ET LA PRINCESSE MATHILDE
qu'impérialiste. J'en trouve la preuve manifeste dans la lettre suivante qu'elle lui écrivait le lendemain de la représentation du Lion amoureux.
(( Samedi (20 janvier 1866)... La pièce de Ponsard à réussi. Elle m'a ravie — d'abord parce qu'on y parle français, que les sentiments qu'elle fait naître sont français, et qu'elle est jouée admirablement bien : mes vieux sentiments républicains se sont tous réveillés ; — je serais partie avecles républicains pour exterminer les royalistes, ces mauvais Français. — J'ai essayé de siffler, lorsque le père de la jeune femme, qui se convertit à la jeunesse d'un général républicain et qu'elle épouse envers et contre tous, auquel Hoche vient de donner sa liberté, quand ce vieil émigré gracié lui dit : « Allons, ma fille, chez les Anglais. »
« J'ai été contente de moi. Je puis encore sentir vivement et patriotiquement. Mais le public a été forcé d'applaudir malgré lui, et il y a des pensées fières et fortes, superbes. J'ai passé une bonne soirée. Les gens qui ne pouvaient critiquer disaient nonchalamment : « Pourquoi remuer tout cela? » Quel esprit! quelle faiblesse! quelle lâcheté! Quant à moi, comme je ne suis pas assez noble pour avoir eu des parents guillotinés, je n'ai eu que les roses de la Révolution : je l'aime, je la comprends, sans excuser ses crimes; mais je suis indulgente pour ses erreurs et je voudrais voir tous les Français en sentir la grandeur et la défendre... »
Que voilà bien la femme qui a son franc parler et qui, de prime-saut, sans prendre garde à son titre d'Altesse et sans réfléchir aux conséquences, dit tout haut ce qu'elle ressent !
Cette lettre arriva à Sainte-Beuve en pleine consultation de médecin ; elle ne lui causa aucune surprise, car
il connaissait (( l'esprit historique » de la Princesse, et il savait depuis longtenips qu'elle maniait aussi bien la plume que le pinceau. C'est Giraud et Hébert qui avaient été ses maîtres en peinture; quant à son professeur de style, je crois bien qu'elle n'en avait pas eu d'autre que la nature. En tout cas, ce n'est pas Sainte-Beuve qui lui avait donné cette vivacité, ces élans, ces tours de plume. Le lendemain du jour où elle vint chez lui pour la première fois — on verra dans quel but tout à l'heure — elle lui adressait le joli billet que voici :
« 4 juillet (1862).
« Dans un coin de Paris, il y aune rue moins fréquentée que les autres; au n° 11 de la rue Montparnasse, on m'a donné un rendez-vous, accepté avec grande joie; j'ai emporté de ma journée d'hier le plus charmant souvenir. J'ai découvert un délicieux petit nid; j'y ai trouvé de fraîches odeurs, de l'isolement, pas trop de lumière; dans une pièce long-ue une très grande table surchargée de livres — du papier, des plumes ; pas une tache d'encre ; au milieu de tout ce matériel vit un esprit éminent, fin, caustique, insinuant, indulgent, par bonté de cœur, par habitude de la vie; — souriant à toutes les malices, en découvrant partout ; accessible à tout le monde, mais sachant garder ses préférences ; — philosophe à la façon des anciens Grecs auxquels il ressemble beaucoup par Ist forme extérieure; — un croyant sans religion, un philosophe avec des indignations, un scrutateur par curiosité: enfin un esprit qui comprend tous les esprits, qui les explique tous; et qui a le rare bonheur de n'avoir de la passion que ce qu'il en faut pour rester juste et impartial.
(( Eh bien, comment ne pas être fière d'avoir pu occu-
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per cet homme pendant plusieurs heures; de lui avoir inspiré le désir de me connaître assez pour donner de moi au public une appréciation qui pourrait flatter les plus difficiles (i)! »
Je ne crois pas que Sainte-Beuve ait jamais été peint au pied levé avec cette lég'èreté de main et cette sûreté de touche par un critique de profession. Aussi fut-il ravi du billet de la Princesse.
« Le voilà donc, kii écrivait-il quatre jours après, ce charmant portrait, fait d'un seul jet. On avait bien raisonde m'en donner le désir. Je n'ose parler de ma reconnaissance; elle serait trop impossible à exprimer. J'aime mieux m'oublier pour ne voir que le crayon. Et vous ne direz plus maintenant que vous n'avez pas de nuances I il me semble qu'il y en a. Pas une tache d'encre, est bien joli. Et cette passion dont il faut un peu pour être impartial et juste! Voilà comme vous devriez écrire toutes les fois que le cœur vous en dit et sur tout ce qui vous reviendrait de vos impressions et de vos souvenirs, — écrire à bâtons rompus, sans autre souci que de fixer une vivacité d'impression actuelle, un retour rapide vers le passé. Au bout de quelques mois, de quelques années cela se trouverait bien curieux. — Mais de quoi me mêlai-je de paraître donner |des conseils quand je ne dois que remercier, être reconnaissant et graver cette date précieuse qui résume pour moi tant de bontés gracieuses et d'indulg-ence? Vous-même, vous venez de la graver en lettres ineffaçables. »
Ces dernières lignes, sous la plume de Sainte-Beuve,
( I ) Cette page a été publiée par M. Jules Troubat en tête du volume de Sainte-Beuve intitulé : Souvenirs et indiscrétions ; mais par ime discrétion qui a pu induire en erreur un certain nombre de persouuet;, M. Jules Troubat n'a pas dit de qui clic était.
SAINTE-BEUVK
n'étaient pas de l'eau bénite de cour. Outre qu'il ne savait pas flatter, TafTection respectueuse qu'il avait vouée à la Princesse était si profonde qu'elle résista à leur rupture. Pendant huit ans, et je remarque que, de son fait ou non, les relations de Sainte-Beuve avec les femmes qu'il a aimées ne durèrent jamais davantage, il ne cessa de lui prodiguer les marques de son pieux attachement, et la Princesse le paya royalement de retour. S'il est vrai que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, celle qui unissait le critique des Lundis à cette fille de roi n'aurait dû finir que dans la mort, car ainsi qu'il le lui écrivait au mois de décembre i8G4, sa maison était montée par elle; il ne pouvait ni marcher, ni regarder, ni se retourner, ni s'asseoir, sans être en pleins cadeaux'. Pendule, lampe, tapis, tableaux, fauteuil, écritoire, tout, jusqu'à la couverture de son lit, lui venait de la Princesse. Et avec quelle délicatesse tout cela lui était donné! Le plus souvent elle s'introduisait chez lui, quand elle savait qu'il n'y était pas, pour mettre elle-même à leur place ses présents. Elle ne savait que faire pour supprimer les distances qui les séparaient l'un de l'autre au point de vue sociaI,et je crois bien que c'est dans ce but surtout qu'elle l'avait fait nommer sénateur. En tout cas, ce lui fut une occasion toute naturelle d'afficher ses relations avec lui. De ce jour-là, elle prit l'habitude de venir dîner tous les mois dans son petit hôtel avec les deux ou trois convives que Sainte-Beuve laissait à son choix pour qu'elle fût plus libre. Etait-il malade ? et cela lui arrivait souvent, elle lui envoyait toutes sortes de douceurs, ou bien elle accourait à son chevet et, comme cette autre fille de roi qui profitait du sommeil d'Alain GharLierpour le baiser sur le front, elle l'embrassait tout éveillé sans attendre qu'il eût fait sa barbe.