AN OUI EUX
Et l)lus tard, on restituant à Collin un des nioilloLirs vers des Élourdis, il versa des larmes en songeant à la (loiiceui' do cette coramanication de pensée et do travaux avec un ami (|ui le comprenait si bien.
Il y avait longtemps qu'Andrieux n'avait tenté de faire jouer une comédie, lorsque, comme essai de ce qui pouvait lui rester de talent et de force, il composa Helvetius.
Le succès l'encouragea dans ce genre de comédie historique que Collé avait mis à la mode; et le Souper d^AïUeuil fut présenté peu après l)ar un héritier du bon goût et de l'esprit de ses convives. Est-ce un événement réel ou un conte fait à plaisir que ce fameux souper? Vraie ou supposée, Tanecdote appartenait de plein droit au poète. Une intrigue légère anime la pièce, égayée par les distractions du bon La Fontaine et les saillies plaisantes de Chapelle et de LuUi. Peu de scènes sont amenées avec plus d'à-propos que celle oii MoHère composant son poème du Valde-Grâce, s'interrompt pour recueillir les premiers vers de Philémon et Baucis que son ami fait et récite dans son sommeil.
Si le ton aisé, la justesse,la couleur gracieuse et variée répandue sur le dialogue suffisaient,
ces œuvres d'Andrieux seraient des chefsd'œuvre. Mais il y manque ce qui caractérise le génie, un nœud solide, une contexture forte et des caractères approfondis.
Là s'arrête la carrière dramatique d'Andrieux ; il s'en était ouvert une autre.
11 n'y a pas de genre plus approprié à la langue française, plus conforme à son génie que le conte en vers; mais il n'y en a pas non plus peut-être oii il soit plus facile de faire des fautes. Andrieux a, dans des sujets tout nouveaux, rappelé le ton parfait et la charmante élocution des deux maîtres, La Fontaine et Voltaire. Les vrais lettrés ont encore dans la mémoire le Doyen de Badajoz et le Meunier sans souci.
Le public de ce temps-là s'y connaissait, en fait d'esprit.
La réputation vint à Andrieux sans qu'il lui fît violence.
C'est alors que le frère du premier consul assura à l'homme de lettres une existence honorable, en le nommant son bibliothécaire. Bientôt, à ce bienfait, les événements en ajoutèrent un autre; il trouva l'occasion que ses goûts et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis longtemps, celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littérature de TÉcole
ANDHIKUX. 00
polytocliiiiquG cl \)\u?> lard c-ollo du (lollrgo do Fi'aiico.
Loi'S({u'il cominonra la carrière du professorat, il était Agé de ({uaranto ans. Imagination enjouée, esprit fin, lucide, parfaitement droit et cœur aussi droit que l'esprit, s'il n'avait pas produit des ouvrages d'un ordre supérieur, il s'était du moins assez essavé dans les divers genres de littérature pour connaître tous les secrets do l'art d'écrire. "^
Sans leçon apprise par cœur, avec son immense instruction toujours présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire, entourée d'un auditoire nombreux; sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence^ s'animait par degrés, prenait un accent naturel et pénétrant, et il se faisait entendre à force de se faire écouter^ comme l'a dit M. Yillemain. Sincèrement bonhomme, fertile en anecdotes choisies et bien contés, il moralisait beaucoup. Il répétait que la littérature n'était pas un but mais un moyen; que la véritable fin deThomme était le bonheur, auquel les belles-lettres bien étudiées devaient nous mener par la voie la plus sûre et la plus agréable.
Qui n'aurait été charmé de ce maître qui donnait la meilleure des instructions, celle
d'un homme de bien, qui s'attachait à former des citoyens utiles et jouissait par avance des services que ses élèves devaient rendre au pays?
Forcé de varier les leçons qu'il avait tous les ans à reproduire, il étudiait sans cesse luimême et se faisait écolier pour mieux apprendre à rester maître. Studieux avec friandise, il possédait la littérature anglaise par le côté d'Addison, de Pope, de Goldsmith. Il savait le grec à merveille et par conséquent beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps ; il l'avait appris deux fois. Une distraction d'un demi-siècle l'avait rendu totalement étranger à cette langue qu'il avait sue daris son enfance; et ce fut à sa soixante-dixième année qu'il se sentit dévoré du désir de l'apprendre encore. Il se remit comme un enfant laborieux •aux difficiles rudiments de la grammaire. Son application constante triompha des difficultés; et l'on ne saurait décrire la joie que lui fit éprouver le premier thème où son jeune précepteur n'avait trouvé rien à reprendre.
Depuis que Napoléon avait succombé à Waterloo, d'autres idées avaient apparu avec un régime libéral; et les auteurs et les critiques, se divisant en deux camps, classique et roman-
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ti(iue, transportaient dans les ({uestions de goût et d'imagination leur activité d'amour ou de haine.
1/opinion d'Andrieux ne pouvait être douteuse; cette opinion lui était dictée par ses antécédents, ses souvenirs, ses qualités et ses défauts; mais sa bienveillance naturelle ne s'altérait jamais, môme en s'aiguisant de malice! Ce n'est pas lui qui eût mêlé du fiel aux querelles littéraires. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce qui l'ennuyait et ne repoussait absolument que ce qui pouvait corrompre les esprits et les âmes.
Il pardonnait au génie d'être quelquefois barbare, mais non pas de chercher à l'être. « Quiconque se fait ce qu'il n'est pas, disait-il, est sans génie. Le vrai génie consiste à être tel que la nature nous a fait : hardi, incorrect dans le siècle et la patrie de Shakespeare; pur, régulier et poli dans le siècle et la patrie de Racine; être autrement, c'est imiter. »
En fait de langage, Andrieux tenait à la pureté et à l'élégance. Il ne comprenait pas les essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une langue, c'était, suivant lui, d'être une convention admise et comprise de tout le monde. On peut faire une
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révolution complète dans les idées, sans être obligé de bouleverser la langue pour les exprimer. De l^ossuet et Pascal à Montesquieu et Voltaire, quel immense changement, et cependant c'est dans la langue pure de Racine que Voltaire a exprimé les pensées les plus étrangères au siècle de Louis XIV.
« DéOez-vous, ajoutait Andrieux, des gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent à produire avec des mots des effets (ju'ils ne savent produire avec des idées. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien qu'il fallait briser. »
Oui son^e maintenant à ces interminables querelles? Le temps n'est plus des doux loisirs et des fêtes consacrées aux muses. Gomme autrefois les classiques sont les excellents auteurs, à quelque école qu'ils appartiennent; et l'on est revenu tout doucement à ce mot répété souvent par le spirituel écrivain dont nous parlons : « Il est inutile de distinguer les ouvrages selon le parti qui les produit ou les pousse; en somme, ils sont bons ou mauvais et voilà tout : Lisez les premiers, laissez les autres. «
Andrieux ne considérait ni la délicatesse de sa constitution, ni les conseils de ses amis et de sa famille. On le pressait en vain d'aban-