TURMES, DÉCURIES ET CENTURIES
rangés xKTà yZ/if rt mX ).ô/yji. Que faut-il entendre par là? On a beaucoup discuté sur ces deux mots. On semble être d'accord aujourd'hui pour reconnaître qu'ils ne peuvent être pris dans le sens que leur donne ordinairement l'auteur grec, celui de tribus et centuries. Le premier ('^uÀ«t) désigne évidemment les turmes, car autrement il faudrait admettre que Denys a oublié cette division mentionnée par tous les autres auteurs ainsi que par les inscriptions (1). Quant au second, s'il indique, comme cela me parait naturel, une subdivision de la turme, il ne peut avoir d'autre sens que celui de décurics, expression employée par Tacite (2) et Suétone (3).
Ceci établi, on aperçoit tout de suite qu'il y a une certaine ressemblance entre la constitution de nos chevaliers et celle d'un corps de cavalerie de l'armée romaine formé, on le sait, do dix turmes de trente hommes chacune (4). Mais ces deux corps diffèrent à certains égards ; d'abord celui des chevaliers est une simple troupe de parade qui n'est pas appelée à servir effectivement à cheval, dans l'armée, comme l'autre. De plus, au lieu de dix turmes, les chevaliers n'en ont que six ; c'est le chiffre donné par les inscriptions qui ne nous font connaître que des sévirs lurmae I, II, III, IV, V et VI, jamais au delà (5).
M. Mommsen est le seul qui n'adopte point ce nombre de six turmes. D'après lui, les chevaliers auraient été organisés en turmes de trente hommes comme la cavalerie^ ce qui ferait au moins soixante pour les chevaliers des dix-huit centuries. Si les inscriptions ne citent que les six premières, c'est, dit-il. parce qu'elles étaient les privilégiées.
Nous verrons bientôt à propos des sévirs que celte théorie
(1) En co sens T/Mf/yoç r^ç y///,? sévir /i(c»?.r. Zonar. 10, S-",
(2) Ann. ■>, 30: ipse (L. Yolnsius) censaria elia»i polcsiate legctidis cquilum ilecuriis funcius.
(3| Tib. 41 : ut poslca non ilccurias eqitilum umjtKVii suppleril. Conip. (Aaud. 1").
{\) VaiT. 1. 1.5, 91. Polyb. G, 25.
(5) Borgliesi, AnHuli, 1850, p. l'JO; Œuvres \, p. 3tvi. C. 1. L. V. 7417 : \Sevir. eq. r.] tunn. Yl.
Misp. ÉtmU's. VA
conduirait à des conséquences inadmissibles. Aussi M. Mommsen n'a-t-ilpas été suivi dans cette voie.
Pourquoi ce chiffre de six au lieu de dix, comme pour les cavaliers, oude dix-huit comme pour les anciennes centuries équestres ? Les auteurs anciens sont très brefs sur cette question de la réorganisation de l'ordre équestre par Auguste. Ils se bornent à nous apprendre que ce prince rétablit la transvectio des Ides de juillet, et c'est tout. Le champ reste donc ouvert à l'hypothèse. M. Belot (1) ainsi que M. Hirschfeld (i) ont été frappés, à bon droit selon moi, du rapport existant entre ce chiffre des turmes et celui des anciennes centuries équestres patriciennes ou sex suffragia.
S'il m'était permis d'aller plus loin dans cette voie conjecturale, voici ce que je dirais : ou bien Auguste n'a fait que rétablir la fête religieuse du lo juillet en maintenant la forme primitive et alors il faut supposer que seules les six centuries des Rhamnes, des Tities et des Luceres y figuraient; ou bien ce prince a bien réellement créé celte fêle (ou, ce qui revient au même il a restauré une cérémonie dont le souvenir s'était complètement effacé) et en ce cas, il est tout naturel qu'au lieu défaire revivre les dix-huit centuries qui ne rappelaient rien, il ait, lui Auguste, le restaurateur du patriciat, emprunté aux antiques institutions patriciennes leurs six centuries équestres pour en faire les sex iurmae. Ce rapprochement entre l'ancienne et la nouvelle institution, Horace le fait incontestablement dans le passage de l'art poétique où il appelle les jeunes chevaliers de son temps Celsi Ramnes (3).
Voilà mon hypothèse ; je la donne pour ce qu'elle vaut, en faisant remarquer que les solutions qui vont suivre en sont complètement indépendantes.
(1) nhi. des chcv. Rom. II, p. 490.
(2) -Rœm. Venv.l. p. 2 i3, note 1. Voyez aussi Becker U, 1, p. 2G1, note 538.
f3)V. 342; Cclsi praetereunt auslera poemala Ramnes. Comp. Stace, Silv. 4, 2) : romulos proceres trabcalaque agmina.
L>E LA IIIÉRAKCIIIE ENTRE LES TURMES 195
Quelle que soit la vérité à cet égard, ce qui n'est pas contestable, c'est que les chevaliers dans notre période sont bien ran<?és dans six turuies.
§ 2. — De la hiérarchie entre les turmes.
Y a-t-il entre elles une distinction, une hiérarchie? M. Mommsen (1) pense que les sévirs des trois premières sont placés au dessus des sévirs des autres. M. Hirschfeld, à son tour, enseigne que les trois premières décuries renferment les jeunes gens de familles sénatoriales, la jeunesse dorée suivant sa propre expression, tandis que les trois dernières auraient été destinées aux chevaliers du commun {i). Examinons les raisons qu'ils allèguent en faveur de leur opinion. Je n'en vois que deux. La première est tirée d'un texte douteux -où il est dit que Commode fut coopté prince de la jeunesse inter très sohcs d'après la lecture de M. Mommsen, ce qui signifierait les trois décurions des trois premières turmes (3), Mais peut-on ainsi fonder une théorie sur une version si peu sûre et qui ne se trouve pas dans les manuscrits ? 11 faudrait au moins que celte interprétation fût étayée sur une preuve nioins contestable. Celle preuve exislet-elle? Voyons si nous la trouvons dans le second argument
(1) Ro'J)ihche Gesrh. I. p. 78G |7« édilioii). D'après ce saVant, cclto hiérarchie serait assez compliquée : d'une part les six premières turmes primeraient les cinquante-quatre autres, ce qui expliquerait que seules les premières soient nommées dans les inscriptions ; en second lieu les décurions des trois premières turmes primeraient tous les autres, Res Geslae 2« éd. p., ô<j.
(i) Bmm. Vcrw, eo<l. On trouve déj;'i celte hypollièse dans Binker, 11,1, p. 208 note 538.
(;}) Vita cjiis C. ?. On lit dans le manuscrit : tooplatus est inla* Ires solos principes juvenlulis, ce qui n 'a aucun sens. Saumaise et Cas;mbon ont lu iater Irossulos, mot désignant autrefois les chevaliers; c'est la leçon suivie par Ilerm. Peter (ISC)')). Comp. Spaniieim. de pracst* nuin, p. G<jj.
mis en avant par M. Mommsen. D'après ce savant, la preuve de la supériorité des trois premières turtnes sur les dernières résulterait des monnaies de Geta portant l'inscription de princeps juventutis et où l'on voit un cavalier, le prince d'après lui, accompagné de deux autres courant derrière (1). Ces cavaliers seraient les deux autres décurions de la première turme.
Or voit que celte interprétation est purement conjecturale. Elle est démentie d'ailleurs par ce fait qu'il existe des médailles du même prince porlant la même épigraphe et où Ton voit cinq cavaliers au lieu de trois (2).
Cette prétendue hiérarchie des turmes équestres est donc une pure hypothèse qui ne repose sur aucun argument positif. Gomment admettre d'ailleurs, s'il en était ainsi, que, dans les nombreuses inscriptions relatives aux sévirs, les personnages qui ont eu ce titre n'aient pas toujours eu le soin de nous apprendre à quelle turme ils appartenaient ? En consultant ces monuments, on voit que, le plus souvent, on emploie la désignation vague de sévir turmae ou turmarum, plus rarement celle du numéro delà lurme, etjamais personne ne se dit sévir des trois turmes, ce qui n'aurait pas manqué d''arriver s'il y avait eu en réalité une hiérarchie entre les turmes (3).
La vérité est qu'il fallait bien trouver une hypothèse de ce genre pour justifier l'opinion de ces deux savants d'après laquelle il y aurait eu, sous l'empire, deux catégories de chevaliers : l'élite, lu jeunesse rforee comme l'appelle M. Hirschfeld, composée des fils de sénateurs et les autres ; les premiers auraient été dans les trois premières turmes remplaçant les sex suffragia, et les autres dans les trois dernières succédant aux douze centuries équestres (4). On voit que toutes ces hy-
(1) Res Geslae, p. 57.
(2) Mionnet. Descripliun, p. 204. Borghcsi, Ocun-es, Vil, p. 158-1(50.
(3) De même si l'on admet avec M. Mommsen que ce sont les six turmes qui soient les plus considérées^ on devrait trouver exprimée la qualité de sévir ou de chevalier des six premières turmes.
(î) Voyez snprà le syetcme analogue de M, Momiiisori.