DUFAURE
Il faut savoir enterrer nos morts, ceux qui nous ont bien appartenu. M. Dufaure était de ce nombre. Aucune parole, par sa volonté, n'avait été prononcée sur sa tombe ; mais voilà qu'un beau livre fait revivre, aux yeux de ceux qui l'ont connu et vénéré, le dernier des grands cbanceliers de France.
C'est à M. Picot que nous devons cet hommage, impatiemment attendu ; il est digne, par sa gravité, par sa mesure, par son élévation, de celui qui a laissé une trace profonde dans le cœur de ceux qui l'ont approché et une mémoire honorée par tout Français qui tient au premier rang des vertus civiques la probité politique, le dédain des vulgarités et l'amour désintéressé de la démocratie.
Nous laissons à d'autres le soin de relever, dans cette remarquable étude, la parfaite ordon-
nance, l'art d'enchaîner les faits, la sobriété et la précision des développements, enfin le souffle libéral qui d'un bout à l'autre anime les pages. Ce sont des qualités aujourd'hui assez rares pour que nous ne négligions pas de les signaler. C'est à peine si nous nous permettrons une réserve et un regret : le rôle de M. Dufaure durant ses deux ministères de 1875 et de 1878 ne nous paraît pas encore assez relevé; nous reconnaissons que la tâche de l'historien était difficile; nous sommes à la fois si près et si loin de ces événements î Peut-être aussi l'ami fidèle dont le jugement est si droit et si sûr aurait-il pu puiser davantage, à la façon anglaise, dans une correspondance attachante, admirable par la solidité des idées et souvent par la perfection de la forme! Mais qu'importent ces réflexions! Elles n'enlèvent rien à la valeur de l'œuvre et à son autorité.
En la signalant à l'attention du public impartial et éclairé, nous ne voulons du reste que faire sailUr quelques observations à Tusage d'un temps mal équilibré et sans direction.
Par quelle lente préparation à la vie pubhque M. Dufaure était arrivé à être digne du pouvoir! Ce n'était pas seulement un légiste de premier ordre et un humaniste. Il lisait couramment et
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dans leur langue les discussions des Parlements étrangers; il suivait les enquêtes si complètes qui ont préparé dans la Chambre des communes les réformes économiques. Il avait tout à fait passé la Manche, suivant un mot do M. Thiers, avant de songer à traverser l'Atlantique. Dès son entrée à la Chambre des députés, en 1834, jusqu'aux dernières séances du Sénat auxquelles il put assister, M. Dufaure avait considéré la vie parlementaire comme un constant labeur! 11 préparait chaque projet de loi comme s'il eût dû monter à la tribune, et il parlait rarement, n'étant pas de ceux qui apprécient la facilité et la confondent avec l'éloquence.
Pour arriver à être ainsi maître de tous les sujets, il fallait autant de largeur d'esprit que d'indépendance de caractère.
Ce qu'on ne sait pas, c'est que rarement il s'est rencontré une imagination plus ardente aux nouveautés scientifiques, et plus attentive aux découvertes. Il y avait du marin en lui par cette jeunesse du cerveau et aussi par le sangfroid. Ce n'était pas impunément qu'il habitait, en automne, la campagne voisine des côtes; il aimait le vent de la mer. Mais il ne savait pas se plier aveuglément au joug militaire de la discipline des partis. Pas plus dans l'opposition
qu'au gouvernement, il n'abdiquait sa volonté, écoutant volontiers les objections de tel ou tel de ses collègues.
En revanche une décision de la majorité des groupes le trouvait rebelle et motivait parfois un formidable haussement d'épaules. C'était bien le môme homme, qui, ministre en 1839 et accompagnant Louis-Philippe au château d'Eu, refusait de monter dans l'une des berlines royales et faisait le voyage dans sa propre voiture.
Avec le secret de ces ironies dont une diction mordante doublait la puissance, il gardait, à travers les révolutions, sa raison hautaine, sa foi à la pratique virile de la liberté et ses qualités supérieures de gouvernement. Sous la république de 1848, comme en 1878, il ne se lassait pas de combattre les sophismes de ceux qui voulaient énerver la loi. La légitimité du pouvoir social lui paraissait, dit son historien, d'autant plus irrésistible que nos institutions républicaines donnaient plus de développement aux prétentions individuelles. C'était un principe. Joignez-y une sérieuse et digne compassion pour les plaies de notre société démocrati(jue. Car cet homme bourru connaissait les mAles tendresses; il aimait la nature humaine
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et redisait souvent celte parole d'Adrien Diiport à la Constituante : « Rendons l'homme respectable à l'homme. » S'il souOrait des maladies morales de son pays, s'il sondait avec fermeté et clairvoyance les crises qui nous affaiblissent, il ne prononçait jamais le mot de décadence. 11 avait confiance définitivement dans l'énergie nationale et recommandait Taction aux jeunes gens qui l'entouraient.
Un incident peu connu représente bien l'état de son âme peu d'années avant sa mort. Un jour, en 1876. à Versailles, un de ses collaborateurs les plus respectueux et qui ont le moins oublié, le trouva au lit et malade. Il avait sur sa table deux livres ouverts, Tacite et les Traités de l'abbé Duguet de Port-Royal.
Tel est l'homme d'Étal, nous ne parlons pas de l'éminent avocat; tel est l'illustre citoyen dont M. Picot vient d'écrire la vie simple et forte, pleine de labeurs, toute consacrée à l'acplissement des devoirs et ennoblie par le continuel souci des plus grandes choses.