pli, Refuse d'écouter le couple qui s'incline ;

Approche, ô mon Amie, approche encor ton front, Serrons plus fort nos mains pour les ans qui viendront, La faute disparaît sous sa constance même.

Quand la fidélité, triomphant jusqu'au bout.

Luit sur des cheveux blancs et des rides qu'on aime.

Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout (i)!

Ces derniers vers pourraient bien avoir été inspirés à Sainte-Beuve par ce passage des Mémoires d'outre-^ tombe où Chateaubriand, parlant de la fidélité de Saint- Lambert et de M°ae d'Houdetot, dit : « Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour Timmoralité parce qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps Ta décorée de rides (2). »

En tout cas, ces vers me rappellent une anecdote d plus piquantes que j'ai lue dans Victor Hugo int \ par Alfred Asseline.La voici résumée en quelques ligner Un jour qu'Alfred Asseline, dans un de ses voyages

(i) Pièce du Livre d'amour publiée à la suite de Joseph Delorme, Poé» sies complètes, t. I, p. 284.

(2) Mémoires d'outre-tombej t. II, p. 3o5, éd. Biré,

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