‹ Études d'un autre tempsChapitre 18 sur 41 · EDGAR OU IN ET · texte numérisé non relu

EDGAR OU IN ET

bataille. La trop grande scnsibililô de (Juinct, au milieu des joies d'une popularité sans égale, lui fit amèrement ressentir des souiïrances morales qui l'aigrirent un instant. Mais le caractère paiticulier de ces leçons acclamées par la jeunesse des écoles, nous voulons [)arler du profond idéalisme religieux, suffit pour élever le professeur au-dessus des partis.

Déjà, en 1839, Oui net disait à Strauss : « 0 docteur, combien de miracles se passent dans les Ames et que la connaissance des livres ne nous enseignera pas ! Que l'enthousiasme et l'amour et les révolutions sont là-dessus de grands maîtres ! » — Ce qui n'était qu'un sentiment, la douleur filiale devait un jour le changer en un acte de piété.

Le 6 février 1847, la mort lui enlevait sa mère. Elle était protestante. En l'absence du pasteur, Quinet, suivant sa belle expression, devint prêtre par la consécration des larmes. Il lut à la foule qui l'entourait les prières que sa mère préférait et il prononça ensuite devant la tombe les plus louchantes paroles qui soient sorties de sa bouche : « Cette liturgie de l'immortalité chrétienne pour passer par mes lèvres tremblantes ne sera pas, je le sens, moins entendue du haut du trône éternel... La récompense de

sa vie, ma mère Ta trouvée dans sa mort. N'estil pas vrai que pour tous ceux qui ont approciié d'elle, dans ses derniers jours, cette mort a été une révélation éclatante palpable de l'immortalité de l'âme ?. . . N'étais-tu pas ma secrète armure contre toutes les luttes de l'intelligence? N'étaistu pas mon conseil assuré, ma force, ma conscience, ma lumière? Oui, tu étais tout cela; et je serais indigne de toi, si je n'étais venu le confesser à la face du ciel, devant ta tombe ouverte. — Dieu, comme je l'en ai prié, en commençant, m'en adonné la force et je l'en remercie... Nous ne dirons pas : que la terre te soit légère! Mais nous dirons que le ciel où tu es s'ouvre pour nous ! .. Pour achever la carrière, aide-nous, âme bénie ! Aide-nous dans ce chemin, sévère, dépouillé, nouveau pour nous! Soutiens-nous d'en haut, jusqu'à ce que, nos épreuves finies et notre jour arrivé, tu ouvres pour nous, en souriant, les portes splendides de l'éternité de vie où tu es allée nous attendre! »

On aime mieux Quinet quand on a lu cette oraison funèbre.

Lente pénétration par le génie allemand, solide instruction scientifique, imagination à grands coups d'aile, timidité farouche, idéalisme religieux très personnel, absence de sens cri-

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li(|iic, lels ôlMioiU les éléments (jui îiidaient à former la personnalité de celui dont madame Ouinet nous a[)[)rond la vie, et, au-dessus de tout cela, planaient la noblesse d'âme et l'absolu désintéressement.

Le bannissement volontaire de 1852 devait être i)our Ouinet une rénovation. Au lieu de raiiail)lir, Tisolement à Veytaux donna à son talent plus de précision, plus de vigueur, plus de clarté, sans lui enlever l'élévation.

Par ses contrastes avec l'école républicaine du temps présent, Ouinet se rattache à un ancien monde à jamais disparu ; et sa biographie sera un document intéressant à consulter pour l'histoire contemporaine.

Il ne faudrait pas chercher, dans la correspondance de Quinet, la variété de ton, la gaieté ou la verve spirituelle des grands causeurs du xviii' siècle. Proscrit après le coup d'Etat de Décembre, il n'avait jamais voulu entendre parler de soumission, et ses Lettres d'exil ne sont, du premier au dernier jour, qu'une protestation indignée, souvent éloquente, au nom de la justice et du droit. Aucun autre accent, que celui de l'amitié, ne vient interrompre ce long monologue d'une àme énergique, d'autant plus révoltée, qu'elle vivait davantage sur les hauteurs.

Rien n'égale les colères de ces idéalistes possédant toutes les noblesses de sentiment, épris de tendresse pour l'humanité, et n'ayant jamais trempé le bout de leurs ailes dans le bourbier des affaires humaines.

Edgar Quinet était resté à soixante ans ce qu'il était en 1817, lorsqu'il entra au lycée de Lyon. Ce n'est pas l'étude en commun, les récréations joyeuses, les expansions de la jeunesse en fleur qui lui rendent supportables ces bâtiments noirs, ces hautes murailles qui lui cachaient le soleil. Il avait découvert, dans l'épaisseur d'un mur , un coin étroit , obscur « méprisé de tout le monde, qui servait aux ouvriers pour y déposer leurs outils ». Ce taudis, le directeur du collège le lui avait donné, et le pauvre écolier s'installa dans ce cachot, comme dans un palais. « Aucun endroit de la terre ne doit m'être plus précieux », écrivait-il quarante ans après.

Du moment qu'il pouvait s*isoler, il était heureux et libre. C'est là qu'il naquit à l'intelligence, à l'amour des beaux livres, des belles idées immortelles, de tout ce qui n'avait fait jusque-là qu'effleurer sa vie et qui devait y tenir désormais une si large place.

Le monde devait être ainsi pour lui comme

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un immense couvent, où il aurait occuj)6 une cellule. Cette crise violente de l'âme, ({ue tout homme distingué éprouve aux débuts de sa vie, celte crise que Chateaubriand sentit dans les bois de Combourg, Quinet la subit à son tour dans une niche de quatre ou cinq pieds carrés, où il pouvait à peine se tenir debout. C'est là que, pendant trois années, sa langue se délia, ses yeux virent ce qu'ils ne voyaient pas ; sa vie tout entière monta d'un degré. C'est là que lui apparut lantiquité, dont il ne s'est jamais séparé et qui a donné à son esprit une forme originale parmi les publicistes et les historiens de son temps. Mais dans cette curiosité insatiable, dans cette soif d'immenses lectures, il n'eut ni conseiller, ni maître. Il n'avait pas eu, comme le jeune Michelet, la bonne fortune de voir dans sa classe son professeur, M. Yillemain, quitter un jour sa chaire, s'asseoir familièrement à côté de lui et le complimenter sur un devoir bien fait. Le directeur du collège de Lyon, l'abbé Rousseau, le laissait au contraire s'absorber dans la solitude.

Si à cette éducation contemplative, on ajoute le fond d'impressions que les grandes invasions de 1814 et de 1815 avaient laissé dans une imagination d'enfant, né dans un pays de frontière,

on a déjà le Quinet que nous avons connu en 1871, arpentant silencieusement les longues allées du parc de Versailles, solitaire et recueilli, même au miilieu des tumultes d'une Assemblée.

Nous nous trompons! Il manque encore un trait à sa physionomie. Quinet s'était aussi donné, dans les années inoubliables de sa jeunesse, une éducation religieuse personnelle. Il portait avec lui une vieille Bible latine qu'il lisait au collège pendant les offices. Après Tavoir lue et relue jusqu'au dernier verset, il la remplaça par les Confessions de saint Augustin, par V Imitation, et enfin, signe particulier, par les Méditations et les Sermons de M. Necker, que sa mère, à son départ, avait cachés dans son bagage. Dès son adolescence, Quinet montrait en lui à la fois la résistance au formalisme et au culte de toute religion et une intelligence sincère du pur sentiment religieux.

Tel il était au collège, tel il se montre dans ses Lettres d'exil.

Sa vie de labeur obstiné n'avait pas, en trente ans, modifié sa nature rêveuse de poète et de mathématicien, — allemande et française, si nous examinons les affinités de race. C'était bien l'homme qui avait le droit de dire en vieil-

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lissant : « Depuis mes premières années jusipi'îi aujoui'triiui, j'ai sou tenu les mêmes idées. J'ai adoré la France; j'ai rêvé pour elle la gloire de devenir l'idéal des [)euples modernes. » L'exil, si dur au milieu de l'hiver et des neiges de la Suisse, fortilie encore son esprit. Ses meilleures œuvres à nos yeux : la Révolution, ï Histoire de mes idées, la Campagne de 18i5, datent de son séjour à Veytaux. S'il sortait de sa cellule, c'était pour aller à Genève causer avec l'intelligente société des Pictet et des La Rive.

En correspondance avec tout le monde libéral, depuis M. Duvergier de Hauranne, M. le comte d'Haussonville, Prévost-Paradol, jusqu'à Michelet, Henri Martin, Jules Simon, il encourageait surtout la jeunesse qu'il aimait, dans son réveil et dans ses revendications.

Un sentiment d'amertume finit cependant par lui monter aux lèvres. Dans une lettre du 15 avril 1863, destinée à être communiquée, il écrivait :

« La démocratie française paraît oublier entièrement qu'elle a des proscrits qui ont accepté la proscription pour garder et sauver le drapeau. Dans ces douze années de servitude, pas un seul souvenir ne leur a été donné, pas

un seul acte émané de Tintérieur de la France n'a constaté que leur souvenir était du moins compris!... Quelle preuve évidente de dissolution, si l'on achève de briser toute solidarité politique avec eux?... Un parti qui oublie, renie ou livre ses exilés, cesse d'être un parti. »

Et, à diverses reprises, cette note amère revient sous sa plume.

Il se plaint à son ami Michelet (9 mai 1863) de cet oubli qui couvre les exilés, comme un linceul. Dans une autre lettre (l'^' janvier 1864), il est amené à reconnaître que la protestation est restée presque stérile, qu'elle a été utile à la dignité de quelques individus^ mais sans résultats pour le public.

Un autre point aussi intéressant pour la connaissance de Tàme de Quinet nous est révélé par diverses autres lettres. A ses yeux, la grande difficulté qu'avaient rencontrée toutes nos révolutions était celle-ci : Peut- on former une société sans aucune religion ? La France y avait échoué, et cette préoccupation hanle l'intelligence de Quinet, qui était resté ardemment spiritualiste. (Voyez sa lettre du 31 janvier 1864.)

Ce n'est pas un des côtés de ce caractère les moins dignes de respect que cette crainte con-

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tinuo (Vabaisscr lo niveau iiiur.il do la démocratie, dont ravèncmenl, [)()iii' loiile celle école républicaine de 1848 ne pouvait être qu'un nouveau i)i'ogrès de l'esprit, de la civilisation, de l'ordre universel. « Ou elle sera tout cela, écrivait Quinet en 1845, ou elle ne sera jamais rien.; ce qu'il est impie de supposer. »

Quelles différences avec l'école contemporaine!

A ceux qui parlaient de l'émancipation des classes ouvrières, Quinet conseille avant tout de relever leur àme « à la hauteur du nouveau ciel moral ». Dans les théories en vertu desquelles l'homme doit faire tout ce qui lui plaira et jamais rien qui lui coûte. Fauteur à^Y Histoire de mes idées voyait la destruction des derniers ressorts de la conscience. Pour lui, il aimait mieux cent fois cette devise : Fais toujours ce que tu as peur de faire! car il savait que, dans cet assaut intérieur, l'âme s'accroît, prend sa force et son point d'appui.

Jusqu'à la dernière heure, Quinet éleva ainsi l'idéal de la démocratie française, songeant qu'il fallait le placer très haut, puisque, comme un phare, il devait être vu du monde entier.

Quand on lit ces lettres écrites il y a vingt ou vingt-cinq ans, on se demande quel souffle a

passé sur les générations nouvelles pour que tant de contrastes les séparent, dans leurs heures de prospérité et de triomphe, de ces apôtres d'autrefois qui avaient gardé, pendant toute leur vie d'exil, la flamme communicative et pure des premiers mois de 1789.

M. à MADAME DE LAMARTINE

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