ET LA PRINCESSE MATJIILDE
Wait datée, fut mandé aux Tuileries, et que l'empereur lui dit à brûle-pourpoint : l — Choisis entre ton beau-père et moi !
Le prince Napoléon ne choisit pas selon son cœur. Quant à Sainte-Beuve, il en fut quitte non pour la peur, car il n'avait rien à craindre, mais pour une invitation de la Princesse à se montrer désormais plus prudent. Elle savait qu'il avait la tête près du bonnet, pour l'avoir vu dans différentes circonstances rouler fiévreusement sa calotte de velours sur le haut de son crâne chenu^ ce qui était le sig-ne habituel de ses colères rentrées, et avec son instinct de femme habituée à lire dans les yeux de ses amis, elle pressentait que, le jour où les choses n'iraient plus à son gré, il leur jouerait un tour de sa façon. Elle le voyait déjà avec une certaine mauvaise humeur recevoir dans l'intimité des ennemis irréconciliables du régime, comme Schérer et Nefftzer. Si elle avait su qu'il avait voté aux dernières élections législatives pour le rédacteur du Temps qui, après s'être fait connaître par les Comptes fantastiques d' Haussmann, s'était posé, dans le VI® arrondissement de Paris, en adversaire irréductible de l'Empire, elle ne le lui aurait pas pardonné. Aussi, quand elle apprit qu'il avait définitivement quitté le Moniteur pour entrer dans ce journal républicain, son sang ne fit qu'un tour. Elle sauta dans sa voiture et accourut chez lui dans un tel état de surexcitation et de fureur que M. Jules Troubat me dit un jour, en me racontant la scène, qu'il avait senti sur sa joue le vent de son manchon. Comment avait-elle appris le passage de Sainte-Beuve au Temps ? Elle était venue le voir la veille, comme elle avait l'habitude de le faire, chaque dimanche, et elle ne lui en avait pas soufflé mot. Peut-être attendait-elle qu'il lui en parlât le pre-
mier; peut-être aussi n'avait-elle pas eiicuie lu Tarticle que M. A. NefTtzer avait publié dans le Temps des samedi et dimanche 2 et 3 janvier pour annoncer « la collaboration illustre et enviable entre toutes » qui lui était assurée.
(( L'année commence bien pour le Temps et ses lecteurs », disait M. NefTtzer. — Je pense qu'en lisant cela la Princesse fut d'avis qu'elle commençait mal pour elle et pour l'Empire, et que c'est sur cette réflexion qu'elle donna l'ordre d'atteler et de la conduire rue du Montparnasse.
C'était le lundi 4 janvier 1869 (i). Sainte-Beuve causait dans son cabinet de travail avec Edmond Schérer, qui se retira dès qu'on eiit reconnu le roulement de la voiture de la Princesse. Elle monta l'escalier quatre à quatre, sans rien demander à personne, frappa à la porte et, sans attendre qu'on lui dît d'entrer, elle parut debout, les bras croisés, devant Sainte-Beuve qui, pendant quelques minutes, s'entendit traiter comme un laquais sans pouvoir placer un mot pour sa justification.
A un moment donné, comme cette scène violente lui avait porté sur la vessie et qu'il était obligé de se sonder plusieurs fois par jour, il demanda à la Princesse la permission de la quitter un instant et pria son secrétaire de monter lui tenir compagnie. Quand M. Jules Troubat fut en sa présence, elle continua de discourir en haussant encore la voix.
— C'est le Temps, criait-elle, qui a lancé la souscription Baudin.
— Pardon, dit respectueusement M. Troubat, la souscription Baudin est sortie des pavés de Paris !
(i) L'article de Sainte-Beuve avait paru la veille sous la date de ce jour.