DÉPART
L'an passé, c'était fête au toit de l'hirondelle.
Tout chantait dans son nid, tout chantait dans son cœur ;
Les petits au soleil battaient g-aiement de l'aile
Et de leurs cris d'amour saluaient le Seigneur.
C'était beau. Dans le cercle un rossignol prit place ; Peut-on croire avec lui que les printemps sont courts ! L'hiver était caché. Rien ne disait sa trace : On pensait que l'été devait durer toujours.
L'hirondelle disait : « Oh ! que la vie est douce ! (Le cœur de l'hirondelle est si faible à l'espoir !) Voyez ! Les blés viendront, Dieu sourit, Therbe pousse, Nous voilà réunis pour aimer et tout voir.
« Oh ! cette fois enfin la nature est constante ! Nos cœurs ont trop souffert pour se tromper encor, Tout s'émeut, tout renaît sous une main puissante, Salut ! c'est le bonheur avec ses rayons d'or. »
Mais l'ora^^^e est venu. La paisible couvée A vu fondre l'hiver au milieu de ses jeux ; Et puis dans l'ourag-an mainte plume enlevée, Sanglante, a tournoyé sous le vent furieux.
Le grand souffle a brisé le nid, seule richesse
De la pauvre famille éperdue ; et les bois,
Etonnés et noircis d'une prompte vieillesse,
N'ont plus qu'un sombre écho pour répondre à sa voix.
Maintenant elle part. Pauvre déshéritée ! C'est aux soleils lointains qu'elle se traîne encor. Plus d'org-ueil, plus de chant, l'aile aux vents agitée, Dans le deuil des chemins tente un tremblant essor.
Ils s'en vont. Un beau jour vaut-il ce qu'il leur coûte! Le rossignol a fui. Tout est sombre, ils s'en vont ;
Et leur vol inég"al hésite sur la route
Où Dieu qui les regarde a dit : Ils souffriront !
HYACINTHE VALMORE (l).
Quelques semaines plus tard Ondine, sans tenir compte de la prière de sa mère, lui envoyait cette autre poésie pour fêter le vingtième anniversaire de sa naissance.
l'anniversaire
A maman
Vingt ans ! quoi ! j'ai vingt ans, ma mère, et les journées Ont apporté cette heure en jouant avec moi ! Quoi ! de si courts instants ont formé vingt années I L'adolescence ainsi courut-elle pour toi ?
Gomme au bruit d'une étrange et charmante nouvelle,
J'ai tremblé ce matin en saluant ce jour ;
Ce jour tout revêtu de grâce solennelle,
Pour m'annoncer vingt ans me réveille à mon tour.
Mais toi, dis ? quel penser dans ton cœur vient de naître 'i La surprise ou l'effroi t'ont fait chercher les cieux ; Tu tremblais. A la fois, soudain j'ai vu paraître Un sourire à ta lèvre, une larme à tes yeux.
La nouvelle t'effraie, ô mère absente et sage ! Tu lis dans l'avenir et ton cœur m'y défend : Oui, l'avenir est pris, mais qu'importe? à tout âge Serai-je pas toujours ta vie et ton enfant ?
Ne crains pas, j'ai vingt ans, tout s'éveille en mon âme Je n'ai pas peur de vivre et ne recule pas. Dans mon cœur qui bat vite entre une sainte flamme. Une route sans fin s'ouvre devant mes pas.
(i) CeUe poésie inédite a été trouvée dans les papiers de Sainte-Beuve qu sont entre les mains de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
ET ONDINE VALMORE 2o5
Va ! je vivrai toujours ! je me sens immortelle ! Et c'est pourquoi je marche en relevant mon front. Val je vivrai toujours ! et la flamme éternelle Ne s'obscurcira pas sous un terrestre affront.
Ne crains pas de me voir commencer le voyage,
Lég-ère de trésor pour payer le bonheur :
Il viendra sans compter. Le divin héritage
M'a mis l'espoir dans l'âme et la foi dans le cœur.
J'entre donc sans trembler dans la grande carrière, Ma richesse est en moi qui ne peut pas mourir. Qui se fécondera sous la sainte lumière; Mon bonheur est en toi que nul ne peut ravir.
J'ai vingt ans ! à vos pieds je me mets tout entière, Dieu, père de ma mère, et qui l'aimez en moi ! J'ai vingt ans! sur ton sein presse-moi la première, Mère ! mon âme est tienne et s'en retourne à toi.
Avant de m'élancer au chemin de la vie. Laisse-moi prendre haleine un moment dans tes bras. Mets ta main sur mes yeux, je me sens éblouie : Le bonheur m'enveloppe et me parle tout bas.
Je m'arrête charmée. Oh ! que la vie est belle !
Que Dieu qui fait tout vivre est grand davant mes yeux !
Que je l'aime partout ! que le bonheur fidèle.
Règne bien avec lui dans l'infini des cieux !
Non ! je ne tremble pas devant vous, Dieu du monde ! Dieu tendre, Dieu puissant. Je rends grâce à genoux. J'ai compris vos grandeurs, et d'une amour profonde, Je répands mon encens et mon cœur devant vous !
Après le doux printemps de notre blonde enfance, Notre été nous arrive et brunit nos cheveux. Dieu ! vous mettez la force où le travail commence. Vous vous faites robuste en nous faisant heureux.
Oui, plus je vois l'espace et l'immense nature, Plus je sens la douceur de l'éternel amour;
Et plus baig-nant mon cœur à votre source pure, Mes yeux deviennent forts pour contempler le jour.
Ne vous cachez donc plus, ma craintive pensée; N'enfermez plus l'essor d'un vouloir frémissant, Mesurant votre course à ma force oppressée, Ne craig"nez plus au loin de devancer l'enfant.
Montez! montez! ardente et pieuse colombe, Prêtez une aile libre aux élans de mon cœur! Traversez les secrets lumineux de la tombe, Et rapportez d'en haut le secret du bonheur,
Levez-vous tout entière et conquérez le monde. Puisque Dieu le découvre à votre humble regard ; Parcourez l'univers et revenez féconde, Des trésors devinés rapportant votre part.
Hier un voile épais vous défendait la route, Hier tout nous disait: ne vous éveillez pas! Aujourd'hui Tair d'été vous fait libre. J'écoute! Mon cœur s'attache à vous pour s'élever d'en bas.
Voilà, certes, de nobles accents,etje conçois que Sainte- Beuve, qui dirigeait les premiers pas de cette jeune Muse, en ait été remué profondément (ij.
(i) Voici une autre pièce à lui dédiée, qui doit être de la même époque :