DUFAURE
Ce sont là do viriles paroles, dignes d'être retenues. Il en est des luttes morales, comme des jeux de la guerre. Un n'est définitivement vaincu, que lorsqu'on croit l'être. Tous nos efforts doivent tendre, après avoir trop cru en nous-mêmes, à y faire croire un peu.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les esprits généreux sont dédaignés; ce n'est pas d'aujourd'hui que les foules n'estiment que ce qu'elles craignent. Il n'y a donc pas de motifs pour ne pas nous remettre vaillamment en route.
Lorsqu'on écrira l'histoire de la société française durant ces quarante dernières années, les plus intéressants documents à consulter peutêtre seront les plaidoyers de nos grands avocats appartenant au barreau de Paris.
Mêlés à la vie mondaine, autant que qui ce soit, ayant développé dans leur esprit vif et alerte les facultés d'observation et de critique, plus profonds analystes souvent que les romanciers en renom et ayant cet avantage sur eux d'être les confidents des plus secrètes douleurs; remarquables dans l'exposé et le récit des faits, dans l'art très français de tout insinuer, quand ils ne peuvent pas tout dire, ils sont restés une des originalités, quand ils ne sont pas une des gloires de notre nation.
Bien plus encore qu'à la fm du xviii° siècle, on est curieux de relire quelques-uns de
ces êlo(]iienls plaidoyers prononcés dans ces causes relenlissantcs qui éclairent les mœurs d'une époque et la font mieux connaître que des chapitres d'histoire. L'écueil est dans le choix, dans la rigueur aussi du devoir professionnel, qui limite, dans certaines affaires privées, le droit de Tavocat par une discrétion nécessaire môme vis-à-vis do l'adversaire.
Certes, nous n'avions qu'à lire la préface que M. Roger AUou a mise en tête des Discours et Plaidoyers que publie son père, pour sentir que nous étions en présence de ces âmes bien nées, chez qui l'honneur est une tradition en même temps que le goût. Les plus strictes convenances ont présidé à ce recueil aussi attachant dans sa variété que des Mémoires et aussi digne, par sa réserve, que par l'intérêt des questions soulevées, du public choisi auquel il s'adresse.
Un trait commun caractérise ces échos du palais que le souffle oratoire anime toujours, une forte unité d'inspiration se montre d'un bout à l'autre de ces deux volumes : C'est le sentiment de la liberté, et le respect du droit des autres. Ce furent les guides de M. AUou dans toute son éclatante carrière au barreau ; et tel nous l'avons retrouvé à la tribune, quand
les portes de la vie publique lui ont été ouvertes.
Il ne nous appartient pas d'insister sur la part qu'il a prise aux délibérations du Sénat, lorsqu'il s'est agi du serment judiciaire, de l'expulsion des princes, de la réforme de la magistrature. La république que M. Allou a voulue et que nous voulons avec lui, doit protéger tous les grands intérêts sociaux, respecter l'administration delà justice, même dans ses résistances, et se refuser à toute proscription. Ces nobles causes l'ont eu pour courageux défenseur. Qui pouvait s'en étonner?
Lorsque, en 1858, il avait eu à défendre le célèbre livre de Proudhon, De la Justice dans la Révolution, M. Allou n'avait-il pas fait une éclatante profession de foi libérale? « C'est au nom de la libre pensée et de ses franchises que je veux défendre l'ouvrage de M. Proudhon. Je ne partage pas ses doctrines; mais j'aime, comme lui, plus que lui, je le crois, la liberté... Les leçons du passé semblent perdues pour nous. Nous nous irritons au spectacle de ces poursuites que les gouvernements tombés infligeaient à Chateaubriand, à Courier, à Béranger, à Lamennais. Et nous subissons, comme la chose du monde la plus simple, des persécu-
lions semblables que Tavenir raillera à son tour... J'aime la grande activité intellectuelle; je réclame pour elle le droit de se produire sous toutes ses faces au grand jour. Est-ce que ce n'est pas revendiquer en môme temps le droit de la combattre? Il est cruel d'avoir, à soixantequinze ans de la généreuse émancipation du xviif siècle, à défendre de semblables principes. »
Ce langage, M. x\llou ne le tenait pas seulement dans sa jeunesse, à l'âge des illusions. Il le tenait en pleine maturité, avec l'expérience des hommes et de la vie. Lorsqu'il avait à défendre, en 1867, Emile de Girardin devant le tribunal correctionnel, il s'étonnait encore que les exemples du passé fussent toujours perdus pour le présent. Il évoquait encore en vain les souvenirs de l'histoire de la Restauration, aux côtés de ce journaliste vigoureux qui avait pu défier qu'on citât un seul jour où la liberté eût été d'un côté et où il se fut trouvé de l'autre.
C'est que M. Allou était bien de cette génération qui s'agitait dans les cours de nos collèges, en répétant : Vive la liberté de la presse ! pendant que les pères tombaient, au soleil de juillet, sous le feu des gardes suisses, devant la f colonnade du Louvre. Il est aussi de ceux qui
ont reçu de la haute bourgeoisie, à laquelle il appartient, l'amour des fortes études littéraires, sans lesquelles on n'est ni un homme politique ni un avocat complet. Elles seules fortifient Tesprit ont le secret de ces grâces et de ces délicatesses de forme, qui n'ôtent rien à la puissance de la dialectique.
On sent, en effet, le lettré dans toutes les plaidoiries de M. AUou. Il relève toujours l'austérité du sujet par l'élégance du langage et le nombre de la période.
C'est en plaidant pour le prince Napoléon contre madame Elisabeth Paterson et son fils, qu'il eut à parler du romanesque mariage de Jérôme Bonaparte en 1803 à Baltimore et des colères du premier consul à cette nouvelle. M. AUou représentait, on s'en souvient, « la jeune femme, chargée du fardeau de sa maternité naissante, s'en allant, comme Latone, errant à travers les mers, poursuivie par la colère d'un dieu terrible et cherchant vainement à abriter sa délivrance ». Et puis, en avocat qui a vécu dans la science de l'histoire de son temps, et entraîné par l'évidence d'une analogie que nul ne pouvait méconnaître, il ajoutait : « Trois ans après le mariage de Baltimore, dans le pays même où venait de naître l'enfant de mademoi-
sello Palerson, un autre lîls d'une grande race, le (lue- (le lîorry, au sortir de l'armée de Gondé, réfugié eu Angleterre, avait épousé une Anglaise, une femme digue et pure, mademoiselle lîiown, cl il avait demandé aux afTections du (•(eur les consolations des misères de l'exil et de la grandeur perdue. Deux enfants naquirent de cette union, deux fdles que nous retrouvons à travers nos souvenirs, dans cette loge entourée de lumières, d'éclat, de bruit, où leur père mourant les faisait appeler pour les embrasser encore. »
Ce sont de pareils rapprochements, sans aucune recherche de l'effet, sans aucune prétention, qui marquent le talent si classique de M. AUou.
A ceux qui sont plus curieux des mœurs parisiennes contemporaines, nous recommandons le plaidoyer dans le procès relatif au testament du jeune duc de Gramont-Gaderousse, devenu le roi de la jeunesse élégante; ils y trouveront des pages de moraliste comme celle ci : « Je ne suis disposé en aucune circonstance à médire du temps auquel j'appartiens; je suis convaincu que les folies d'aujourd'hui doivent singuhèrement ressembler aux folies du temps passé; raffinés de Louis XIII, petits-maîtres de
Louis XIV, roués de la Régence, incroyables du Directoire, dandys de la Restauration, tout cela me paraît se rapprocher, se toucher de bien près. Cependant il semble qu'il y ait dans les folies retentissantes de cette jeunesse aventureuse, à l'heure où nous sommes, je ne sais quoi d'abaissé, d'amoindri. Pour ces désordres du \deux temps, est-ce l'éloignement qui, les recouvrant d'une sorte de vernis, leur laisse encore quelque éclat? Peut-être; mais je suis disposé à croire qu'avec l'égalité plus grande, il y a quelque chose qui choque davantage dans l'existence tapageuse de notre jeunesse dorée. » Et quelle inévitable comparaison avec la figure élégante et frivole de cet autre Gramont que la prose sans égale d'PIamilton a gravée dans le souvenir de ceux qui ont lu ! M. AUou n'y a pas manqué; un souffle large et puissant court à travers l'appréciation des faits de cette cause à jamais célèbre, et il s'y ajoute ce sentiment élevé qui cherche le droit dans les grandes formules et non dans les mièvreries juridiques.
Si cependant nous avions à indiquer nos préférences, nous n'hésiterions pas à placer au premier rang, par l'ampleur magistrale de l'ordonnance et du développement, au-dessus même
du iilaidoyer dans raiïairc Auguslo (^omlc, celui que M. AUou a [irononcc [)OMr le général Troclui.
On sait avec quelle passion rintérôL public s'altachaàce procès. C'étaient les derniers jours du second empire, et les incidents les plus douloureux de la défense de Paris qui comparaissaient à la barre. On ne pourra pas écrire Fliistoire définitive de cette dramatique année, sans consulter cette énergique et généreuse revendication des droits d'un honnête homme calomnié. Comme l'écrivait M. Thiers, « l'éloquence judiciaire n'avait rien produit de plus beau; c'est de l'éloquence politique et de la meilleure ».
Plus de dix années, et quelles années! ont passé sur cette mémorable discussion! Les apaisements des passions sont venus. Et cependant, quand on relit ces pages palpitantes du plus pur patriotisme, on est ému comme le premier jour où nous les recueillîmes. On comprend alors quelle autorité donnent au talent de la parole l'élévation du caractère, la conscience d'une vie droite et la constance dans les opinions.
La jeunesse de notre barreau français, si curieuse de la noblesse du langage et de la
hauteur des sentiments, peut être fière de pareils exemples. Elle retrouvera dans les Discours et Plaidoyers de M. Allou des modèles qui honorent le palais et jettent de l'éclat sur toute une profession.