MÉTHODE ABORTIVE
DE INAPPLICATION DE LA MÉTHODE ABORTIVE AU TRAITEMENT DE TOUTES LES OPHTALMIES AIGUËS.
Rien de dangereux pour la science comme l'absence d'idées générales, servant à ramener à l'unité chacune des séries d'études qui forment, par leur réunion, l'ensemble des connaissances humaines. Diviser et différencier à l'infini , transformer les nuances en variétés importantes, les variétés en espèces , c'est nier les méthodes qui ont assuré , en les rendant plus rapides , les progrès de l'esprit humain.
Pourquoi la médecine, pénétrée de l'importance de l'unité dans ses études , ne s'efforcerait-elle pas de présenter des formules générales de traitement pour chacune des séries de maladies que ces études renferment?
Une formule , une seule suffit à représenter tous les problêmes du premier degré, une seule à représenter toutes les sections coniques , et nous pourrions , oubliant un si bel enseignement , nous laisser entraîner à prendre pour exemple et pour guide ces interminables divagations, dont les auteurs fractionnent et divisent à l'infini les maladies, sans les rattacher les unes aux autres , de manière à fournir aux praticiens des méthodes générales de traitement !
Le travail qu'on va lire a pour but d'expliquer d'abord comment la méthode abortive doit être employée dans toutes les ophtalmies aiguës , et quels sont les éléments thérapeutiques dont elle se compose. Après les données théoriques , nous prouverons nos assertions par des observations de piqûres, de brûlures, de contusions, d'ophtalmies simples,
catharrales, gonorrhéiques , d'iritis simple syphilitique, etc., et notre donnée première se trouvera de la sorte établie par les faits , de manière à simplifier singulièrement le traitement et l'étude thérapeutique d'une série de maladies importantes.
L'on nomme habituellement méthode abortive en oculistique l'emploi du nitrate d'argent dans les ophtalmies catharrales et purulentes. Restreinte de la sorte à un cas particulier, cette médication ne se rattache que d'une manière incomplète aux grandes pensées thérapeutiques qui doivent diriger la conduite du praticien. Reportons-nous un instant au lit du malade. Pressé de revenir à la santé, ne demande-t-il pas à grands cris la guérison? et nous, pour répondre à sa confiance, n'avons-nous pas pour unique pensée d'enrayer la maladie si c'est possible, de la modérer , et de la diriger vers une issue favorable lorsque nous nepouvons mieux faire? Ce n'est pas sur le but , c'est uniquement sur les moyens que la science discute. L'avortement de la maladie, voilà donc le plus pressé; la méthode abortive ouavortive, car c'est tout" un, voilà donc celle que nous devons employer au début de chaque affection , surtout dans les maladies oculaires qui attaquent le plus important et le plus précieux des organes de la vie intellectuelle et de relation.
Quelques instants de réflexion suffisent pour comprendre qu'un organe qui renferme dans un très-petit espace , muré en quelque sorte, par des parois osseuses, six muscles, leurs tendons et leur aponévrose commune, une glande spéciale, une muqueuse repliée sur elle-même , des cartilages , des follicules en grand nombre, plusieurs séreuses , des liquides, une membrane nerveuse et le tiers environ des nerfs encéphaliques , se trouve exposé par suite à des inflammations fréquentes , douloureuses et de longue durée; de là, dans les maladies qui attaquent le système oculaire plus encore que dans toutes les autres, le besoin de ne jamais perdre un ins-
tant pour faire évanouir le danger , delà, par suite l'importance d'une méthode abortive générale et s'appliquant à tous les cas , aux piqûres , blessures , brûlures , contusions de l'œil et à ses diverses inflammations aiguës non traumatiques.
Une fois bien posée dans notre esprit , cette question s'est trouvée résolue , et plus tard , la pratique est venue confirmer les prévisions de la théorie.
Toute méthode abortive appliquée aux affections diverses de l'œil, doit répondre, à notre sens, aux indications suivantes , qui sont au nombre de huit , au plus. Nous émettons cette assertion avec d'autant plus de confiance que des faits plus nombreux pourraient lui servir d'appui.
Voici ces indications :
1° Extraire, quand c'est possible, les corps étrangers, causes d'irritation ;
2° Supprimer, quand on peut le faire avec avantage , les parties altérées qui joueraient le rôle de corps étrangers, ou qui transmettraient aux autres leur état pathologique ;
3° Agir directement sur la partie malade pour empêcher le sang de s'y porter ;
4° Agir indirectement dans le même but ;
5° Rendre les nerfs moins bons conducteurs de la douleur;
6° Rendre le cerveau moins sensible aux impressions douloureuses ;
7° Modifier avantageusement , quand c'est possible, l'état des parties malades par un traitement local ;
8n Recourir, quand la constitution l'exige, à un traitement général.
Un exemple va mettre en évidence et rendre palpable ce qui précède.
Guichard (Louis) , de la Jallière, enOrvault, près Nantes, reçoit dans l'œil droit un coup de bois pointu à l'insertion du
droit interne. La muqueuse et l'insertion du muscle sont déchirées, ainsi que la sclérotique et la choroïde , l'humeur vitrée est à nu ; j'applique alors immédiatement de la manière suivante la méthode abortive :
4° Il n'y a pas de corps étrangers à extraire;
2° J'excise les portions de muqueuses les plus contuses;
3° J'applique sur l'œil des compresses imbibées dans une solution astringente , et je recommande de les renouveler fréquemment;
4° J'applique sur le cou , pendant une demi-heure , une ventouse légèrement scarifiée , dans laquelle je fais un vide presque parfait et très-douloureux , que je rétablis à diverses reprises en donnant quelques coups de pompe. Je prescris aussi un lavement purgatif;
5° Je prescris, en frictions, sur la tempe et le front, une pommade camphrée et belladonée , contenant du calomel ;
6° Je conseille, pour la nuit, une potion calmante;
7° Je cautérise l'humeur vitrée , pour coaguler sa surface et rendre son issue moins facile ;
8° La constitution du malade ne réclame aucun autre traitement.
Le lendemain, le malade est mieux, malgré un énorme chemosis séro-sanguin qui s'est développé dans la nuit.
J'excise ce chemosis , je continue les applications astringentes, je donne un purgatif (le lavement n'ayant pas été pris ou n'ayant pas agi), je continue les frictions calmantes, je cautérise l'humeur vitrée.
Troisième jour , même traitement , pas de purgatif.
Quatrième jour , je remplace la cautérisation par l'introduction , entre les paupières , d'une pommade astringente.
Cinquième jour, applications astringentes externes , pommade astringente.
Sixième jour , pommade astringente le matin ; le soir, pommade au camphre et à l'oxide rouge.
ABORTIYE. 19
Septième, huitième, neuvième, dixième, quatorzième jour, même traitement.
Quinzième jour, guérison presque complète; il y a cependant un léger strabisme et diplopie.
Le malade continue simplement sa pommade du soir , au bout d'un mois il est entièrement bien.
Reprenons maintenant la série des prescriptions de la méthode abortive pour l'étudier en elle-même et discuter sa valeur thérapeutique.
L'extraction des corps étrangers va de droit dans la plupart des circonstances et fait souvent cesser l'affection qui en résulte.
L'une de mes voisines avale un os très-gros , qui lui reste dans l'œsophage, et tombe immédiatement dans un état d'angoisses inexprimable ; je pousse cet os dans l'estomac , et la malade se trouve guérie.
L'un des enfants de la douane, blessé il y avait dix-huit mois , au tiers supérieur et externe de la cuisse, par un cul de bouteille , boitait depuis cette époque. Je suppose qu'il est resté du verre dans la cuisse ; j'attribue à un corps étranger la tumeur qui existe au lieu de l'ancienne blessure: je pratique une incision , et j'extrais un morceau de cul de bouteille épais d'un centimètre, long de quatre et large de trois.
Qui ne sait l'influence des vers chez certains individus et les troubles physiologiques que produit leur présence.
En oculistique plus encore qu'en médecine générale, il importe de s'assurer de la présence des corps étrangers dans les ophtalmies rebelles , chaque fois que cette présence peut être soupçonnée.
Tantôt , comme nous l'avons établi dans les annales d'oculistique (année 1843, page 14), ces corps produisent une inflammation dont rien ne peut triompher, et qui cède presque immédiatement à l'extraction de la cause d'rritation ; tantôt ils produisent les accidents les plus bizarres des excrois-
ÏU MKTHODE
sances des polypes. Nous avons publié , dans la Gazette Médicale de Montpellier , l'observation curieuse d'un morceau d'épi <!<> Mo qui avait donné lieu à un polype delà paupière supérieure; cet épi dont rien n'avait fait soupçonner l'existence pendant une année, le malade croyant avoir été piqué par une guêpe, produisait une irritation continuelle , qui cessa aussitôt après son extraction.
Mon confrère et ami Du val, d'Argentan, m'a cité, à Nantes, le fait d'un ouvrier de Saint-Malo , atteint d'une ophtalmie ancienne, très-rebelle et très-douloureuse , produite par un petit morceau de bois , dont l'extraction facilita singulièrement la guérison. Les auteurs ont donné grand nombre d'exemples pareils; on peut consultera ce sujet les annales d'oculistique et la revue que M. Cimier publie chaque année.
Deux cas très-difficiles se présentent très-fréquemment chez les ouvriers en fer. La pointe d'acier qui a pénétré dans le cornée ne peut être extraite bu s'est oxidée immédiatement. Dans les deux cas j'emploie habituellement des collyres acides, et la guérison se fait très-bien dans l'espace de 8 à 10 jours, sous l'influence de la réaction chimique. Quand le corps étranger n'est pas oxidé, souvent , pour faciliter sa décomposition , je le touche à l'extrémité libre avec un crayon pointu de nitrate d'argent ; car , c'est un fait digne de remarque, que l'oxidation une fois commencée marche très-vite, mais qu'elle est souvent lente à s'établir , surtout si l'on a affaire soit à de l'acier, soit à de la fonte.
Le sang et le pus pouvant être considérés fréquemment comme des corps étrangers , c'est alors une question de savoir si l'on doit leur donner issue ou laisser aux forces absorbantes de l'organe le soin de les faire disparaître ; voici , sous ce double rapport, ce que l'expérience nous a enseigné.
Les coups violents sur l'œil décollent très-souvent l'iris de son ligament; de là , une hémorragie qui remplit la chambre
ABOUTI VF.. 21
antérieure et quelquefois les deux. Huit jours suffisent habituellement pour que le sang soit résorbé. Cependant , lorsque le cristallin vient à se ramollir, lorsque sa capsule subit la même modification pathologique, il faut, en général, un mois ou deux pour que le sang disparaisse entièrement. Dans les contusions les moins graves il est donc inutile de tourmenter un œil qui fuit la lumière, pour lui faire une ponction que sa position maladive peut rendre quelquefois difficile. Dans les contusions graves, il faut craindre l'action de l'air sur la capsule et le cristallin, action d'autant plus funeste, qu'elle durcit des parties qui tendent à se ramollir. Un autre motif s'oppose encore à cette opération , et celui-ci est le plus important : une fois la ponction faite , le cristallin se rapproche immédiatement de l'iris, de manière à presser sur cet organe et à devenir une cause d'inflammation. Prenons donc pour règle de laisser aux parties leurs rapports naturels, et ne faisons sortir le sang épanché dans l'œil que dans quelques cas tout-à-fait exceptionnels.
Il n'en n'est pas ainsi pour le pus : deux indications prescrivent parfois de l'évacuer. S'il est en quantité assez considérable pour remplir la partie inférieure de la chambre antérieure et se présenter au-dessus de la pupille , on peut lui ouvrir une issue , mais avec précaution , afin de ne pas introduire d'air dans la chambre antérieure. L'air est souvent nuisible, il faut donc éviter sa présence, quoique l'on ait beaucoup exagéré les inconvénients et les désordres qu'il peut occasioner. Si , au lieu de suivre cette méthode, on abandonne à la nature le soin de l'absorption , il se produit sou vent un léger iritis du bord libre , qui entraîne l'immobilité de la pupille et presque l'atrésie. La ponction , quand on y recourt, doit être faite dans la jonction delà cornée à la sclérotique, sur le côté inférieur interne de la cornée; elle est le plus souvent sans inconvénient, mais parfois aussi sans
avantage marqué : elle ne donne de résultat bien positif que dans les accumulations de pus qui renferment des grumeaux durs et compacts, circonstance fréquente , à la suite des coups qui ont labouré la cornée. Se refuser alors à la pratiquer, c'est accepter des perforations, des leucomes consécutifs et la perte de la vision. Autant, lorsque le pus est liquide , il convient de faire une ponction étroite, autant il convient de débrider largement, si le pus a une autre nature.
'2° Nous n'avons examiné, jusqu'à présent , que le pus qui se produit dans la chambre antérieure; mais nos règles deviennent plus précises lorsque la matière étrangère est fournie par la partie postérieure de l'iris ou par la capsule du cristallin : dans ces deux cas , l'on voit des douleurs atroces cesser aussitôt après la ponction.
Gudvé , de Lorient , infirmier de l'Hôtel-Dieu de Nantes , atteint d'un double iritis syphilitique, perd la vue; on le renvoie dans sa ville natale , d'où il me revient. Je pratique , à l'œil gauche, une pupille très-belle, mais derrière, je rencontre une capsule cataractée. Je la pique plus tard avec une aiguille, pour amener son ramollissement; malheureusement , elle devient aussitôt le siège d'une abondante suppuration , et des douleurs intolérables se font sentir au-dessus de l'oreille du côté gauche. C'est en vain que j'emploie les ventouses à la nuque et les frictions de toute espèce sur le front et la tempe , Gudvé perd le sommeil et l'appétit ; je pratique alors une ponction comme moyen de débridement , et aussitôt les douleurs se dissipent, le sommeil et l'appétit reviennent. Il est donc très-important de distinguer le pus par rapport à sa nature et par rapport aux causes et aux organes qui l'ont produit. Si nous n'avons pas établi cette distinction pour les épanchements sanguins , c'est qu'elle est moins utile. Qu'espérer de l'œil d'une femme affectée d'iritis dans lequel on voit se produire des hémorragies menstruelles? Si cet œil est abandonné
aux ressources de la nature , il est perdu ; s'il est soumis à des ponctions, l'on détruit, momentanément au moins, un effet peu inquiétant produit par une cause très-grave , et l'on ne risque rien de plus. Du reste, cette question sort de notre sujet , les hémorragies menstruelles annonçant des iritis de vieille date.