LAMARTINE DANS L'INTIMITE
Lamartine a gardé ses croyants. Il est encore des âmes qu'il attendrit et apaise, qu'il charme et console. Pour celles-là, les années n'y font rien. Leur idole reste debout sur le piédestal de marbre blanc. Elles sont de Tavis de Jouffroy. Quand Lamartine n'est pas le plus sincère et le plus tendre des poètes de son siècle, il en est le plus élevé, parce qu'il a su développer dans le plus éclatant langage les idées les plus nobles de la philosophie spiritualiste. Ces âmes s'attachent d'autant plus à sa mémoire que, ayant connu toutes les fortunes et toutes les popularités, ayant régné par Timaginalion et par l'éloquence, par cette inépuisable fascination dont
DOS ÉTUDES d'un autre TEMPS.
M avait le secret, il a subi toutes les épreuves, les défections d'opinion, les indiiYérences ironiques, les gênes les plus cuisantes. Dans ce naufrage de tant d'illusions et de tant d'espérances, il aurait dû perdre de sa noblesse native; mais c'était le privilège de Lamartine de n'être vulgaire en rien, même dans ses défaillances et dans ses erreurs; ainsi qu'il a jeté dans le monde un idéal de république libérale, conservatrice et pacifique, il est encore un modèle incomparable pour ceux qui envient son courage et sa baute raison, aux beures où l'anarchie est déchaînée.
Nous savions bien qu'il apportait partout la fécondité spontanée, la puissance du souffle, la magie du langage; et que la parole, les sons, les images s'épanchaient de ses lèvres comme un flot intarissable; que, même dans les œuvres de sa vieillesse, il y avait des pages merveilleuses oii il rajeunissait, malgré son improvisation hâtive, les sujets les plus épuisés.
Nous savions tout cela; mais le poète dans son intérieur, dans Tintimité, quel était-il? Qui nous le montrerait? Nous le suivrons dorénavant des yeux, nous le verrons marcher et vivre, grâce à M. Charles Alexandre.
Il n'y a que ceux qui ont beaucoup aimé un
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homme qui pciivout le connaître. L'aUbclioii conliiuio il (les inUiitions (luo ne donne pas Tobservalion. Pendant plusieurs années, et parliculièrcment pendant les années de détresse, M. Charles Alexandre a été Tami dévoué, le secrétaire de Lamartine. Il n'est pas un admi râleur; il est le disciple. Quand il vit son dieu [)0ur la première fois, il eut comme un éblouissemenl. D'abord, sa beauté aristocratique, quoi- ({ue les cheveux eussent grisonné, l'avait ensorcelé. Cette tête maigre et nerveuse, cette taille élancée, cette démarche rythmée^ ce lyrisme que, de la tète aux pieds, animait une suprême élégance, faisaient du poète gentilhomme l'homme de sa poésie. Qu'était-ce quand on ne le quittait pas?
Assis dans son fauteuil, caressant son cher lévrier Fido couché sur ses genoux, il écoutait avec l'intérêt et la grâce de l'homme supérieur; puis il se levait quand une brise de l'esprit passait, et il laissait tomber de sa bouche inspirée des paroles harmonieuses. Les soirées appartenaient à la conversation. C'était dans la matinée, à l'heure des fraîches inspirations, qu'il écrivait ses livres, avec son génie facile.
Nous sommes vers la fin de la monarchie de Juillet. Il est monté à la tribune dans la jour-
née. Il arrive de la Chambre des députés « encore frémissant du combat de l'Adresse ». Ses convives préférés l'attendent; il leur tend « sa longue et belle main » ; puis, marchant à grands pas, homme d'action jusque dans son salon, charmant dans son élégance souveraine, il raconte les incidents de la séance. Sa voix a les cordes basses, celles qui remuent, avec un timbre grave et solennel.
Les mois d'automne viennent, et le voilà tout entier avec la nature. Il sait en découvrir les enchantements et les intimités. Il parle aux vignerons ses voisins, de son jardin de Milly, comme Jean- Jacques parlait des Gharmettes, avec le môme attendrissement; il laisse dans son langage un avant-goùt de ces élysées, de ces édens éternels, où nous espérons tous retrouver dans le bonheur ceux que nous avons aimés et quittés dans les larmes.
Tel est celui que M. Charles Alexandre ^ nous montre avant 4848 et qu'il accompagne dans ces journées tragiques où le plus grand des girondins jetait en holocauste et sa vie et son àme, abolissant Téchafaud, foulant aux pieds le drapeau de la Terreur, revendiquant sans en
1. Voir les livres publiés par M. Charles Alexandre sur M. et madame de Lamartine.
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rougir celle é[)illièlo do poùte (jue ses ennemis lui laucaieul.
C'était la iireniière fois (jue la France était uniiiuement gouvernée par la parole éloquente. Yingl-diMix ans [»lus tard, M. Tliiers renouvelait ce spectacle; et il avait soin, en recommandant la sagesse, de répéter le mot sévère que Lamartine vieilli disait à sa fille adoptive, mademoiselle Valentine : « J'ai été trop vite, Dieu m'a puni! »
La période héroïque est finie. M. Alexandre ne nous intéresse pas moins quand il accompagne, en ami fidèle et sûr, Lamartine dans la période des désenchantements. La république lui avait coûté une fortune, et il n'épargnait aucun effort à réparer ses pertes; il livrait tout son cœur, ce cœur encore si jeune et qui ne demandait qu'à se réconcilier avec l'espèce humaine. En veut-on une preuve peu connue? Il allait chaque année, à l'anniversaire de la mort de Julie, madame Charles, se souvenir, prier, pleurer, à une messe funèbre, dans l'église qui abritait son cercueil.
Ces côtés inlimes, il les montra plus que jamais à Saint-Point, affranchi des banalités du monde parisien. Combien il préférait arpenter tous les sentiers de la vallée et des montagnes,
la tête couverte d'un chapeau gris, la taille serrée dans une longue redingote noire, ses lévriers, bondissant autour de lui, entrant dans les maisons pauvres, et faisant Taumône d'une main discrète!
A certaines heures, comme tous les génies tristes, il avait cependant besoin d'oublier la vie. La musiijue italienne, jeune, riante, pétillante de verve, Cimarosa, pour tout dire, le charmait, le faisait renaître à ces beaux jours d'Italie, au paradis de sa jeunesse, à ses courses en mer avec Graziella. Il avait le goût de la lumière et de la clarté. Il ne comprenait pas le moyen âge. Rien en lui n'était mystique. Simple, peu inquiet, il reposait dans la sérénité. Il avait conservé du xviii" siècle, qu'il aimait, le goût du tabac en poudre. De longs vases de grès, aux fleurs bleuâtres, aux couvercles d'étain, en étaient remplis. Il le versait à flots dans les tabatières et il en jetait la moitié à terre.
Il vivait en intimité avec ses chiens. Pendant la maladie de Fido, il l'avait recueilli sur son lit. Il versait lui-même du lait à sa gorge malade. Ses caresses adoucissaient l'agonie du pauvre animal mourant. Il avait des affinités secrètes avec tous les êtres, et des tendresses
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étranges pour les clievîuix et i»()iii' les oiseaux. Il savait leur langage secret, comme les saints et les solitaires.
On se rimagine toujours un poète solennel « perdu sur les cimes de l'idéal » ; quelle erreur! Il possédait l'esprit le plus français. — Un jour, Victor Hugo, après avoir débuté à la Chambre des pairs, avait reçu une lettre avec cette adresse : Au plus grand poète du siècle, place Royale. Il renvoya la lettre à Lamartine. « Mon cher Hugo, lui répondit le poêle de Jocelyn, vous parlez admirablement, mais vous ne savez pas lire La gloire habite rue Royale; rue de l'Université n'habite que l'amitié. »
II avait les délicatesses raffinées de l'hospitalité. Un matin, ayant conduit M. Charles Alexandre dans les prés humides de rosée, ses pieds étaient mouillés. Lamartine s'en aperçut en rentrant, et peu d'instants après il apportait à son secrétaire, comme une mère attentive, des chaussons de drap fourré! Lui qui était sobre comme un Arabe, dès qu'un ami arrivait, il descendait à la cuisine commander les plats que cet ami préférait.
Lorsque l'amertume à longs flots montait à ses lèvres, lorsque les années, comme les fantômes de Macbeth, passaient leurs mains par-
dessus son épaule, lui montrant du doigt non plus des couronnes, mais le sépulcre, lorsque dans l'abandon il regrettait de se survivre, enviant le bonheur des hommes frappés par les révolutions auxquelles ils furent mêlés, il restait le charmeur suprême, avec sa noble figure pfde, amaigrie par la douleur. Les infortunes n'avaient pu l'altérer; et quand il s'éteignit enfin, il passa dans l'immortalité sans les tortures de l'agonie.
Tous ces traits, qui composent un caractère, une physionomie, sont empruntés aux pages, d'une sincérité si éloquente, d'une émotion si communicative, que M. Alexandre a consacrées au culte de celui qui avait pris sa vie. Lamartine a donc bien été un homme dans la supérieure et libérale signification de ce mot. On peut le voir de près sans que sa grandeur diminue. Il s'élève sans eff'ort au-dessus des vulgarités, portant la noblesse dans le geste et le regard, mêlant la dignité extérieure à la grâce dans la familiarité, facile à ses amis, gardant jusqu^au bout l'affection du lieu natal, de Saint-Point et de Milly. Qu'ils sont heureux ceux qui ont pu approcher d'un de ces êtres privilégiés! Le souvenir d'un grand cœur est comme un bouclier; il garantit des atteintes
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de co (jui ost vil et ])a.s; il porte rame dans la sphère idéale où n'arrivent ni les envies, ni les petitesses. Il honore celui qui le conserve fidèle et sans tache et il inspire un beau livre.