‹ Etudes d'histoire romantiqueChapitre 19 sur 43 · LA ROSE · texte numérisé non relu

LA ROSE

A Monsieur Sainte-Beuve.

Quand nous respirons cette rose Au front pâle, au souffle embaumé.

Tu nous di' qu'en son sein repose Un ver enfermé.

Tu la saisis et tu la cueilles.

Fouillant dans son calice vert Qui, tout dépouillé de ses feuilles, Reste à découvert.

Puis, tu fais voir l'insecte avide Se tordant, roulé tout au fond De la pauvre fleur au cœur vide Que tes mains défont.

Eh ! quoi J savant inexorable,

Cependant Ondine était revenue de Londres et avait dû y retourner au bout de quelques semaines, « toussant plus quejamais et ayant bien de lapeine à respirer». Sa mère attribuait cette rechute au mauvais état du log"ement qu'ils habitaient alors rue d'Assas, mais le mal avait une cause plus lointaine et plus dangereuse; Ondine avait le germe de la phtisie... Singulière idée, dirat-on, de l'avoir envoyée en traitement dans un pays de brouillards ! Sans doute, et Marceline était la première à en faire l'observation à ceux qui l'entouraient, mais, ainsi qu'elle l'écrivait à Sainte-Beuve, elle ne trouvait pas un mot pour la rappeler, du moment qu'on lui assurait que la retenir à Londres c'était fortifier sa santé. Et elle ajoutait : « Gomme c'est ma vie, je me donne du courage pour attendre patiemment, ou du moins des raisons pour me taire. Il y a si longtemps que je n'aime plus pour moi! Elle est si charmante à aimer pour ellemême !»

Tuant la rose avant l'hiver.

Tu détruis une fleur aimable.

Pour trouver un ver î

En admirant les belles choses Avions-nous donc trop de candeur ?

Va, grâce à toi, toutes les roses Vont nous faire peur.

Ah ! plutôt dans les fleurs mortelles Montre-nous le miel précieux.

Apprends-nous à trouver en elles Ce qui vient des cieux.

Apprends-nous à laisser la lie Qui se cache au fond de notre eau, Et que l'âme immortelle oublie Le ver du tombeau I (Sans date.)

Pauvre femme! elle avait bien raison de dire qu'elle était net peuplier et qu'elle tremblerait et qu'elle pleurerait toujours!

« Il faut marcher contre le vent, écrivait-elle un peu plus tard à sa famille, quand on est restée à quatorze ans orpheline et nue, et portant au cœur le courage d'un drag-on sous une enveloppe d'oiseau. On ne voit pas les cœurs, on ne choisit pas avec Dieu. Sa volonté m'a fait sortir de la race errante qui fuyait les bûchers (i). Une austérité douloureuse occupe un coin de mon âme, en compagnie de la plus tendre charité... »

Mais il y a des moments où le dragon le mieux trempé perdrait courage et où l'absence de ceux qu'on aime vous devient un supplice.

« Enfin, le voilà parti, ce mois toujours le même, liton dans une lettre écrite par Marceline à sa chère Ondine, le i®^ mai i843; son poids me tient courbée. Il y a un an que tu es repartie, et je suis comme toi, ma fille, ma fille, ma chère fille, lasse de t'écrire, parce qu'en effet c'est ta présence qu'il me faut (il me la faut irrévocablement) et parce que le cœur n'a pas toujours les paroles de ses sentiments. Les cheveux blancs s'amassent sur ma tête, et tu seras bien heureuse, Ondine, si les tendres désespoirs de ta mère paient la belle destinée que je demande à Dieu pour toi!... En attendant tu es bien gentille de faire de nécessité vertu et d'avoir obtenu cette trêve où tes forces se seront retrempées pour produire tout ce qui couve en toi de bonnes et saintes choses.M. Sainte-Beuve t'attend sur tes gages donnés (2). Il

(i) M^ie Desbordes-Valmore était issue, du côté paternel, d'une famille protestante qui, chassée de Bordeaux par la révocation de l'Edit de Nantes, s'était réfugiée à Genève, d'où elle était originaire, et dont une partie, ralliée ensuite au catholicisnae, était venue s'établir à Douai.

(2) Ses premières poésies.

le met haut et à une place pure. Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant sa mère, toute petite et adorable d'amour pour son fils. 8a maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs. Elle m'a demandé de tes nouvelles.

« Je laisse là ma lettre, souhaitant qu elle parte aujourd'hui, i^"^ mai. Prends mon cœur en masse, tout g"ros qu'il est plein d'une immortelle tendresse pour son enfant (i). »

• On aimerait à lire les réponses d'Ondine, mais elles ont été probablement perdues dans les déménag'ements successifs de sa mère, et tout ce qu'on sait d'elle, à parv,tir de cette époque, c'est que, après un traitement des plus énergiques chez le docteur Curie, elle revint à peu près g-uérie dans le courant de l'année i844j et que l'année suivante, pour échapper aux privations de l'intérieur de ses parents, elle se décida à entrer comme sous-maîtresse à la pension Bascans, où elle avait fait une partie de ses études.

Suivons-la dans ce pensionnat de demoiselles. Il était situé à Ghaillot et dirig-é par une personne de grande dis- .tinction appelée M.^^ Lagut. M. Bascans était un ancien rédacteur du National, dont la femme était très répandue dans le monde et qui était lié lui-même avec Armand Marrast et Sainte-Beuve. Inutile de dire que ce dernier rapprocha de plus en plus ses visites à M. et M^e Bascans^ après que la fille de M'^^ Desbordes-Valmore fut devenue leur sous-maîtresse... « Ils avaient pris l'habitude de donner chaque soir des réunions de famille auxquelles étaient admises, avec les personnes du dehors, les jeunes maîtresses des classes qui n'étaient

{\) La Jeunesse de M'^^ Desbordes- Volmore, p. 287.

pas occupées. Ces réunions, toujours assez nombreuses, étaient très animées, sans être bruyantes. Dans un coin du salon, un whist était installé pour les amateurs de ce jeu, et dans un autre on se livrait à des conversations variées, voire à de petits jeux d'esprit qu'aimait beaucoup Ondine. Parfois Sainte-Beuve ne dédaignait pas de prendre part à ces modestes et innocentes distractions (i), et il excellait dans le jeu des petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés qu'une personne de la société lisait à haute voix au milieu des éclats de rire de tout le monde (2). » Mais il mettait au-dessus de tout cela le plaisir de causer seul à seul en tête à tête avec la sousmaîtresse de la pension Bascans (3).

« Dans les années heureuses où je la voyais assez souvent, écrivait-il un jour à M"^® Desbordes- Valmore, et avant que toute mon existence fût retournée en i848, combien n'ai je point passé auprès d'elle de doux et salutaires moments ! C'étaient mes bonnes journées que celles-ci où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la trouvais souriante, prudente et gracieusement

(t) Ondine lui écrivait le 19 avril 1846 :

« Ce mal de gorg'e s'est chance en une forte Hèvre en sorte que je dois rester couchée au moins deux jours. Si vous venez demain avec la g-alettc je ne pourrai pas en être, ce qui me sera très dur! Voulez-vous remettre la dînette à un autre soir? Nous ne serons que des demoiselles, nous ferons notre thé nous-mêmes.

« Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble servante.

« Ondine Valmore. »

(3) Cf. la Fille de George Sand, par Georges d'Heylli, 1900. — Solange Sand fut mise en pension chez M°ie Bascans vers i84o et y connut Ondine Valmore.

(3) M"'^ Bascans, écrivait Ondine à Sainte-Beuve, le 20 octobre 1846, veut que je vous dise qu'elle a un charmant boudoir tout neuf : que bien qu'il soit meublé d'un poêle de faïence et de quatre chaises de paille, on y boit d'excellent chocolat ; enfin, que si vous y veniez un de ces soirs, elle serait très enchantée et vous ferait les honneurs de son mieux... »

{Lettre inédite communiquée par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.)

confiante. Nous prenions quelque livre latin (i) qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne comprenait, et elle arri- ' vait comme Tabeille à saisir aussitôt le miel dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par quelque pièce légèrement puritaine de William Gooper (2) qu'elle me traduisait, ou mieux par quelque pièce

K (i) Le 7 août 1846, Ondine écrivait à Sainte-Beuve :

« J'ai lu ce soir VOde à la Fortune. Je crois que je l'ai bien comprise, sauf ce passage que je ne sais pas rendre : DifFugiunt cadis Cum fœce diccatis amici Ferre jugura pariter dolosi.

Quand vous n'aurez rien de mieux à faire, je vous le demande... »

Dans une autre lettre du même mois :

« J'ai bien travaillé. J'ai lu les Cinq Odes et les précédentes. Je

crois avoir tout compris, sauf un vers :

Non hoc pollicitus tuae.

C'est dans l'ode XV, vers 33. A quoi se rapporte ce tuœ? »

Dans une autre enfin du 20 octobre i846 :

« ... Moi, j'ajoute que j'ai lu votre Homère, et que j'aurais bien voulu vous écrire aussitôt le bonheur que j'y ai trouvé. Ce que vous dites de la page lue tous les matins pour maintenir l'élévation de l'âme, m'a plu singulièrement, et cet article m'a semblé une de ces pages-là. Au revoir, Monsieur, je travaille un peu en attendant plus... »

(Lettres inédites communiquées par M . le vicomte de Spoelberch de Loven- 'oul.)

(2) « Après votre départ,-hier, lui mandait-elle un jour (i845 ou 1846) j'ai demandé Cooper's hymns à une vraie puritaine, fille d'un missionnaire qui habite notre maison. Elle m'a raconté avec enthousiasme la vie si orageuse, si belle, au fond de ce poète. J'ai lu quelques hymnes qui m'ont paru très senties, très élevées. J'en savais plusieurs sans connaître le nom de l'auteur.

« Je vous remercie'^de m'avoir donné la pensée de lire ce livre et je vous envoie, toute fraîche, cette mauvaise traduction d'une de celles qui m'ont le plus frappée ce matin. La connaissez-vous?

DANS l'affliction

{God moues in, etc., p. 282.)

Dans un chemin mystérieux,

L'esprit de Dieu voyage.

Sur les flots, dans l'ombre des cieux.

Tout voilé par l'orage.

Relève-toi, chrétien tremblant;

Le nuage qui gronde, Gros de tendresse, en éclatant, Rafraîchira le monde.

Ah I comment le jugerions-nous?

d'elle-même et de son pieux album qu'elle me permettait de lire. »

Et il lui arrivait quelquefois de recevoir de cette gracieuse amie des billets dans le g^enre de celui-ci :

« En rentrant ce soir, j'ai trouvé votre lettre et Pascal que je n'ai point quitté depuis. Me voilà occupée et heureuse pour iDien des jours. C'est une douceur profonde que de trouver de pareils amis dans le passé, et de pouvoir vivre encore avec eux malgré la mort (i). »

En lui l'amour respire ; Sous l'air imposant du courroux Il cache sou sourire.

Ses projets mûrissent toujours :

La graine germe et pousse ; Le bouton, amer quelques jours,

Donne une fleur plus douce.

En vain on veut lever les yeux,

Aux desseins qu'on lui prête !

Il est son seul juge en tous lieux,

Et son seul interprète.

«Au revoir. Monsieur, bien des choses affectueuses de la part de M"e Bascans. J'ai changé les deux vers et je les enverrai à ma mère. « Recevez tout mon respect.

« Ondine Valmore.

« (Dimanche.) »

En marge de la dernière strophe de cette pièce de vers inédite, Sainte- Beuve avait écrit : « C'est comme les hymnes du Bréviaire traduites par Racine. »

(i) Qu'on lise encore la lettre que voici:

« i5 juillet [1847]. — -^^""^ Bascans vous prie, Monsieur, de venir jeudi avant six heures, si vous pouvez, si vous voulez, si cela vous ai'rangc. Elle serait heureuse et nous aussi de vous voir avant et après le dîner. M, Armand Marrast sera là. On parlera affaire Teste et autres.

« Si je n'avais été prise ce matin par une visite inattendue d'inspectrice, je vous aurais écrit longuement pour vous prier d'aimer Jean- Paul, et de le lire. 11 en est digne par bien des points, surtout pour ceux qui ne demandent pas tout à un auteur, ni la même chose qu'à tous les autres. Il sent et dit, avec une émotion sincère, la nature, et ce qu'elle donne de charmes ou de consolations ; il peint l'amitié, comme l'ayant sentie avec une âme élevée, délicate et forte. On peut bien lui pardonner (en les sautant) quelques ombres chinoises, quand on trouve avant et après des pages vraiment touchantes et inoubliables... »

Et celle-ci, datée du 25 mars i848: « ... Depuis qu'on fait tenir les siè-

ET ONDINE VALMORE 2l3

Je ne m'étonne donc pas qu'un jour il ait conçu dans la solitude de son cœur le projet de s'unir à cette jeune femme exquise et qu'il s'en soit ouvert à M^^ Bascans. Mais cette idée qu'il caressa durant des mois et qui avait souri autant à la mère qu'à la fille, quand on leur en avait parlé officieusement, Sainte-Beuve, je ne sais pourquoi, renonça peu à peu à y donner suite. Et il continua comme par le passé à visiter M'^° Ondine et à lui témoigner les mêmes égards attendris et respectueux.

S'était-il rendu compte qu'avec les dix-sept ans qui les séparaient l'un de l'autre il était alors bien mûr pour elle? Le peu de santé d'Ondine lui avait-il donné à réfléchir, ou bien s'était-il dit que son manque de fortune ne lui permettait pas décemment d'épouser une fille sans dot ? Je crois qu'il y avait de tout cela dans son refus d'aller plus loin (f ). En toutcas,il fut bien inspiré en demeurant

clos dans les heures, le temps nous paraît un peu long et nous croyons, Monsieur, qu'il y a bien des années que nous ne vous avons vu ; M™^ Bascans me charge de vous demander comment vous êtes. Elle est tout entière au tourbillon Pour moi, je ne sais que penser de ce qui se passe, et je souffre de ne savoir ni me rejouir ni m'altrisLer. La seule chose qui me frappe, c'est que tout le monde se fait grand homme, et que les hommes ordinaires ayant tous du génie, il n'y a plus que les hommes de génie qui puissent se contenter d'avoir du bon sens .

« Du reste, je ne tiens guère à cette opinion, et je suis toute prête à en changer si vous me dites. Monsieur, que tout est pour le mieux, et qu'en les regardant de haut, toutes les petites imperfections du moment se perdront dans de beaux résultats... »

{Lettres inédites communiquées par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.)

(i) Lire à cet égard la lettre qu'il adressait le 26 décembre i846 à M^f* Bascans et qui m'a tout l'air de se rapporter à ce projet de mariage : « ... Il m'est survenu toutes sortes de mécomptes dans mes affaires privées, et je me trouve hors d'état de suffire, pour le moment à l'engagement que j'ai pris de concert avec vous .. Tout cela m'a donné bien de l'ennui et du travail de tête, mais la partie la plus sensible pour moi est l'impossibilité où cela me réduit, pour le moment de faire face à une dette la plus sacrée et la plus douce... » {Corresp. de Sainte-Beuve, t. I, p. il\o.]

11 ne faut pas oublier non plus qu'en 1 845-46, lorsqu'il courtisait Ondine, Sainte-Beuve était dans le plein de sa passion pour M"!* d'Arbouville. Peutêtre même l'aurait-il demandée en mariage, sans cela, car à cette époque sa

2 I 4 SAINTE-BEUVK

dans Texpectative, car s'il avait épousé cette charmante Ondine, il se serait ménagé de grands chagrins. lia écrit quelque part :

« La nature se présente deux fois à nous pour le mariage; la première fois à la première jeunesse. On peut lui dire alors : Repassez. Elle n'insiste pas trop. Mais la seconde fois, à cette limite extrême, lorsqu'elle reparaît, lorsqu'elle insiste avec un dernier sourire, prenez garde: si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit, elle ne reviendra plus. »

Elle ne revint plus, en effet, pour lui, et, après avoir chassé toute sa vie sur les terres d'autrui, après avoir couché plus d'une fois dans le nid des autres, il mourut seul .

M'"^ Desbordes- Valmore redoutait cette fin pour sa fille; aussi, lorsque Ondine approcha de la trentaine, pensa-t-elle sérieusement à la marier. Mais elle rêvait d'un mariage qui l'eût affranchie de l'esclavage de sa condition. C'est un si dur métier que celui de répétitrice quand on est déjà d'une santé délicate ! La révolution de 48 réalisa une partie de son rêve. Nous avons dit que M. Bascans était lié avec Armand Marrast. Quand ce dernier fut appelé à la mairie de Paris par le gouvernement provisoire, il s'empressa de nommer Ondine inspectrice des pensionnats de demoiselles du département de la Seine. Restait à lui trouver un mari. Le 25 mai 1849, Marceline écrivait à son frère;

(( Ondine, toujours affairée comme une hirondelle, t'envoie ses gracieuses amitiés. Je te dirai (cœur à cœur) que je voudrais bien la voir occupée à faire son nid, car

situation matérielle était bonne. Ce n'est qu'en i848 qu'elle redevint assez précaire, p*ar l'abandon qu'il fit, un peu légèrement, de son poste de bibliothécaire à la Mazarine,

enfin elle est au bel âge pour cela, et cette jeunesse a besoin d'aimer enfin. Un bon et honnête mari irait bien à cette charmante et sage enfant. Elle rit quand j'en parle, et moi je ne ris pas, car il faut une dot aux filles. Il est vrai que sa profession lui donnera dans un an trois mille livres de rentes — c'est déjà beaucoup dans un ménage. Prie Notre-Dame pour qu'un bel amour s'allume dans cette jeune âme, pourvu qu'il soit partagé! » La Notre-Dame de Marceline était celle de Douai, sa ville natale; elle avait pour elle un véritable culte et recommandait toujours à son frère d'ôter son chapeau à son intention, quand il passait devant son église. A force de la prier et de couvrir ses pieds de fleurs, elle obtint de Notre-Dame la grâce qu'elle lui demandait. Le 16 janvier 1861, Ondine épousait M. Jacques Langlais, avocat, député de Mamers (Sarthe), qui avait dix ans de plus qu'elle et deux enfants issus d'un premier mariage (i). Cette union, contractée sous les plus heureux

(i) Né à Mamers, le 27 février 1810, Jacques Langlais, fils d'un tisserand, fut élevé pendant cinq ans aux frais de sa ville natale. Entré au séminaire du Mans, il reçut les ordres mineurs et enseigna la rhétorique au coUèg'e de melars. La révolution de Juillet ayant changé le cours de ses idées, il se Mança dans la politique et vint à Paris, en i833, faire ses études de droit. Keçu avocat en 1887, il collabora à plusieurs journaux et à V Encyclopédie catholique. En 1840, il devint rédacteur à la Presse où il soutint le ministère Guizot. Nommé représentant du peuple en 1848 par le département de la Sarthe, il vola d'abord avec le parti démocratique modéré. Après l'élection du 10 décembre il se rapprocha de la droite et se rallia à la politique du prince-président. Après avoir fait partie jusqu'en i858 du Corps législatif, où il se signala comme rapporteur des projets de loi relatifs à la composition du jury et à l'organisation municipale, il entra au Conseil d'Etat et accepta au mois de septembre i86v5 le portefeuille des finances de l'empire du Mexique où il mourut subitement le 28 février 186G. « J'ai une triste nouvelle à donner à Votre Majesté, écrivait Bazaine à l'empereur, le a6 du même mois: la mort subite de M. Langlais, qu'un travail excessif avait beaucoup fatigué et dont le moral, quoique ferme, était par moment ébranlé par les difficultés qui à chaque instant surgissaient dans raccomplissement de sa tâche. Il , a été frappé par un épanchement au cerveau, le 28 au soir.» (Emile OUivier, l'Empire libéral, t. VII.)

2l6 SAINTE-BEUVE

auspices, ne fut cependant pas heureuse (i). Je veu: dire qu*elle fut de courte durée. Un an après, M'"^ Langlais perdait son premier né. Ce fut pour Marceline ui mauvais présage, et, en effet, vers le même temps, Ondine ressentit de nouveau les atteintes du mal qui, di^s ans auparavant, l'avait conduite aux portes du tombeau. Elle était allée passer la belle saison à Saint-Denis d'Anjou i^Mayenne), dans une propriété appartenant à son mari, et la douceur du climat, la g-aieté répandue dans Tair et sur tous les visages de ce pays de délices, lui avait d'abord fait beaucoup de bien. Cela se sent au ton de la lettre qu'elle adressait à son frère Hippolyte au mois d'octobre 1862 :

« Dans quelques jours nous serons ensemble, cher frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour nous consoler de rentrer dans ce Paris qui

(1) « Eh bien, lui écrivait, le i3 septembre i85i, Marie de R..., une de ses amies de pension, à propos de ce mariage, eh bien, si, la signorina deviendra signora, charmante nymphe de l'onde aux yeux bleus et aux blonds cheveux. L'inspectrice de l'Université de la Ville, je crois, ne présidera plus à la confection d'un las de petits cuistres, métier insipide et qui fausse la nature d'une personne beaucoup plus poète et plus enfant que pédante. En attendant, belle Ondine Ondinette, ce que vous pouvez faire de mieux est bien certainement de vous ébattre, de vivre le nez au soleil à la façon des chèvres dont vous mangez le fromage, de vous bourrer de soupe et de rosbecf, de ne songer qu'à respirer en liberté et de nous revenir fraîche éclose et fortifiée. Ayant le plus grand soin de votre précieux corps, devenez taupe et tout ce que vous voudrez, pourvu que vous soyez bien, et que je ne vous voie pas comme à Chaillot sans souffle ni couleurs. »

Dans une autre lettre écrite de Lima, le 7 mars i85i, je relève ce passage : « Je suis si heureuse de la nouvelle que tu me donnes, mon Ondine bien-aimée, que je ne sais comment te féliciter. Commençons par élever nos cœurs vers Dieu qui a bien voulu qu'il y ait un cœur capable de comprendre le tien ; qu'heureux doit être ton mari ! Je ne doute pas de ses qualités ; ton jugement a été toujours bon, comment ne l'aurait-il pas été dans cette occasion, et puis, mon Ondine, tu es de ces êtres si angéliques que, serailon un monstre, on deviendrait angr auj)rès de toi... » .

{LeW'es- inédites , communiquées par M"« Langlais, de Saint-Denis d'Anjou, veuve de M. Aimé Langlais, fils du mari d'Uudine, lequel mourut en i883 consul à Jérusalem. M™* Langlàis a gardé pour la mémoire d'Ondine une véritable piété.)

ET ONDINE VALMOnE 2 I 7

nous fait peur. Je n'ose pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais retrouver là Thorriblc hiver de Tan passé. Ici, on oublie tout, on se plaint par genre, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de sonnette, on s'éveille pour dire : « Va-t-on déjeuner ? » On se promène à âne et on rentre bien vite pour demander : « Va-t-on dîner? » Il y a des fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré vous-mêmes ; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta part à tant de bien ! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un style élégant et philosophique comme celui-ci:

Cueillons le jour, buvons l'heure qui coule ; Ne perdons pas de temps à nous laver les mains, Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule, Car nous le mangerons demain.

« Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un sin- *gulier, c'est une licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous devenons de véritables Angevins : Molles, comme dit César (ou un autre).

« Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être consultée sur la toilette de la mariée, peut-être sur la mariée elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande intelligence dans ce front-là! Il est vrai que je la connais peu. Embrasse tendrement mon cher père. Tout le mpnde ici se rappelle à ton souvenir et les colons demandent de ses nouvelles tous les dimanches. Dis-lui que l'un d'eux va avoir son onzième enfant. Il saura lequel. Bien entendu qu'il ne paiera pas sa ferme.

2l8 SAINTE-BEUVE

(( Je ne le dirai rien de ma mère. Je veux te laisser lu surprise.

« Que ne puis-je rapporter cette campagne si belle, si riche, si diverse dans les derniers jours d'automne I Chaque promenade est un enchantement.

«Je t'aime.

(( Ondine. ))

Je ne te dirai rien de ma mère ! Hélas I pendant qu'elle écrivait ces lignes, elle ne se doutait pas que sa mère ne la quittait pas des yeux et qu'elle jouait devant elle la comédie de la gaieté. M"^^ Desbordes-Valmore ne vivait pas, en effet, de voir l'état de fièvre et de maigreur dans lequel se consumait cette pauvre Ondine. Elle trouvait qu'elle avait des physionomies d'une mobilité extrême, une faim étrange, et, dans son langage imagé, elle disait que son âme était habitée par des milliers d'oiseaux qui ne chantaient pas ensemble, mais qui se craignaient et se fuyaient.

Tout d'abord elle s'était mis en tête que sa fille avait lever solitaire, mais à la longue, quand elle entendit sonner sa petite toux sèche, elle fut bien obligée de se rendre à l'évidence terrible : n'était-ce pas ainsi qu'elle avait déjà perdu sa fille Inès (i) ?

(( J'ai cru à un mieux sensible et attesté par le médecin, écrivait-elle à M^^^ Camille Derains le 3o décembre 1862 ; mais quoi ! ma chère Ondine est l'ange de l'incrédulité. C'est le mal dissolvant, c'est Parme impossible à combattre. Les bras me tombent. C'est donc que Dieu m'abandonne ! Vous croyez bien que je ne peux écrire

{}) Inès Valmorc, néeà Bordeaux le 29 Bovembre 1825, mourut à Paris le 4 décembre 1846.

qu'à une femme aussi infortunée que vous. Avec toutes les autres les paroles me manquent ; il faut mentir ou redouter leur éclat. Vous savez seule ce que je peux renfermer sans crier. Lang-lais n'arrivant pas, je reste nuit et jour (i). Je ne pourrai donc aller serrer vos mains quand je me Tétais promis... Laissez-moi m'abreuver un moment avec vous de Tidée que je suis maudite par le Dieu que je prie I »

Pauvre mère, si chrétienne et si résignée, .fallait-il qu'elle souffrît pour jeter vers le ciel ce cri désespéré I Elle n'avait pourtant pas encore bu le calice jusqu'à la lie. Le 12 février i853, Ondine s'éteignait dans ses bras.

Quelques jours après, elle écrivait à Sainte-Beuve :

« Parmi tous, vous seul, je crois, devinez l'étendue de ma douleur. Je vous remercie de tous les sentiments qui vous la révèlent. Je vous remercie d'une larme de pitié qui vous vient aux yeux pour moi et du serrement de cœur fraternel que sa perte vous cause, je le sens ! — Vous l'avez bien connue, vous lui avez donné de la lumière pure. Vous avez aimé l'innocence de son sourire... Elle l'avait encore en fuyant !... — Oui, je vous remercie pour elle, sainte et douce colombe ; je vous remercie pour moi ! — et pour vous — d'avoir été son ami. »

Et Sainte-Beuve lui répondait.

« Ce 19 février i853.

a Vous dites bien vrai, chère Madame et amie et mère

si éprouvée : j'ai ressenti toute votre douleur. Depuis

longtemps et de loin je suivais l'affaiblissement de cette

jeune santé déclinante et je tremblais en silence d'une

(0 Ondine habitait à Passy, rue de la Pompe, 117, ci sa mère rue Fe}'dcau.

lin trop prévue. Vous êtes véritablement une mère de douleur ; ici, du moins, il y a tout ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir : cette pureté d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès Vàge le plus tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir^ cette gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie... Vous qui ne pleurez plus, vous souvient-il de nous? C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques virginales, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait, commandé de rester toujours. Rassemblez toutes ces traces de poésie, toutes ces gouttes de parfum qu'elle a laissé tomber dans son passage (i) : un jour, quand le

(i) Voici, pour moi, la perle de l'écrin d'Ondine. Cette pièce de vers n'est pas datée, mais elle doit être du même temps que celles que j'ai données dans le corps de cette étude :

Quand on vint devant lui raconter la nouvelle De la touchante mort d'une si jeune belle. Il voulut tout savoir. Et chacun fut surpris De le voir calme encor, lorsqu'il eut tout appris I

Puis il parla longtemps. Il dit: C'est bien dommage 1 Mourir ainsi ! Voyez ! Mais on meurt à tout âge ! . . . Nul ne le croit frappé. Jaloux de sa douleur, Rien sur son front calmé n'avait trahi son cœur.

Seulement sa parole était plus éloquente. Et moi je devinai dans sa voix plus vibrante Que de pleurs étouffés le poids impérieux Avait gonlié le cœur, étant chassé des yeux.

Ah ! craignons pour nos deuils la douleur indiscrète,

Souffrir trop haut n'est plus souffrir.

Moi, je veux, mes amis, cette larme secrète S'il m'arrive aussi de mourir I

Au bas de cette poésie inédite et qui m'a été communiquée par M. le vi-, comte de Spoelberch de Lovenj oui, Sainte-Beuve avait écrit cette note : « Quelle jolie pièce I quelle touchante inspiration! C'est de l'André Chénier moral I »

temps aura coulé sur cette plaie trop saignante, et quand nos cheveux auront encore plus blanchi, nous les parcourrons ensemble avec une bienfaisante tristesse. Ma vie depuis quatre ans est tellement une corvée continue et assujettie, une vie de prolétaire littéraire qui fait son temps, que je n'ai pas couru à vous et que je laisse cette lettre vous arriver sans moi. Mon cœur, croyez-le bien, reste fidèle au passé et inviolable dans ses souvenirs (i). »

Que dites-vous de cette lettre et de cette phrase murmurée en trémolo comme sur les cordes d'un violoncelle : « Je ne puis m'accoutumer à Tidée qu'elle ait cessé d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait commandé de rester toujours I » Il est clair que Sainte-Beuve regrettait qu'un autre que lui eût respiré le parfum de cette âme virginale.

Son vœu suprême ne s'est point accompli non plus. Les poésies d'Ondine n'ont pas été recueillies, et il est probable qu'elles ne seront jamais publiées. J'avais espéré trouver son album à Saint-Denis d'Anjou, mais ]\|rae Langlais m'a dit qu'en 1880, à la suite d'une visite que lui fit Hippolyte Vaîmore, frère d'Ondine, tous ses écrits avaient été remis à M. Valmore père. C'étaient, pour la plupart, des prières et des hymnes. Le peintre de fleurs lyonnais était décidément bien inspiré quand il lui mit au cou des ailes d'ange.

(1) La Jeunesse de M""> Desbordes- Valmore, p. 108.

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