‹ Études d'un autre tempsChapitre 32 sur 41 · M. DUFAURE · texte numérisé non relu

M. DUFAURE

A l'académie française

le 29 mai 1882.

L'Académie française n'a pas seulement donné jeudi dernier, une de ces fêtes d'esprit qui font honneur à la France, et qui consolent un instant de la disparition momentanée de son influence; pour ceux qui ont aspiré à concilier le régime républicain avec toutes les conditions d'un grand gouvernement régulier, le suffrage universel avec les opinions modérées, la démocratie avec les usages parlementaires, la réception de M. Gherbuliez a été aussi une occasion de rencontrer dans un langage à la hauteur des idées qu'il exprimait, Tapologie de toute une politique.

Il méritait bien d'être ainsi loué, l'homme original et fort qui, avant de mourir, jetant un coup d'œil sur le passé dont il avait été l'un des principaux acteurs, disait à ses amis :

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<( Nous ne devons nous repentir de rien ; nous avons fait ce que nous devions faire. »

M. Dufaure ne pouvait être mieux dépeint que par cet ancien descendant d'une famille de réfugiés, par ce romancier, d'une si complète culture d^esprit, si parisien par l'observation et le goût du beau, si libéral par ses attaches lointaines avec des cœurs qui eurent jadis tant à souffrir du despotisme; et, comme s'il fallait que rien ne manquât à ce plaisir raffiné d'entendre, dans un milieu où toutes les nuances sont soulignées et comprises, l'éloge d'un de nos rares hommes d'État, voilà qu'uu maître incomparable, dont la phrase enlace et charme, même quand elle ne convaincrait pas, est venu avec son ingéniosité et sa grâce achevées, ajouter encore aux traits du modèle et ouvrir les larges horizons aux âmes soucieuses de l'avenir de la société française.

^ Il n'y a que ces grands lettrés pour trouver ainsi le mot qui grave la pensée ; il n'y a qu'eux surtout pour exprimer avec cette intensité les mélancoHes patriotiques, et ces pressentiments qui viennent d'une sollicitude inquiète par excès d'amour du pays.

M. Renan a fait courir dans l'auditoire nous ne savons quel frémissement, lorsque, à la fin

de son discours, laissant loin de lui toute parole d'amertume, il a fait entrevoir ces temps douloureux où l'homme cultivé devrait aimer une patrie aux conseils de laquelle il aurait peu de part, lorsque voyant, suivant son expression, ce que la foule ne voit pas, il a montré avec une souveraine éloquence cette France, construite au prix de mille années d'héroïsme et de patience, guidée aujourd'hui par une conscience insuffisante, qui ne sait rien d'hier et ne se doute pas de demain, lorsque enfin jugeant les événements contemporains, il a dit que les vrais ennemis de la chère patrie étaient les présomptueux qui flattaient ses défauts et enchérissaient sur ses erreurs. -^M

Un pareil jugement dans une telle bouche — devait avoir du retentissement. Il a dépassé l'enceinte de l'Académie et l'écho s'est prolongé jusque dans cette nombreuse clientèle que la supériorité du talent et l'admiration qu'il inspire ont créée autour de M. Renan.

Quoi d'étonnant que dans cette transformation rapide et profonde qui s'opère sous nos yeux, pendant ces années où les hommes manquent, où les divisions ont troublé les habitudes, où les goûts de sociabilité se sont eux-mêmes altérés; quoi d'étonnant qu'un esprit aristocratique et

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délicat se soit iloiiiandé si les formes nouvelles où l'on a renfermé la vie nationale n'amèneraient pas pour le cerveau de la France de funestes moments d'étourdissement et de passagères anémies? Gomment être surpris que les vices inhérents à la démocratie trouvent dans certaines intelligences exquises et idéalistes des protestations intérieures?

Armand Garrel, ayant un jour à parler de Chateaubriand, avait bien senti que les révolutions n'entraînent pas avec elles toutes ces âmes d'élite qui donnent tant de relief dans le monde civilisé à la langue et au génie français. Ce qu'il faut demander à ces hommes de haute spéculation, s'abreuvantà toutes les sources du savoir, avant élargi en eux par la critique et par le sens de la grande poésie les facultés d'observation, ce qu'il faut leur demander en présence des petits faits quotidiens et des vulgarités de la vie moderne, c'est de ne pas décourager ceux qui luttent modestement, à travers toutes les difficultés, pour le triomphe du bon sens pratique, de la justice et de la liberté dans le gouvernement.

Certes rien n'est plus difficile dans ce temps-ci que de voir un groupe d'esprits équilibrés, sincèrement unis pour le succès d'une politique

rationnelle, éclairée et suivie; mais n'avonsnoas pas traversé déjà, sans y succomber, les plus dures années de délaissement et d'angoisses? Que sont pour la vie d'une nation quelques heures d'arrêt dans son développement, quand elle conserve en elle, en dehors de son monde politique officiel, tant d'éléments de force, de vitalité et d'abnégation? La source des dévouements obscurs n'est pas tarie partout; on travaille encore et l'on sent le besoin de s'instruire. C'est la direction qui manque, c'est l'unité d'action qui fait défaut et non les volontés. Des fautes considérables ont été commises. Des consciences ont été froissées et les divisions se sont accrues. Mais le fond de la nation est honnête et prêt au sacrifice; la France ne demande, du reste, qu'à ne pas être surmenée.

Il connaît toutes les ressources morales qui sont en nous, l'éminent écrivain qui répondait à M. Gherbuliez; aussi, revenant à une appréciation moins pessimiste, a-t-il ajouté : « Il n'est pas possible qu'un pays qui possède dans son sein tant d'esprit, tant de cœur, tant de force de travail, une telle somme de conscience et d'honnêteté, ne surmonte pas les germes de maladie qu'il porte en lui. »

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