M. 1)1-: FOS
Nous comprenons que M. de Fos parlât encore avec émotion, à soixante-dix ans. de ce tempslà. — Comme du consulat de Plancus, dont se souvenait Horace, il en garda toujours au cœur une secrète flamme.
Le l" octobre 1816, M. de Fos entra comme surnuméraire au ministère de la maison du roi. — Il y resta dix ans. — On peut le suivre à chaque pas dans cette période de sa vie.
Avec des habitudes d'ordre minutieux , M. de Fos inscrivait ses dépenses comme un commerçant; et il nous a été permis de parcourir ces feuilles jaunies. — Son existence cachée et honnête s'y déroule jour par jour, rapide comme un songe.
L'achat des livres y tient la première place. — Que de mauvais dîners M. de Fos a faits pour un elzévir, pour un aide, pour un barbou! Pour une reliure aux armes de Groslier, pour une édition des fermiers généraux, que de déjeuners au pain sec!
0 joies intimes du bibliophile, qui vous décrira?
Sur ses modestes appointements, le pauvre employé percevait plus que la dîme pour le libraire.
Il était devenu sous-chef à l'administration
des forêts de la couronne, lorsque, le 28 septembre 1828, il épousa mademoiselle Nazo de Saint-Paul.
Une vieille amitié, datant de l'émigration, unissait l'oncle de la jeune femme, M. de Labordère, au duc d'Orléans. — Celui qui devait être Louis-Pbilippe, la princesse Adélaïde, sa sœur, et le duc de Chartres signèrent le contrat de mariage. Marie-Amélie donnait le trousseau. — Deux ans après, M. de Fos était directeur du personnel à l'administration forestière de la liste civile.
Dans cette position élevée, bon pour ses subordonnés, il les aidait souvent de sa bourse. Il allait m.ême jusqu'à prévoir leurs aptitudes, si bien que, grâce à sa bienveillance, un expéditionnaire sous ses ordres, M. Desmares, a pu devenir le premier oculiste de Paris. M. de Fos, d'ordinaire si clairvoyant, fermait les yeux sur les absences de son jeune auxiliaire. Il n'en émargeait pas moins au buget.
M. de Fos remplit ces hautes fonctions jusqu'en 1848. Ce furent les meilleures années de sa vie. 11 n'eût pas été homme de cœur s'il eût oublié ceux qui avaient su délicatement s'associer à son bonheur domestique.
Quelles que soient nos opinions politiques.
sacliuiis toujours respeclor les àuies, [)oui* ([ui l;i reconnaissance envers les vaincus, bien loin de se cacher et de s'éteindre, ne fait que s'accroître avec les années d'exil. Tous les sentiments nobles et désintéressés, ne devraient avoir qu'un seul et même drapeau.
La révolution de Février, en plaçant dans le domaine de l'État les forêts de la couronne, brisa la carrière de M. de Fos. Son humeur sereine et enjouée n'en reçut aucune atteinte. Sans fortune, sans espoir de pension de retraite, il dut à la bienveillance de M. Passy d'entrer au ministère des finances. Les exigences du moment ne permirent de le placer que comme sous-chef de deuxième classe. Mais son expérience l'appela à un rapide avancement, et, le 22 mai 1854, il était chef de bureau à la direction générale des forêts.
La retraite vint le surprendre dans ce poste en 1859. Il quitta alors Paris pour l'Auvergne, et c'est par cette dernière partie de sa vie qu'il nous appartient.
M. de Fos était d'un âge avancé lorsqu'il vint habiter Glermont; mais jamais vieillesse fut-elle plus jeune et plus allègre? Ce n'est pas lui qui se serait écrié A quoi bon? ou II est trop tard!
Comme Lacretelle, il eût volontiers dit aux jeunes gens désabusés et mélancoliques : Donnez-moi vos vingt ans, si vous nen faites rien. 11 savait que le secret pour ne pas vieillir, était d'apprendre toujours quelque chose et d'aimer toujours autour de soi.
Ce n'est pas lui non plus qui aurait consenti à garder son âme en dedans, sauf à regarder par la fenêtre le bruit des passants, sans s'intéresser à eux. Il évitait l'écueil de tous les gens très spirituels, la sécheresse et l'absence d'enthousiasme.
Les loisirs le ramenèrent complètement à ses études de jeunesse. Il se remit au travail, et le poids lui en semblait léger. C'étaient des roses.
Le royaume des lettres contient beaucoup de provinces : M. de Fos avait choisi celle du bel esprit.
Il avait ce qui faisait jadis un poète agréable, ce mélange de facilité, de fantaisie et de joyeuseté, cette adresse à trousser lestement en vers une épigramme ou un madrigal. 11 avait surtout à un haut degré le sentiment littéraire.
Ne l'a pas qui veut! L'effort et la mémoire ne le donnent pas toujours.
Comprendre la grâce et la beauté? Sentir ce qu'il y a de divin dans l'art, la poésie et Télo-
quenoc! S'enfermer tout un soir pour relire une idylle de Tiiéocrite, quelques vers de Virgile, une scène de Shakespeare, une page de 13ossuet, un poème de l>yron! Et trouver dans cette lecture solitaire des émotions profondes, discrètes et toujours nouvelles! Non, non, la volonté, toute puissante qu'elle soit, ne suffit pas toujours à les donner.
M. de Fos était lettré plutôt qu'érudit, et plus spirituel que poète : malgré ces lacunes, il ne cessa jamais d'avoir l'intelligence haute, ouverte aux idées, et d'estimer avant tout dans l'écrivain, la sincérité et l'honnêteté de la plume.
S'il a beaucoup plus imité et traduit que ciéé, il a su mettre partout son empreinte élégante, son humeur gauloise, et un don plus rare, le naturel.
Il laisse beaucoup de vers inédits dont il a tiré deux fascicules distribués à des amis, douze porlrails de femmes et une traduction de quelques fables attribuées à un auteur arabe. Par le procédé de composition, parla langue, sa poésie nous ramène à l'époque qui précéda l'école romantique; celle des Delille et des Lebrun.
Le seul livre que M. de Fos ait publié et dont il corrigeait les épreuves presque au moment
OÙ il nous a été enlevé^ n'a paru que depuis uu mois à peine.
Amateur des curiosités et raretés bibliographi(jues, ne dédaignant pas, en théorie du moins, la science épicurienne des Grimod de La Reynière et des lirillat-Savarin, il a recueilli, classé et mis en vers tous les apoplithegmes des gourmets, et tous les axiomes de l'art culinaire. S'adressant à une classe d'amateurs, ceux qui préfèrent « les bons morceaux de table aux beaux morceaux de littérature », il leur a, sous le titre de Gasironomianaj présenté, suivant son expression, un plat dont il a épicé la sauce. Sans faillir aux conditions du genre, l'auteur excelle à mettre en relief le mot de la fin, et sans tomber dans la trivialité, il sait être gai et de galante compagnie.
C'est un de ces petits livres qui auraient fait pâmer d'aise nos bons aïeux, vertueux sans [iruderie, un de ces livres qu'ils auraient lu tout haut (après le coucher des enfants). A l'inverse des dîners de gourmets, les pièces les plus courtes y sont les meilleures.
Dédiés à Charles Monselet, ces vers d'une tournure accorte et dégagée, d'une langue claire, naturelle et facile, auront certainement plus de succès que l'œuvre capitale à laquelle
M. lie Fos atlacliiiit tant do prix, sa traduction do VAulhologiCj résultat de vin^t années de labeurs.
En dehors do nos maîtres, on connaît peu aujourd'hui cet assortiment de fleurs poétiques, d'épigramnies et d'inscriptions, ces courtes élégies de Léonidas de Tarente et de Méléagre, exquises pour des délicats et des connaisseurs, ces mille riens, éclos au souffle de l'inspiration do poètes grecs inconnus.
M. de Fos était bien doué pour goûter ces frêles chefs-d'œuvre; mais que d'efforts et de patience il fallait, pour nous les rendre avec précision, et nous faire savourer la goutte de parfum sans briser le fragile cristal qui l'enferme !
Le recueil comprend vingt mille vers; qu'il nous soit permis de manifester le regret que de pareilles richesses littéraires restent enfouies.
Les lettrés s'associeront à ce regret, quand ils connaîtront quelques fragments :
KPIÏAPllE D U^ BUVEUR
Ci' gît qui but à tasse pleine, Aimant le vin, haïssant l'eau :
De peur de réveiller sa haine, Ne pleurez pas sur sou tombeau î
L AVARE HEUMON
L'avare Hermon, dans son conseil, Crut faire une forte depen.se; Pour s'en passer, à son réveil Il dresse aussitôt sa potence.
ou bien :
En songe, Hermon se crut prodigue, — de dépit Hermon, à son réveil, aussitôt se pendit.
A UNE VIEILLE COQUETTE (LuCIEN)
Tu peux déguiser tes cheveux.
Mais non déguiser ta vieillesse, Ni rendre à ton visage creux Les traits fleuris de la jeunesse.
En te faisant de faux appas, Tu prends une inutile peine; Couleurs et fard ne peuvent pas Transformer Hécube en Hélène.
SUR LA fli 0 U T DUNE JEUNE FILLE
Trois Grâces étaient autrefois;
La quatrième fut Lesbie,
Mais, las! elle a perdu la vie,
Et l'on n'en compte encor que trois.
M. de Fos retouchait encore cette œuvre préférée, quand la maladie le cloua sur son fauteuil. A mesure que ses forces physiques diminuaient, son àme montait; et comme dit Vauvenargues, tôt ou tard on ne jouit que des âmes.
Les livres, ces compagnons que le temps ne
change pas, ces amis qui restent (J[luuuI s'envolent, avec la santé, les vastes pensées et les longues espérances, les livres qui avaient ;ippris à M. de Fos à bien vivre, l'aidèrent à mourir.
Dans ses heures de recueillement, il s'était convaincu que, malgré toutes ses défaillances, l'homme n'est pas une créature misérable, venue au hasard, pour souffrir un instant et s'anéantir à jamais.
C'est dans ces sentiments élevés que M. de Fos, après de longues souffrances, subies avec un courage simple et presque souriant, s'éteignit en juillet dernier.
Si nous voulions en quelques traits esquisser l'image de cet aimable vieillard, avant que son nom ne réveille qu'un vague écho, nous dirions que M. de Fos était fait pour vivre un siècle avant le nôtre.
La société moderne, à la fois défiante et affairée, et même dans ses parties supérieures, plus savante que lettrée, n'apprécie plus ces causeurs pénétrants et fins, ces dilellanii à la recherche d'un bon mot ou d'une spirituelle anecdote, ces gais mondains, bienveillants envers la jeunesse, ces amateurs littéraires qu'une épître ou un sonnet ravissent.
Aujourcriiui, pour abandonner ses affaires, ses plaisirs, on même son indifférence^ quelques strophes bien tournées n'auraient plus assez d'attrait.
M. de Fos eût été à sa place en 1700, dans un de ces salons à la mode, où, tout en s'accoudant à la cheminée, ou bien en jouant avec ses manchettes de dentelle, ou, mieux encore, on savourant un grain de tabac d'Espagne, chacun venait conter d'une façon piquante la nouvelle du jour; où l'on s'extasiait sur la dernière comédie do Marivaux ou sur un billet de Voltaire, dans ce milieu de familiarité décente, de légère ironie, où Ton savait tout dire en effleurant, où se déployaient sans pédantisme nos qualités prime-sautières.
Sans appartenir par aucun bout à la coterie de d'Holbach ou d'Helvétius, il eût été de ces hommes modestes de qui Montesquieu écrivait : Us font le charme de ce qui les entoure; ils croient quils nont rien^ et moi je dis qu'ils ont tout.
Avoir été digne de figurer dans ce monde distingué, qui devait, en présence de l'échafaud, montrer tant de dédaigneuse insouciance, n'est pas, ce nous semble, un médiocre éloge.
Dans cette grande et rapide transformation
fl
qui s'opère sous nos yeux, sans qu'il soil permis encore d'en mesurer toute l'influence sur les lettres, bien des qualités délicates, charmantes et superflues, se sont comme repliées. Elles ont disparu avec le loisir et le désintéressement.
Saluons du moins d'un dernier et affectueux regard les représentants d'un autre âge; et souvenons-nous, avant d'être oubliés nousmêmes, que ce sont précisément ces esprits légers, aimables et fins qui ont fait aimer la France, et ont formé l'originalité et la arâce de sa littérature.
Décembre 18613.
EDGAR OUINET
Comme l'étude de l'àme de l'écrivain est le meilleur commentaire de son talent, il importe de bien connaître Quinet, de vingt à quarante ans.
Admissible à l'Ecole polytechnique, il renonce, après de fortes études scientifiques, aux avantages lucratifs d'une carrière toute tracée. Il arrive à Paris, y lutte cinq années contrôla pauvreté. Sa mère pressentait combien la hauteur de sentiments et d'idées serait préjudiciable aux intérêts de son cher enfant. Elle combattait son idéalisme par toutes les armes de la raison pratique et d'une ironie acérée. Vainement elle lui écrit : « Il n'y a que toi qui ne veuilles pas con-
1. Cet article a été écrit à propos du livre de M. E. Quinet, Avant l'Exil.
sentir à t'ennuyer, et c'est là ce qu'il faut préférablement à toute science. Sache t'ennuyer I )^ Quinet est incorrigible. Il répond gaiement aux doléances maternelles, en vendant ses chaises pour payer Timprimeur. Il fuit le monde de la chaussée d'Antin où il a été introduit; et le ton frivole des salons financiers lui est insupportable.
Une femme d'espril, madame Thénard. disait alors de lui : « C'est un jeune homme des plus distingués, très observateur. Il a beaucoup d'esprit et un esprit qui serait très caustique, si sa modestie ne rassurait pas... Enfin, il ne paraît pas avoir les passions vives. » — Ce rêveur, plus passionné qu'on ne le croyait, écrivait, en 1824, V Introduction à la Philosophie de l'Histoire de l'Humanité et traduisait Herder. C'était un éclatant début pour un inconnu, qui osait définir la destinée humaine : « le développement de l'être idéal qui est en nous )>.
Toute une profession de foi était contenue dans ces mots. Le nouvel écrivain rompait avec la légèreté, avec le persiflage à la mode, avec la manière de Yoltaire, et cette sécheresse prétentieuse et moqueuse, reste de Técole du xvin'^ siècle.
Une forte amitié, qu'il noua durant cette