‹ Etudes d'histoire romantiqueChapitre 25 sur 43 · ET LA PRINCESSE MAÏHILDE · texte numérisé non relu

ET LA PRINCESSE MAÏHILDE

— C'est mon frère et moi qui avions fait nommer M. Sainte-Beuve sénateur.

— Je ne vois pas en quoi il a démérité... L'Empire a une droite et une gauche... il Ta dit lui-même au Sénat... il ne peut pas aller avec M. Rouher.

— Je ne viens pas de la part de M. Rouher. C'est alors qu'elle lança à M. Jules Troubat ce mot

qui le mit hors de lui.

— M. Sainte-Beuve était un vassal de l'Empire.

— Non, Princesse, il n'y a plus de vassaux, il n'y a que des citoyens.

Là-dessus Sainte-Beuve rentra, mais la Princesse était partie en faisant claquer les portes.

Deux jours après, sa colère durait encore et elle disait à Concourt dans son salon de la rue de Courcelles.

«... Sainte-Beuve! je ne le verrai plus... Il s'est conduit avec moi... lui... enfin. C'est à cause de lui que je me suis brouillée avec l'impératrice. Et tout ce qu'il a eu par moi! Dans mon dernier séjour à Compiègne, il m'a demandé trois choses : j'en ai obtenu deux de l'empereur. Et qu'est-ce que je lui demandais? Je ne lui demandais pas de renoncer à une conviction, je lui demandais de ne pas s'engager dans un traité avec le Temps, et de la part de Rouher. Je lui ait tout offert... Il aurait été à la Liberté avec Girardin, c'était encore possible, c'était de son monde. Mais au Temps, nos ennemis personnels... où tous les jours on nous insulte... Oh I C'est un mauvais homme. H y a six mois j'écrivais à Flaubert : « Je crains que Sainte-Beuve^ d'ici à quelque temps, nous joue quelque tour... » C'est lui qui a écrit à Nefftzer.., il y a de son ami d'Alton-Shée dans tout cela. Et avec une parole d'amertume sifflante : « Il m'écrivait au Jour de l'an que tout le confortable et le bien-

elre qui entouraient sa maladie, il me les devait. ., Non, on ne se conduit pas comme ça!... »

« Et elle suffoque, elle étouffe, elle se bat la gorge avec le haut de sa robe brodée qu'elle agite à deux mains, et des larmes qu'elle dévore lui montent dans la voix que l'émotion étrangle par moments.

(( Enfin je ne parle pas de la princesse! mais la femme, la femme! Voyons, Goncourt, n'est-ce pas, c'est indigne? »

(( Elle fait quelques pas sur le tapis, agitant derrière elle la grande traîne de sa robe de soie blanche, el revient à moi : La femme! J'ai été dîner chez lui. Je me suis assise sur la chaise où avait passé M'^^X... Du reste je lui ai dit chez lui : Mais votre maison est une maisor de coquines (i), un mauvais lieu, et j'y suis venue poui vous. Oh! j'ai été dure! Je lui ai dit encore : Oui êtes vous? Un vieillard impotent. Vous ne pouvez pas seu lement vous servir dans vos besoins... Mais quelles ambitions pouvez-vous donc avoir encore?... Tenez, j'au rais voulu que vous fussiez mort l'année dernière, vou: m'auriez laissé au moins la mémoire et le souvenir d'ui ami. Cette scène m'a fait un mal, ajouta-t-elle, en très saillant (2)... ! »

(i) Maison de coquines, c'était trop dire. La maison de Sainte-Beuve, t ou célibataire qu'il était, ne fut jamais une garçonnière, et je crois qu'on lui fait une réputation de vieux libertin bien au-dessus de ses vices. En tou cas il avait trop de respect de lui-raême et trop de respect des autres pou les étaler sous les yeux de M"^^ Dufour ou de M'^e Boitard, ses deux der nières gouvernantes. Nicolardot, qui pourtant ne l'a pas ménagé, a été fore de reconnaître qu'il fut irréprochable dans son intimité >5. Certes il aimai beaucoup les femmes et ce livre iit assez la place énorme qu'elles ont occn péc dans sa vie, mais il les aimait plutôt pour elles-mêmes, pour 'le charm de leur conversation, pour leur beauté, pour leur esprit, que poiu* le plaisi sensuel qu'elles procurent. A présent, comme il était très voluptueux de s nature, il est tout naturel qu'on en ait fait un coureur de guilledou, voir un « rôdeur ». Vous savez bien qu'on ne prête qu'aux riches.

(2) En reproduisant ici ce passage du Journal des Goncourt (tome III

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