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A PROPOS

Cent soixante-quatorze ans s'étaient écoulés depuis que les états généraux avaient été réunis par la couronne. L'opinion publique n'avait pas usé de ce qu'elle avait de forces pour amener plus tôt cette réunion. Si dans les deux derniers siècles, les Parlements avaient excité dans la nation des désirs de liberté légale, ils avaient été incapables de les satisfaire par rien d'efficace ou de sérieux.

Depuis l'avènement de Louis XYl, cette même opinion publique était devenue une puissance invisible, et son autorité était telle qu'elle commandait jusque dans le palais du roi. Nul n'était

en défiance, nul ne s'effrayait de l'avenir ^ On parlait de rétablissement d'une nouvelle constitution de l'État, comme d'une œuvre facile, comme d'un événement naturel. Le.s hommes les meilleurs y voyaient le commencement d'une ère de bonheur pour la France et pour le monde civilisé. Il semblait aussi qu'on serait gouverné par des ministres de Tâge d'or. Leurs volontés feraient les lois et les lois feraient désormais le bonheur de la France libre et sage, modérée dans l'usage de sa force et de sa puissance, au milieu d'un peuple qui ne serait jamais égaré et aussi jamais trompé.

La jeune noblesse, sans regret pour le passé et sans inquiétude pour l'avenir, marchait, comme dit M. de Ségur, sur un tapis de fleurs qui lui cachait l'abîme. Frondant avec gaieté les modes anciennes, Torgueil féodal, la lourde étiquette, elle trouvait ridicule et gênant tout ce qui était « antique ». La gravité des anciennes doctrines lui pesait. Cette guerre de pamphlets et de brochures qui, depuis 1787, sapait les débris de sa puissance vieillie, ne lui paraissait que combats de plume et de paroles, ne

1. Voy. MaUiieu Dumas, Mémoires, t. l""", p, -1-20, — Marmonlel, Mémoires, p. 217. — De Ségur, Mémoires, t. l'^', p. 17 et suiv.

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l)OuvanL porlor aucune atteintu aux supériorités (l'une existence qu'une possession de plusieurs siècles faisait croire inébranlable. Dans la salle même de speclacle à Versailles, sous les yeux de Louis XVI, elle applaudissait avec enthousiasme ces deux vers de la Iragé.lie de Voltaire :

Je suis fils de lirulus et je porte on mon cœur La liberté gravée et les rois en horreur.

Les jeunes seigneurs, à Paris, préféraient un mot d'éloge d'un philosophe ou d'un écrivain en renom, à la faveur la plus signalée d'un prince. Ils ne pouvaient aller à Thôlel de La Rochefoucault, ou chez les amis de Turgot ou dans la famille de Malesherbes, ils ne pouvaient approcher du roi, sans croire que la nation entrait en possession d'une félicité parfaite. Ils étaient éblouis par le prisme des idées nouvelles ou bercés des rêves séduisants d'une philosophie qui voulait assurer le bonheur du genre humain. Loin de prévoir des excès, des malheurs, ou des crimes, ils ne voyaient dans l'avenir que les biens qu'assurait à l'humanité le règne de la raison.

Dès le mois de mars 1789, c'est-à-dire à Touverture des assemblées de bailliages , la

haute noblesse avait déclaré, presque unanimement, qu'elle était prête à renoncer à ses privilèges en fait d'impôts \ A ce moment, lu pitié la plus active emplissait les âmes de ceux que l'on appelait, quelques semaines plus tard, les aristocrates. Ce qu'ils redoutaient le plus , c'était de passer pour insensibles. Ils posaient en principe que l'homme du peuple était bon. Leur sécurité allait jusqu'à l'extrava-

gance.

Le haut clergé, de son côté, paraissait accepter, par sa bonne grâce et l'élégance de ses manières, le discrédit dans lequel étaient tombées les croyances religieuses. Comme ce grand vicaire de Gahors, qui, prononçant dans la chapelle du Louvre, en 1767, le panégyrique de saint Louis, avait supprimé jusqu'au signe de la croix, il partageait, dans les salons, les légèretés du grand monde. On put croire, un moment, qu'il était prêt à passer condamnation sur ses croyances, pourvu qu'on lui conservât ses richesses et son rang. Suivant l'expression de Rivarol, c'était le corps qui avait le moins de préjugés; à tout prendre, cependant, malgré les vices éclatants de quelques-uns de ses mem-

1. Voy. Madame de Gcnlis, Mémoires, t. I". — Larrelclle. Uislolre du XVI 11° siècle, t. V.

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bres, il ctaiL le clergé lo plus remarquable du monde catholique '.

Ouant à ce qu'on appelait, pour quelques jours encore , le tiers état , c'est-à-dire les classes moyennes, jamais elles n'avaient été aussi éclairées, et jamais autant unies dans leurs idées et leurs sentiments. C'était la seule portion de la nation qui s'enrichît et qui épargnât; la seule qui sentît sa force, la seule qui fournît aux affaires les hommes spéciaux. Depuis que ce qui se disait dans les salons se répétait dans les rues, le tiers était la représentation éloquente, convaincue, passionnée de la justice. Ce qu'il voulait avant tout, c'était l'abolition de ce qui restait de la féodalité. Il entendait substituer à l'ancien régime une société plus uniforme, plus simple, ayant pour base l'égalité des conditions. Son homme d'action avait été, de tout temps, le légiste.

C'était l'avocat, le procureur, qui, dans cette universelle enquête, ouverte pour la rédaction des cahiers, avait pris par la main le paysan, avait mis par écrit ses plaintes, ses griefs, ses longues et implacables rancunes, et il lui avait l facilement persuadé qu'en le choisissant, lui,

1. Voy. Mémoires de RivaroL — Mercier, Tableau de Paris. — Correspondance secrète de Métra.

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l'homme de loi, comme député aux états généraux, les privilèges seraient anéantis, avec tout ce qui gardait la moindre empreinte des institutions aristocraliques, à quelque^ degré que ce fût. Il n'avait du reste d'autre expérience que celle acquise dans les luttes devant les présidiaux et les parlements.

Ajoutez-y la connaissance de cette politique abstraite et littéraire, répandue dans toutes les œuvres de l'esprit, développée par une conversation intarissable, dans un temps, où depuis le roman jusqu'au dictionnaire, le livre était doctrinaire et raisonneur; ajoutez-y encore une imagination vive \ à l'aide de laquelle la bourgeoisie croyait voir la civilisation amortissant les passions, adoucissant les caractères. Enfin, complétez le tableau par cette confiance indéfinie dans l'humanité, confiance amenant à croire que la morale était devenue facile à pratiquer et que la balance de l'ordre social serait si bien établie que rien ne pourrait la déranger, et l'on aura une image à peu près exacte du cerveau d'un député du tiers.

Chacun faisait le rêve que la Révolution s'opérerait sans efforts , par l'héroïsme d'un

1. Voy. Baraule, Tableau de la Uttêrature^au XVIW aièdc. — Mercier, CAn ^^10. — Mémoires de M. de Bouille.

grand lioiimio, ([iii naîtrait des circonstances, et par la tolérance d'un roi philosophe, digne du pouvoir. Tous pensaient comme Necker qui, en janvier 1789, répondait à M. de Bouille, lui montrant les dangers de l'avenir : « Il faut compter sur les vertus morales des hommes. » Aucun d'eux ne songeait à renverser le trône.

Du reste, leur générosité et leur élan ne se renfermaient pas dans les limites de la France. Ils dépassaient les frontières. Aux questions de territoire, nos aïeux faisaient succéder les questions de principes. Ce n'étaient pas seulement les droits particuliers du citoyen français qu'ils recherchaient, c'étaient les droits de l'homme. Ils ne tendaient à rien moins qu'à la régénération du genre humain.

Cette préoccupation des lois générales de toute société^ ils la devaient spécialement à Rousseau, qui, plus que tout autre, plus que Voltaire, on le sait, les avait pénétrés. C'était Jean-Jacques qui leur avait inoculé la doctrine de la souveraineté du peuple. « Le Contrat social était leur Coran », a dit Maliet du Pan. Depuis les médecins, les procureurs, les avocats, jusqu'aux clercs de la basoche et aux sergents aux gardes françaises, le Contrat social était le manuel qu'on lisait tout haut sur la place

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publique devant les oisifs qui se pressaient pour entendre.

Gomme au mois de novembre 1787 Louis XYI avait déclaré qu'il convoquerait les états généraux; comme le 5 juillet 1788 il avait demandé à tous les corps et à toutes les personnes compétentes des mémoires à ce sujet, comme le 27 décembre il avait accordé une double représentation au tiers, les imaginations étaient surexcitées au dernier degré. C'était à qui publierait une brochure. Aucune n'avait trouvé un écho plus retentissant que celle intitulée Qu'est-ce que le Tiers? On y lisait des phrases comme celle-ci : « Pourquoi le tiers ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants et de succéder à des droits de conquête?... Tout privilège est, de sa nature, injuste, odieux, et contraire au pacte social. Le sang bouillonne à la seule idée qu'il soit possible^ à la fin du xviii^ siècle, de conserver les abominables fruits de l'abominable féodalité... La caste des nobles est véritablement un peuple à part, mais un faux peuple, qui ne pouvant, faute d'organes utiles, exister par lui-même, s'attache à une nation, comme ces tumeurs végétales qui ne peuvent

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vivre (|lio do la sève des [)lantes qu'elles fatiguent et dessèchent... Toutes les branches du pouvoir exécutif sont tombées dans la caste qui fournit l'Eglise, la robe et l'épée. Une sorte de confraternité ou de compérage fait que les nobles se préfèrent entre eux et pour tout, au reste de la nation... C'est la cour qui a rogné et non le monarque. C'est la cour qui crie et distribue les places, et qu'est-ce que la cour, sinon la tête de cette immense aristocratie, qui couvre toutes les parties de la France, qui par ses membres atteint à tout, et exerce partout ce qu'il y a d'essentiel dans toutes les parties de la puissance publique. »

« Ne demandez plus quelle place enfin les privilégiés doivent occuper dans l'ordre social, c'est demander quelle place on veut assigner dans le corps d'un malade à l'humeur maligne qui le mine et le tourmente. Qu'est-ce que le tiers? Tout. — Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. — Que demandet-il? A y devenir quelque chose. » Tel était en résumé ce pamphlet dogmatique et qui frappait fort.

L'auteur était un homme d'Église, ayant déjà publié un premier Essai sur les Privilèges, vicaire général de Chartres , un des esprits

les plus vigoureux et les plus 'puissants que la théologie et la méditation solitaire aient formé. Il s'appelait l'abbé Sieyès. Son influence sur l'opinion avait été profonde. Il avait formulé dans un style algébrique les revendications communes . Il répondait aux sentiments de haine implacable que la féodalité, bien que réduite à des droits fiscaux et honorifiques, avait amassés dans les cœurs.

Quoique tous les cahiers du tiers déclarent à l'unanimité qu'il faut donner une constitution à la France, et que « les véritables conditions du pacte social sont ignorées », ils ne sortent guère des idées générales et abstraites, en matière de gouvernenaent. Les réformes sociales, administratives et judiciaires, hantaient plus l'esprit des classes moyennes;^ que les libertés politiques. Le goût des institutions libres ne vient que par l'expérience. C'est une vérité banale que la passion de l'égalité tenait chez nos pères la première place. N'ayant pas eu l'usage de la liberté, ils n'en sentaient pas à un même degré le besoin.

Un des philosophes politiques les plus pénétrants de notre siècle, jugeant la nation si mal préparée en 1789 à agir par elle-même, n'a pas craint de dire qu'elle était prédisposée à vivre

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SOUS nu niaîlro pourvu (ju'elle n'oùt d'autre arislocralio({ue celle des fonctionnaires publics, et une administration unique, mais démocratique, et toute-puissante. Sérail -il vrai en eflet ([ue la Révolution, accom[)lie par un roi des- [)Ote, nous eût laissés moins impropres à devenir un jour une nation libre, que faite au nom de la souveraineté du peuple et par lui?

Certes, la question révèle une profonde amertume , devant le spectacle des abandons de soi-même et des palinodies populaires qui ont suivi. Mais à la veille de la réunion des états généraux on eût fort étonné les représentants éclairés du tiers état, si on leur avait déclaré que les sources de la liberté politique ayant été taries en France, on y avait presque entièrement oublié ses conditions et ses effets essentiels.

Quelque compliquée, lente et coûteuse que fût la justice, il n'y avait en effet de libre que les institutions judiciaires. Ce fut la seule école I de liberté; et cependant il n'y eut jamais moins d'âmes servîtes, jamais il n'y eut plus de caractères, plus de désintéressement, moins d'égoïsme; jamais, lorsque nos aïeux arrivèrent à Versailles, dans les premiers jours de

mai 1789, ces vieilles qualités nationales, la gaieté et l'entliousiasme , qui firent supporter tant de misères, ne remplirent autant les cœurs.

Une mesquine question de costume avait failli mécontenter les députés du tiers \ Le goût du spectacle dominait à la fin du xviii^ siècle. Il fallait amuser l'oisiveté des femmes de la cour, frapper d'étonnement les bourgeois de Paris. On compulsa tous les registres, on fît appel à toutes les règles du cérémonial, pour déterminer avec quel habillement les députés des trois ordres paraîtraient à la grande procession qui devait précéder l'ouverture des états généraux. On voulut absolument une différence, même dans l'habit. Les gravures, les estampes ont fixé dans le regard le costume sévère, élégant et simple de nos pères.

Le 4 mai 1789, la veille de l'ouverture des états généraux, les députés des trois ordres se rendirent à l'égUse Saint-Louis de Versailles; La noblesse en veste et parements de drap

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