ANDRIEUX
Avec des qualités d'esprit souvent ordinaires, des écrivains de second ordre, nés dans la dernière moitié du xviii^ siècle, ont cependant laissé une trace.
S^ils avaient moins de verve, d'éclat et de coups d'aile, on trouvait en eux plus de bon sens et plus de goût; s^ils séparaient trop l'esprit de l'âuie, on leur pardonnait, tant ils donnaient à la raison des foruies attrayantes et véritablement françaises; s'ils lassaient moins l'opinion en ne parlant pas d'eux-mêmes, c'est que tous ces lettrés valaient mieux que leurs livres.
Il n'y avait pas alors de divorce entre le
1. Cette préface, écrite il y a plus de trente ans, était destinée à une édition complète des œuvres d'Andrieux.
public el les écrivains. L'unilo de la vie et du caractère n'était pas chose rare; et s'il fallait un exemple à Tappui de notre jugement, nous choisirions l'existence d'Andrieux.
Andrieux fui homme d'esprit et homme de cœur; magistrat instruit et poète ingénieux et facile, il défendit la liberté à la tribune, et enrichit le théâtre de pièces de l'école de Molière; conteur souvent comparable par son enjouement à Voltaire et à La Fontaine, il enseigna avec non moins de grâce que d'autorité l'art de penser et d'écrire; aimable dans le monde par l'attrait d'une conversation toujours piquante et par l'urbanité des mœurs, il a laissé un de ces rares exemples d'amitié sohde qui honorent plus qu'une comédie.
Il était né à Strasbour^en 1759, d'une famille humble qui le destinait au barreau. Envoyé à Paris pour a[)prendre le droit, il le pratiquait avec assiduité; mais il nourrissait en lui un goût vif et profond, celui des lettres, et il se consolait avec elles de Taridité de ses études. Il y avait en ce temps, dans la rue des Anglais, une maison garnie ou de jeunes étudiants, spirituels, aimables et pauvres trouvaient à bon compte des chambres tant bien que mal meublées; c'est là qu'Andrieux connut Collin d'Harleville.
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« Nous étions îiiîilliOLireiix, cVMail l;i lo hou Icuips », écrivail plus Lard l'auliuu" de l'Optimiste, so rappelant cette vie obscure, luais heureuse et occupée que Fouteuelle même avait regrettée. Lui aussi, Vei'toi et rahl)é do Saint- Pierre s'étaient rassemblés dans une mansarde avec un extrême plaisir; jeunes alors, pleins de la [)remière ardeur du savoir, fort unis, et, ce (|u'ils ne comptaient pas pour un assez grand bien, peu connus.
Andrieux, durant ses moments de loisir, s'essaya à composer pour le théâtre. Le moment où la scène dramatique lui fut ouverte était une époque peut-être unique. Les préjugés étaient anéantis, les pouvoirs dépouillés de leur prestige et de leur force. Beaumarchais venait de donner à l'esprit une direction nouvelle. Mais la malice d'Andrieux, désarmée d^ambition et d'envie, ne s'attaquait qu'à nos petits travers, à ces vices légers qui tiennent à l'homme de toutes les générations.
La société française n'était plus un salon où l'Europe venait se polir. La fougue des réparations, l'impeatience des réformes avait déjà produit cette brusquerie de langage, cette rudesse de formes, que nous allions bientôt transporter dans nos actes.
Andrieux essaya d'arrêter cette leadance, en donnant dans Anaximandre le conseil de sacrifier aux Grâces. C'était une bluelte grecque, mais de ce grec un peu dix-huitième siècle, qu'Anacharsis avait mis à la mode. La diction en était pure et élégante; les sentiments agréables et gracieux.
La pièce réussit, et Tauteur justifia les espérances qui s'attachaient à son talent en donnant les Étourdis.
Depuis le Méchant, la vraie comédie avait contracté tous les caractères d'une société oisive et raffinée. Infectée d'un prétendu bon ton, elle était devenue maniérée et minaudière, et parlait un langage faux et apprêté. Il n'était plus permis de mettre des bourgeois sur la scène. On eût dit qu'il n'y avait en France que des marquis et des comtesses, des chevahers et des baronnes; et tous ces personnages parlaient un jargon spirituel et précieux qu'on était convenu d'appeler le langage de la bonne compagnie. Les œuvres de Molière et de Regnard étaient à peu près abandonnées. Eloigné de cette société où la littérature était venue s'affadir, Andrieux rendit à la comédie un langage plus simple et plus vrai.
Vivant au milieu de la jeunesse des écoles.
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(Iiuind il ccrivil les Étourdis, il lui oiiiprunUi ce tabk'îiu lie jeunes gens échap[)és réceuiment à la survoillance de leur famille et jouissant de leur liberté avec renlraîneinent du premier âge. La forme facile et brillante rappelle la poésie légère de Voltaire. Le dialogue est gai et piquant et les situations comiques abondent. Les Étourdis firent la réputation d'Andrieux ; la vogue ne fut pas même arrêtée par le succès de Figaro.
N'étant pas né dans l'aisance, Andrieux déserta le tbéâtre pour le barreau, et chercba dans cette autre carrière ce que la première n'offrait pas encore au talent. La Révolution grondait alors, et, en éclatant, elle emporta dans ses orages le jeune poète comique, comme elle avait emporté tous les bommes de lettres depuis Ghamfort jusqu'à Marie-Joseph Ghénier.
Andrieux salua avec joie la chute de la Yieille société, mais ses illusions s'envolèrent et les excès de la Terreur l'obligèrent à chercher un asile cà Maintenon, dans la retraite où GoUin d'PIarleville était né, où il vivait adoré des habitants du voisinage. Rentré à Paris quand les hommes paisibles y revenaient, il y trouva un emploi utile, devint juge au tribunal de cassation, puis député aux Ginq-Gents, et enfin mem-
bre du Tribunal; il fit un rapport distingué sur rinstruction primaire et un discours renjarquable sur l'assassinat de Rastadt, Sincèrement libéral, prêchant Taniour des hommes et Tindulgence, il était aussi ferme dans son lib:^ralisme éclairé que dans son opposition à toute espèce de despotisme.
Dans ses heures de repos, il conliil)uait à la Décade philosophique avec Cabanis, (Ihénier, Ginguené, tous continuateurs fidèles de l'esprit du xviii'' siècle, et qui pensaient comme Voltaire à une époque où Voltaire n'eût plus pensé de même.
Au Tribunal, dernier abri laissé à la liberté, Andrieux combattit les mesures proposées par le premier consul, et quand le gouvernemenf. dans un coupable mouvement de colère, brisa ces résistances, il eut l'honneur d'être éliminé avec Daunou et Benjamin Constant.
Il ne regretta pas ces fonctions qu'il n'avait ni désirées, ni demandées, et il en sortit aussi pauvre qu'il y était entré. Il se réfugi i dans les lettres, qu'il n'avait jamais abandonnées, qui lui avaient procuré souvent du bonheur et lui avaient aidé à passer les mauvais jours de sa vie. Il se réfugia avec plus d'abandon encore au milieu de ses amis. Picard, Ducis et sur-
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tout Gollin (rilarlovillo, ({ii'il aiinnil [ilus qa'im frère.
Comédien et i)oèle, Picard rcnoiivchiil l'exemple de cette puissance théâtrale qui euclianle doublement le public et lui fait aimer dans l'auteur rbomme ([iie chaque soir il voit et il applaudit. Dans la mobilité de cette époque, dans celte transformation subite des mœurs, il copiait à mesure que les personnages passaient devant lui.
DuciSj au contraire, n'avait rien du monde; il ne s'inquiétait pas de toutes les petites affaires et de toutes les ambitions de la vie; sauvage et doux, poète au plus haut degré, il ne portait aucun joug, pas même celui de son siècle.
Que dire de CoUin d'Harleville? Simple, modeste, mélancolique, il ne s^occupait (|u'à l'étude et se répandait peu. Tout à fait étranger à la jalousie, aux rivalités, à l'intrigue, il aimait les succès d'autrui, et ceux de ses amis le transportaient de joie. Désintéressé jusqu'àTinsouciance, bienfaisant jusqu'à la prodigalité, il donnait sans calculer et s'appauvrissait sans s'en apercevoir.
Le véritable rôle d'Andrieux, au milieu de ces douces amitiés, c'était d'être le juge, le conseiller intime, le Despréaux familier et charmant. C'était, en général, à la diction que se
bornait cette surveillance de l'aimable aristarque. Lorsqu'il avait rayé de l'ongle un mot, il n'y avait rien à redire, et le vieux Ducis obéissait.
Union charmante d'intelligences d'élite que la mort vint bientôt briser! Le premier qui partit était le plus cher. Quelque temps avant de s'éteindre, GoUin d'Harleville avait donné à son ami une nouvelle preuve d'attachement. Etant entré sans la moindre démarche à l'Institut, lors de sa formation, la première chose qu'il y avait faite avait été de proposer la nomination d'Andrieux, avec une telle chaleur et un accent si irrésistible, qu'il l'avait emportée, plus content que s'il eût été nommé lui-même.
L'auteur des Étourdis ne put se consoler de sa perte. « 0 mon ami, s'écria-t-il aux funérailles, fidèle compagnon de ma vie! oii sont désormais nos travaux communs, nos amusements paisibles, nos lectures chéries et nos entretiens solitaires? J'ai tout perdu! «
En vain Ducis lui disait :
Collin te manque, hélas! je le sens, je le vois! Mais, va, je t'aimerai pour Collin et pour toi!
Hélas! répondait-il.
Dans nos amis, nous-mêmes nous mourons.
En leur donnant des pleurs, c'est nous que nous pleurons.