‹ Etudes d'histoire romantiqueChapitre 4 sur 43 · ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

ET LES FEMMES

qu'elle avait été la dernière muse de René vieillissant, et qu'elle le documentait volontiers sur la partie secrète de ses relations avec lui. — Pareillement, s'il cultiva pendant quelque temps la marquise de Castries, c'était bien moins à cause de son roman avec le fils de Metternich qu'à cause de sa liaison avec Balzac — son ennemi juré depuis Volupté. — Enfin, s'il ne cessa de fréquenter Louise Colet, malg-ré le peu d'estime qu'il avait pour son talent et pour sa personne, c'est qu'elle ne tarissait pas sur le compte de Victor Cousin dont elle avait été la maîtresse, au su de tout le monde, et à qui il avait servi plus d'une fois d'intermédiaire ou de messager au beau temps de sa passion (i) pour elle. — Quanta M"^e(j'Ag"oult qu'il nommait sa « belle Marie » et qu'il définissait un jour : (( maigre et idéale, une âme et des cheveux ! » si elle lui était chère pour plus d'une raison, il la rechercha pour une autre encore, à partir du jour où Lamartine trôna chez elle.

Sainte-Beuve, en matière de critique, agissait d'après le même principe que la police en matière criminelle : en toute vie, en toute œuvre, il cherchait la femme, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il lui arrivait d'apprendre ou de djécouvrir le nom de celle qui avait inspiré quelque grand écrivain de l'antiquité ou de nos jours. J'ouvre ses Cahiers et je lis, page i65 : « Salluste, qui

(i) Cf. à cet égard l'article de M. l'Y-lix Chambon iiUilulé : Deux passions d'un philosophe, publié par les Annales romantiques de juin-juillet

fait tant de parade d'austérité et de vertu dans ses Histoires, fut surpris en flagrant délit d'adultère par Annius Milon, qui le battit et le rançonna. » Si j'ouvre à présent sa correspondance^ je trouve, à la date du 2 juillet i838, une lettre de lui à Guttinguer, dans laquelle, parlant de M"^^ Desbordes-Valmore, il dit : a Je ne savais pas que ce fût pour le Loup (lisez Henri de Latouclie) que la Colombe avait tant gémi! » Et ceci n'est rien. On sait avec quelles délices il révéla, d'après un passage inédit des Mémoires (T outre-tombe^ le nom de la belle duchesse que Chateaubriand avait rejointe à Grenade, à son retour de Jérusalem; — avec quelle joie maligne il dénonça aux amis de Victor Hugo d'abord, à tout le monde ensuite, l'intrigue amoureuse que le poète des Chants du crépuscule avait nouée avec Juliette Drouet; — sur quel ton de persiflage, après la mort d'Alfred de Vigny, il parla de ses amours avec Marie Dorval!... En découvrant ainsi les faiblesses de ses contemporains, Sainte-Beuve avait évidemment pour but de faire excuser les siennes. Non qu'il en rougît, il avait plutôt tendance à s'en glorifier, si l'on s'en rapporte au Livre d'amour, mais il n'était pas fâché tout de même de prouver aux « marchands de morale » qu'il n'était pas seul à avoir, cueilli des roses dans le jardin d'Epicure.

Et voilà qui nous explique pourquoi l'admirable portraitiste des Lundis excella surtout à peindre la femme.

— « Avez-vous donc été femme, Monsieur, pour prétendre nous connaître ?

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