‹ Études d' histoire romantique: documents inéditsChapitre 8 sur 45 · KT M^O VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

KT M^O VICTOR HUGO

juernesey, était allé voir M™® Hugo, il la trouva seule aa salon.

— Tu ne dîneras pas ici ce soir, lui dit-elle. j — Et pourquoi pas?

— Parce que ces Messieurs dînent chez M™*^ Drouet. Ces Messieurs, c'étaient Victor et ses fils. Et comme

Asseline s'offrait à tenir compagnie à sa cousine.

— Non, dit-elle songeuse et triste, va dîner avec Victor, tu lui feras plaisir.

Asseline approcha alors son fauteuil près du sien, et ils s'oublièrent dans des causeries sans lin.

« Le jour baissait, nous n'échangions que de la tristesse.

— « Ah! bien! va-t-en, me dit-elle, tu me ferais pleurer.

« Je fis quelques pas vers la porte. Elle me rappela.

— « Tu m'écriras le vers que tu citais tout à l'heure :

« Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout! »

Asseline ne savait pas évidemment que ce vers qu'il appliquait, pourlesexcuser, à Victor Hugo etM"^® Drouet, avait été fait — cruelle ironie des choses ! — par Sainte- Beuve pour M°^® Victor Hugo, et que c'était ce souvenir qui venait de lui arracher des larmes.

J'ai dit que Sainte-Beuve ne pouvait se résigner à ne plus la voir.

Pendant quelque temps, il la harcela de toutes les manières et lui adressa des lettres désespérées qu'elle laissa sans réponse. A la|fin, pour essayer de la reconquérir, il eut recours à un moyen tout romanesque : il imagina d'écrire en vue d'elle seule une petite nouvelle, dans l'espoir qu'elle la lirait et qu'elle en partagerait le sentiment. Cette nouvelle parut dans la Revue des Deux Mondes du

5o SAINTE-BEUVE

i5 mars iSSy sous le titre de Madame de Pontivy et scandalisa quelque peu Vinet, quand elle lui tomba sous les yeux. Il faut dire qu'il était facile à scandaliser. Je viens de relire ce petit roman : le sujet n'a aucun rapport avec l'histoire de M™® Hugo, mais le tempérament de M"^^ de Pontivy semble avoir été pris au vif sur le sien. Et le début de l'ouvrage nous jette en plein dans la situation où Sainte-Beuve se débattait avec elle.

« Non, s'écrie-t-il, il n'est pas vrai que l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limité à régner dans les cœurs; qu'après une saison d'éclat et d'ivresse un déclin soit inévitable ; que cinq années, comme on l'a dit, soient le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'elle-même... Quand les souvenirs déjà anciens et en mille façons charmants se sont mêlés et pénétrés, quand les cœurs sont restés fidèles, un accident, une froideur momentanée, ne sont pas irréparables. L'amour, comme tout ce qui tient à la pensée, ne saurait être à la merci d'un jeu du dehors, d'un tort sans intention; il ne se brise pas comme le verre dont le cadre neuf a tout à coup joué sous un rayon ardent ou sous une pluie humide.»

Et pour en convaincre M™® Victor Hugo, Sainte-Beuve raconte ce qui arriva à M'"^ de Pontivy. Elle était orpheline et se nommaitM^^® d'Aulquier. Appelée par une tante à Paris et placée par elle avec la faveur de M°*® de Maintenon à la maison de Saint-Cyr, elle fut mariée en sortant de pension à un gentilhomme breton, M. de Pontivy, qu'elle accompagna dans ses terres. Ce gentilhomme, ayant commis la faute de conspirer comme tant d'autres nobles contre le gouvernement, était sur le point d'être arrêté, lorsqu'il parvint à s'enfuir en Espagne. Restée seule, M™® de Pontivy se retira à Paris chez sa tante,

ET MfflO VICTOR HUGO 5l

M"« de Noyon, qui était liée avec les Tencin et les Rohan. Elle y rencontraM. de Miirçay, qui lui fit d'abord une cour respectueuse et auquel elle résista longtemps. Car elle aimaîtM. dePontivy,etsi cepremier amour étaitpeut-ôtre , faible et dépende profondeur, elle ne soupçonnait pas qu'on pût sentir autrement. «L'âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire : mais quand Tami lui témoigna sa souflTrance, elle ne résista pas, elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle Toulait ce qu'elle aimait pleinement heureux !... » C'était là toute la poétique de Sainte-Beuve en matière d'amour et celle qu'il développa avec un réel talent, quoique en pure perte, dans le long siège qu'il livra à la vertu de ]\Ime d'Arbou ville. Fut-il plus heureux avec Rr"*"- Victor Hugo?Nous n'en savons que ce qu'il lui a plu de nous laisser entendre. Continuons donc la lecture de cette nouvelle. La liaison de M°*^ de Pontivy avec M. de Murçay durait depuis des années, quand elle fut traversée par un incident de la même nature que celui qui, d'après Sainte- Beuve, aurait rompu son lien avec M'"^ Victor Hugo. Très ardente, très passionnée, elle s'aperçut un jour ou crut s'apercevoir que M. de Murçay, à la longue, le devenait ins. Elle en éprouva une déception qui, peu à peu, se manifesta dans tous ses actes. « Il y avait des moments plus sombres et comme désespérés, quand le silence de jjme de Pontivy, après une lettre tendre qu'il avait écrite, se prolongeait trop longtemps. Il errait aux endroits les plus déserts, ne sachant que se redire à lui-même ces mots : Laissez^moi^ tout a fui! Et pour continuer sa plainte et la tirer tout entière, il aurait fallu les pleurs d'Orphée. » Mais, comme elle aimait tendrement M. de Murçay, la froideur qu'elle lui témoigna pendant quelque temps, bien loin de s'accentuer, cessa un beau jour, après

une explication aussi franche que cordiale. « Et, dit Sainte- Beuve, une fois qu'ils se furent raccommodés, ils eurent de la sorte plusieurs printemps, et dans cette har.monie rétablie, il eût été de plus en plus malaisé de distinguer en eux les différences premières. Son ardeur, à elle,/ai5sait les nuances; ses lueurs, à lui, allaient à Tardeur. L'ivresse entre eux régnait plus égale, plus éclaircie, bien que toujours de l'ivresse... Et ils s'avançaient ainsi dans les années qu'on "peni appeler crépusculaires ^ et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments devenus chaque jour plus profonds et plus | sacrés. » .

Tel est le thème de Madame de Pontivy. M™« Victor. Hugo eut-elle connaissance et prit-elle lecture de cettp nouvelle? Je ne sais^ mais si elle la lut, il est impossible qu'elle n'y ait pas saisi les allusions faites à son cas : elles étaient,en effet, plus que transparentes. Comme pour; mieux dissiper ses doutes, si elle en avait eu, Sainte- Beuve avait pris soin de glisser dans le dernier passage que j'ai cité le premier hémistiche du vers qui a donné son nom à certaine poésie du Livre d'amour y po( qu'il lui avait adressée quelques semaines auparavant :

Laissez-moi/ fout a fui. Le printemps recommence;

L'été s'anime et le désir a lui ; Le sillon et les cœurs agitent leur semence .

Laissez-moi ! tout a fui.

Laissez-moi I dans nos champs, les roches solitaires^ Les bois épais appellent mon ennui !

Je veux au bord des lacs méditer leurs mystères, Et comment tout m'a fui.

Laissez-moi m'égarer aux foules de la ville :i J'aime ce peuple et son bruit réjoui.

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