LA SOCIETE FRANÇAISE
Il y a des écrivains impersonnels dont le talent n'est que la reproduction plus ou moins exacte des qualités et des vices de leur temps. On ne comprend pas Rivarol, si Ton ne connaît pas à fond le xviii^ siècle ; et encore faut-il distinguer plusieurs périodes dans cette époque incomparable. Il en est trois au moins qui non seulement eurent des passions, des modes, des sentiments et un art différents, mais aussi des manies et des engouemenls dissemblables. Le règne de Louis XYI n'est pas la moins curieuse de ces périodes. L'anglomanie elle-même y prend une direction nouvelle. On ne s'occupe
A8 ÉTUDES d'un AUTRE TEMPS.
plus de whist et de paris, mais de jardins anglais et de parcs en quinconces. L'amour de la nature gagne les tètes les plus légères, jusqu'au prince de Ligne. La noblesse solennelle de Buffon, les mièvreries de Florian ne suffisent plus; on attend des couleurs nouvelles. La conversation de plus en plus subtile, variée, féconde en idées, tourne aux monologues oratoires, quand elle n'est pas une controverse ardente. Ce n'est plus la frivolité, la galanterie ou la belle humeur qui animent le dialogue. La grâce est remplacée par la force. On vise plus à étonner qu'à plaire. L'aimable légèreté, la mutuelle tolérance disparaissent devant les éclats de voix et le choc des opinions opposées. Quel attrait cependant encore, quand, adossé à la cheminée, devant un cercle choisi, un causeur étincelant, avec ce tact des convenances qui sauvent du pédantisme et éloignent de la présomption, s'empare d'un des sujets du jour, et lire de spirituels feux d'artifice!
Il faut avoir vécu par l'imagination dans ce monde à la veille de disparaître, pour s'expliquer que Rivarol ait été le Français par excellence.
En nous apportant un livre définitif sur celui qui fut le roi des salons, à l'heure de leurs der-
niors rayons, M. de, Losfiirc a voulu rossusciler aussi louL un milieu social; et c'est une histoire (le notre société de 1780 à 1790 qu'il a écrite. Rien n'y manque. La phrase est même trop louffuc, trop cliar.i^ée d'incidents. L'œuvre a été longuement [)réparée. On sent qu'elle est le fruit de patientes lectures, et le style, par sa diversité, témoigne que l'ouvrage a été vingt fois mis sur le métier à des époques dilTérentes.
Sur la naissance, la jeunesse et la mort de Kivarol, les témoignages sont précis. Gomme dit Marivaux dans Marianne, « la noblesse de ses parents est incertîiine, mais celle de son cœur reste incontestable, et je la préférerais s'il fallait opter ». Ce qu'il y a d'intéressant dans les débuis du brillant écrivain, c'est qu'il écrivit beaucoup pour lui-même avant d'écrire pour les autres, et que, de bonne heure, il se donna un but qu'il reculait sans cesse. Nul, en effet, n'a mieux compris que lui celte langue française, la seule, par sa clarté, qui ait une probité attachée à son génie, celle langue sûre, sociable^ raisonnable; en un mot, la langue de l'humanité.
11 en parla, comme un maître, dans un Éloge couronné par l'Académie de Berlin. Il y expli-
50 ÉTUDES D'UX autre TEMPS.
quait la diversité des langues par la nature même des choses, fondait l'union du caractère des peuples et du génie de leur langage sur l'éternelle alliance de la parole et de la pensée; et il finissait par un panégyrique éloquent do la suprématie de la France.
Si Voltaire, (|ue l'infatigable mobilité de son àme de feu appelait à tout connaître, eût pu lire cette œuvre, aussi finement pensée qu'ingénieusement écrite, il eut ratifié le jugement presque enthousiaste de Grimm. Qu'eùt-il dit aussi de cette tentative de Rivarol, qui, pour répondre à un défi, se mesurait avec le génie de Dante en essayant de traduire V Enfer de la Divine Comédie? En se prenant à ces vers, qui se tiennent debout par la seule force du substantif et du verbe, Rivarol voulait, avant tout, faire preuve de styliste, obliger la langue française à montrer ses ressources et à aiguiser ses mots. Le traducteur, trop souvent infidèle, sent les beautés plutôt en artiste qu'en philosophe; mais, si le dilettantisme était impuissant à découvrir dans le plus mâle génie de Tltalie le théologien et l'idéaliste, il inspirait du moins à Rivarol une introduction que personne de son temps n'eût écrite.
Nous ne voyons pas cependant encore poindre
niVAUOL Ef LA SOCIKTl': F II ANC AI si:. .', 1
une œuvre comi)lèto. J.îi supériorilé vérilal)le lie se rencontre pas dans son Pclil Almanac/i des (/rancis hommes^ quoiqu''on trouve à cluKjue [)nge (les mois à retenir, (;omme celui-ci : (( (l'est sans doute un terri])le avantage que de. n'avoir rien fait; mais il ne faut pas en abuser. » Ce ne sont pas davantage les doctrines philosophiques qui eussent immortalisé son nom. Sa conversation ëtincelante valait mieux et portait plus loin en pareille matière (jue ses lettres à Necker, à [iropos du livre De l' Importance des opinions religieuses. Il ne serait donc resté de Rivarol que des fragments d'une œuvre éclatante et la réputation du plus beau parleur du xviii° siècle, si la Révolution ne lui avait pas permis de mettre au jour sous une forme nouvelle ses dons de pamphlétaire.
Cette partie du livre de M. de Lescure est la plus neuve, la plus nourrie de faits bien groupés, celle aussi où il nous est permis de mieux apprécier l'indépendance et la hauteur de ses jugements personnels.
Nous ne connaîtrions pas la manière de voir d'une portion de la société française, l'avis de ceux qui étaient désabusés, mais non pas détachés, qui avaient vu trop distinctement le jeu des machines pour apprécier le talent des ac-
leurs, si nous n'avions pas lu les articles publiés par Rivarol dans le Journal politique national.
A quoi tiennent souvent les attitudes des hommes spirituels dans les crises suprêmes qui décident du sort des nations? Les fautes irréparables de la cour n'avaient pas échappé à la clairvoyance du journaliste qui disait à ses amis : « La sottise mérite toujours ses malheurs. » Bien qu'il eût finement perçu dans les vices de la noblesse le commencement de la Révolution et dans les vices du peuple sa clôture; bien qu'il eût pressenti dans les futurs émigrés qu'ils seraient toujours en arrière d'une année, d'une armée, d'une idée, cependant Rivarol ne voulut être d'aucun parti, afin de porter librement sur tous les personnages ses jugements épigrammatiques. Le motif déterminant de sa résolution fut de voir au premier rang du monde révolutionnaire la plupart des médiocrités littéraires qu'il avait fustigées dans son Petit Almanach des grands hommes. Il avait l'ambition d'écrire de Thistoire , d'approuver sans aimer et de condamner sans haïr. Mais chaque matin les événements, avec la rapidité du tonnerre, allaient plus loin que ses prévisions et déconcertaient son sang-froid.
1'. IVAROL ET LA SOniKTL F R A N C A I S I-: . W.)
\a\ lU''V()liiIi()n élait (ro[) nécossîiin^ pour iravoir [las scMiibh; iiiôvital)le, iikmik^ ;ï lUvarol. Afin (le rarrèlcr, il crut, un luoiiienl qu'il aurait fallu la vouloir et, la l'ain^. soi-même. Kt;ut-('0 possible sous un rèuni^ (jui pouvait se résumer en quinze ans de faiblesse et en un jour (le force mal employé? T/est un axiome liistoriqne que les peui)les, (juand les rois les assemblent, commenecnt [nw des vœux et finissent par des volontés. Mais, quelle que soit l'insuffisance de ses oracles, ce n'est pas pourtant un témoignage à l'écuser, dans le récit de cette tragique époque, que l'opinion de ce dédaigneux qui voulut rester seul. S'il n'avait devant les yeux un bandeau de préventions ou de haines irréfléchies contre les personnes qu'il calomnie ou qu'il méconnaît, il verrait souvent juste. Le premier, il signale que ce ne sont ni les impôts, ni les lettres de cachet, ni les abus de l'autorité, ni les vexations des intendants, ni les lenteurs ruineuses de la justice qui irritent le plus la nation, mais le préjugé de la noblesse et l'énorme fortune du haut clergé Comment, dans ces conditions, réaliser le plan que Rivarol [iroposait à la place de la constitution, à savoir : conserver la monarchie, établir les communes et créer l'aristo-
cratie dans un Sénat peu nombreux et héréditaire?
Dès 1790, ses idées n'étaient plus acceptables. Il lançait en désespoir de cause, alors, des paroles prophétiques. On lui demandait comment finirait la Révolution, il répondait : « Ou le roi aura une armée ou l'armée aura un roi. Nous aurons quelque soldat heureux, car les révolutions finissent toujours par le sabre. »
Quand on a si peu d'illusions dans les temps troublés, habituellement on n'a pas de courage d'esprit; il l'eut, surtout, vis-à-vis de ses amis. « JNous frappons, écrivait-il, également sur les sottises du gouvernement et sur les fureurs du peuple. A la vérité, les cours se recommandent quelquefois aux gens de lettres, comme les impies invoquent les saints dans le péril, mais tout aussi inutilement. Si jamais l'autorité royale reprend la vigueur nécessaire au bonheur public, nous verrons tous ces furieux écrivains se retourner en faveur du roi, lui demander des récompenses, et, qui pis est, en obtenir; car on fait plus pour ceux qu'on craint que pour ceux qu'on aime. Ces fanatiques connaissent très bien le cœur humain. Ils sont pour les heureux et nous pour les malheureux; d'où ils concluent qu'ils ont
HIVAROr, KT LA SOniKTl-: FH ANr.AISl-:. i).)
pris le bon parti et que nous avons le mauvais; oui, sans doute; mais c'est le parti honorable; nous le soutiendrons avec courage, jusqu'au rétablissement de l'ordre. Kt le même esprit (jui nous fait braver les injures nous fera supporter le silence et l'oubli des princes. »
Ce l'Ole de philosophe royaliste, Rivarol ne le garda pas longtemps. Il retourna un jour à ses colères et reprit ses flèches empoisonnées. Nous ne le suivrons pas jusque dans les Actes des apôtres et dans le Catéchisme des grands hommes de 89! Les violences abaissent, faussent même le ton de la polémique. Ce n'était plus avec de pareils défenseurs que la cause royaliste pouvait être gagnée, et le nom de Rivarol ne s'est pas illustré à ce gaspillage de talent. Le sens commun dans les colères devenait de plus en plus rare.
La Révolution produisait en très grand nombre des caractères, des orateurs, des patriotes, des généraux, des administrateurs, des légistes. Elle créait très peu de politiques, proprement dits. La réputation de Sieyès était surfaite.
Avec des diff'érences dans la moralité et le tempérament, nous ne voyons de 1789 à 1800 ({ue trois hommes d'Etat frappés au coin du
talent, trois hommes politiques supérieurs aux événements qu'ils auraient su prévoir, préparer et conduire. Ce sont : Mirabeau, Mallet du Pan et Talleyrand. Eux seuls avaient compris que l'art de gouverner n'est point une théorie métaphysique et absolue; que cet art est subordonné aux changements qui arrivent dans une nation. Eux seuls s'étaient préparés à leur rôle par de puissantes études. L'éducation du théologien n'était pas inutile à celle du diplomate. Si ces trois hommes n'ont pas également réussi, ils n'en ont pas moins donné h la postérité, impartiale, l'idée d'une conception politique française forte et suivie.
Rivarol, devenu un instant le conseiller secret de la cour, n'apportait que des combinaisons mélangées de machiavélisme, de chimères et de paradoxes. Louis XYI accordait aisément sa faveur et presque jamais sa conBance; Rivarol ne l'avait pas conquis; et vraiment, à lire ses notes confuses, contradictoires, méritait-il d'être écouté? Lui qui blâmait publiijuement l'émigration, émigrait à son tour pour sauver sa tête. Le virtuose d'esprit, le causeur épicurien survivait au politicien. 11 fuyait d'étape en étape à Bruxelles, à Londres, à Hambourg. Convaincu qu'un jacobin, homme
KIN'AIIOL H'I" LA SOCIKTl'; F H A N ( 1 A I S K . 57
de loUrcs, Vcùl CaiL guilloliiior, il croyait fermement que, si ia Uévoliitioii s'était faite sous Louis XIV, Oottiu et Prado :i n eussent pas manqué Boileau et Racine.
Cette dernière période de sa vie, écoulée à rélranger, n'est pas la moins amusante.
11 n'y a pas, d'ailleurs, d'histoire dramatique plus variée et surtout plus inconnue que celle de l'émigration. En attendant que nous possédions un tableau complet de ce monde étrange, dont M. de Lescure a déjà tracé dans son livre une esquisse brillante, il a bien mérité des lettres, en consacrant de longues années d'un savant et consciencieux labeur à cet enfant gâté qui n'a pas laissé d'œuvres achevées, mais qui demeure néanmoins le modèle accompli de l'esprit français aux jours où cet esprit gouvernait le monde.