‹ Etudes d'histoire romantiqueChapitre 21 sur 43 · ET LA PRINCESSE MATIIILDE · texte numérisé non relu

ET LA PRINCESSE MATIIILDE

n'ai gardé, disait-il, que trois femmes : la Princesse, la Poésie et M'"^ de Tourbey (i). »

Quelle était cette princesse à laquelle il donnait la préférence sur la Muse de sa vingtième année et sur Tamie du prince Napoléon? Il est à peine besoin de la nomYner, car il n'y avait sous l'Empire qu'une princesse pour les artistes et les gens de lettres. Cette princesse n'était autre que la princesse Mathilde.

Quand Napoléon lïl monta sur le trône, non content f de donner le titre d'Altesse à sa cousine Mathilde-Létitia- 5 Wilhelmine Bonaparte, fille de l'ex-roi Jérôme, qu'il l avait failli épouser, étant en exil, il lui offrit, pour la rel mercier d'avoir fait, jusqu'à son mariage, les honneurs "I du palais delà Présidence, la jouissance du Petit-Palais I de Versailles. Mais le Petit-Trianon était trop loin de I Paris, et les souvenirs qu'y a laissés Marie-Antoinette T n'étaient point pour lui faire envie. Outre qu'elle ne se sentait aucun goût pour les bergeries, et qu'elle préférait de beaucoup la société des gens de lettres et des artistes à celle des moutons les mieux pomponnés, mus- , qués et enrubannés, la Princesse voulait être dans ses meubles comme une bonne bourgeoise, L'Empereur lui

(i) M^^ de Tourbey, qui était alors une des plus jolies femmes de Paris habitait rue de l'Arcade où elle recevait à dîner, tous les vendredis, le prince Napoléon et quelques familiers du Palais-Royal. Sainte-Beuve l'aimait beaucoup et l'invitait à sa table chaque fois que le prince Napoléon lui faisait l'honneur de dîner chez lui. C'est elle qui, pour ses funérailles, envoya la couronne de violettes qui fut déposée sur le corbillard, à l'exclusioa de toutes les autres.

donna aux Champs-Elysées un hôlel que rien ne distinguait à l'extérieur de ceux qui l'entouraient, et elle acheta ensuite au bord du lac d'Enghien une magnifique propriété qui avait appartenu au maréchal Catinat et dont elle fît sa résidence d'été. C'est dans ces deux habitations que s'écoulèrent — avec quel éclat suivi de quelles tristesses I — les trente plus belles années de sa vie.

On peut dire que, de i853 à 1870, pendant toute la durée du second Empire, tous ceux qui portaient un nom dans la politique, les arts ou les lettres, défilèrent dans les salons de la rue de Courcelles et s'assirent à la table de la Princesse. Mais la politique n'était pas son affaire. Elle la laissait à son grand frère qui, par tempérament et pour renouer la tradition, jouait au Palais-Royal visà-vis de l'empereur, son cousin, le rôle de Philippe-Egalité vis-à-vis du roi Louis XVI. Si elle recevait le monde officiel une fois par semaine, cérémonieusement, en grande pompe, de dix heures à minuit, elle n'était heureuse qu'au milieu des poètes, des savants, des peintres, des sculpteurs et des musiciens qu'elle recevait tous les autres jours dans l'intimité, sans apparafetsanspose(i).

On l'a comparée souvent à Marguerite de Valois. La comparaison est plus flatteuse que juste. Je ne sais si la princesse Mathilde avait des mœurs aussi bonnes que la reine de Navarre. J'ai entendu dire qu'elle mettait en pratique certains contes de VHeptaméron^ mais ceci regarde la légende ou la chronique scandaleuse; ce qui intéresse l'histoire, ce que nous savons de façon certaine, c'est qu'elle maniait la plume aussi bien que le pinceau, qu'elle était aussi brave que généreuse et que, plus heureuse que la sœur de François P'", elle ne fut jamais mise

(i) Journal desiGoncourt, t. Il, p loo.

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en demeure de se séparer, à cause de leurs idées, des esprits forts qui faisaient partie de sa cour et dont quelques-uns s^appelaient Renan, Taine, Sainte-Beuve.

Napoléon savait 1res bien que sa cousine lui avait beaucoup de reconnaissance et fermait les yeux sur ses fréquentations, si risquées qu'elles fussent par moments. Il n'y a que sur la fin de son règne, encore était-ce pour plaire à l'impératrice — qu'il lui reprocha de lui avoir forcé la main en nommant Sainte-Beuve sénateur. Car c'est elle et elle seule qui fit cette nomination.

Bien qu'arrivé tard chez elle, — leurs relations ne dataient, en effet, que de 1861 — la princesse Mathilde s'était prise tout de suite pour Sainte-Beuve d'un sentiment qu'elle n'éprouvait pour aucun autre de ses familiers. Théophile Gautier, qui le lui avait présenté, était le poète et le boute-en-train de la maison (i), comme Nieuwerkerke et Glodius Popelin passaient pour en être les favoris. C'est Théo qui, dans les réunions intimes, allumait et entretenait le feu de la conversation, et l'on sait qu'il était sans rival dans cet art si difficile I C'est

(i) Lui-même se disait son bouffon, comme dans ce joli sonnet à elle dédié, qu'il improvisa un jour sur des rimes données et sur le sujet choisi de « la Verandah ».

Sous cette verandah, peinte en vert d'espérance, On arrive et l'on part avec un souvenir Si doux, qu'on y voudrait aussitôt revenir Sous les fleurs du tropique et les plantes de Franc .

Une main de déesse y guérit la souffrance. Au mérite modeste elle ouvre l'avenir.

Elle sait couronner comme elle sait punir. Pour le génie elle est pleine de déférence.

Devant elle enhardi, l'esprit primesautier, Ainsi qu'Euphorion dansant sur la prairie. Peut, entre terre et ciel, se montrer tout entier.

Pour que son œil pétille et que sa lèvre rie Et f[uc de toute humeur sa lèvre soit guérie, 11 suffit d'un bon mot de sou bouffon Gautier.

également lui qui était le bibliothécaire de la Princesse ; au xvi« siècle on aurait dit son libraire, et la sinécure était assez lucrative (i).

Sainte-Beuve était tout à la fois quelque chose de plus et de moins à l'hôtel de la rue de Gourcelles. S'il ne venait qu'en second et même en troisième ligne dans le cœur de la Princesse, il occupait le premier rang* dans sa considération. A cet égard, il est fâcheux que nous n'ayons pas les lettres qu'elle lui écrivit de 1861 à 1869, elles achèveraient, je n'en 'doute pas,de nous prouver qu'il fut son confesseur, son mentor et son maître. Je prends ce dernier mot dans le sens de précepteur. C'est lui qui lui avait choisi son professeur d'histoire, lequel était M. Zeller, car il avait voulu qu'elle eût un professeur d'histoire. « Vous avez l'esprit historique, lui écrivait-il un jour (26 décembre i865), en lui envoyant la collection des Mémoires sur r Histoire de France, Votre Altesse est de la race historique même : à quelque page qu'elle ouvre cette collection, elle y trouvera des faits, des portraits^ ce qu'elle aime. »

Cette façon de la traiter lui avait plu beaucoup. Aussi s'était-il établi dès le principe entre elle et lui un commerce,de lettres et des rapports suivis où Sainte-Beuve, en dépit de sa mauvaise réputation, ne se départit jamais de la déférence la plus respectueuse. Je dois ajouter qu'entre elle et lui, il y avait des points de contact, des affinités de nature que les événements ne firent que rendre plus sensibles. Elle avait beau être très fière du nom qu'elle portait, elle était comme lui plus républicaine

(i) Quand il fut nomme son bibliothécaire, Gautier demanda aux Concourt, qui le rapportent en leur Journal,si la Princesse avait vraiment une bibliothèque.

A quoi les Concourt répliquèrent:

— L'n conseil, mon cher Gautier, faites comme si elle n'en avait pas.

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