‹ Études d'un autre tempsChapitre 35 sur 41 · Voy. Mémoires de Ferrières^ t. l · texte numérisé non relu

Voy. Mémoires de Ferrières^ t. l

A l' Il 01' OS DU ci: NT EN AI HE I)K 1 7 8 '.> . 231

(l'or, inante;iii de soie, cravate de dentelles, le cliapeaii à iilumes, retroussé à la Henri IV; Les curés on soutane, grand manteau, bonnet carré ; les évoques , en robe violette , avec leur rocliet; le tiers était vêtu de noir. Les rues étaient tendues des tapisseries de la couronne, les balcons ornés d'étoffes précieuses. « Des chœurs de musique dispersés de dislance en distance, faisaient retentir l'air des chants les plus célèbres. Les fenêtres étaient remplies de spectateurs de tout âge , de tout sexe. »

Le témoin à qui nous empruntons ces détails, (jui sont bien de leur temps, ajoute : « L'aimable attendrissement peint sur tous les visages, la joie brillant dans tous les yeux, les battements de mains, les expressions du plus grand intérêt, les regards qui nous devançaient, qui nous suivaient encore après nous avoir perdu de vue... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de rendre! »

Il n'y a pas que le marquis de Ferrières qui parle avec cet enthousiasme, avec cette jeunesse. La fille de Necker assistait aussi à la cérémonie. Elle n'oublia jamais le moment où elle vit passer les douze cents députés de la France,

allant processionnellement entendre la messe, la veille de l'ouverture des états généraux. C'était en effet un spectacle inoubliable, « Cette nouvelle sorte d'autorité dans l'État, dont on ne connaissait encore ni la nature, ni la force, étonnait la plupart de ceux qui n'avaient pas réfléchi sur les droits des nations; la noblesse se trouvant déchue de sa splendeur, par l'esprit du courtisan, par l'alhage des anoblis et par une longue paix -, le clergé ne possédant plus l'ascendant des lumières, qu'elle avait eu dans les temps barbares, l'importance des députés du tiers état en était augmentée. » Madame de Staël nous les dépeint avec leurs habits et leurs manteaux noirs, leurs regards assurés, leur nombre imposant, attirant l'attention; des hommes de lettres, des négociants, mais surtout des avocats composaient le troisième ordre. Peu de noms étaient connus. On se montrait cependant le héros de l'assemblée de Vizille, Meunier, l'esprit le plus tempéré, le plus raisonnable, le plus sagace avec Malouet. On se montrait surtout Mirabeau. « Il était difficile de ne pas le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu. Son immense chevelure le distinguait entre tous. On eut dit que sa force en dépendait, comme celle de Samson :

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son visago emprunlait do rcxpression de sa laidtnir iiiômo, et toute sa personne donnait ridée d'une puissance irrégulière, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la représenterait dans un tribun du peuple. »

Les élections de Paris n'étant pas terminées, on ne voyait dans les rangs, ni Bailly, ni Troncliet. Madame de Staël était placée à une fenêtre près de madame de Montmorin, femme du ministre des affaires étrangères, et son imagination aidant, elle se livrait à la plus vive espérance , en voyant pour la première fois les représentants de la nation. Madame de Montmorin, qui n'était pas une femme supérieure, mais qui avait du bon sens, lui dit avec un ton décidé, qui cependant lui fit de l'effet : <( Yous avez tort de vous réjouir, il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous. » La famille de Niobé n'a pas été plus cruellement frappée que celle de cette pauvre mère; on eut dit qu'elle le pressentait. Mais, à ce moment, qui pensait comme I la mère de Pauline de Beaumont? qui no se souvient du souper de Gazette, imaginé par La Harpe?

Arrivés à l'église Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes. Le roi et la reine

se mirent sous un dais de velours violet, semé de fleurs de lis d'or. Les princes, les princesses, les grands officiers de la couronne, les dames du palais occupaient l'enceinte réservée à la famille royale. C'était la dernière fois que le fastueux cérémonial de l'ancienne cour de France s'étalait aux yeux de la nation renouvelée. (( Le saint sacrement fut porté sur l'autel, au son de la plus expressive musique. C'était un 0 salutaris hostia. Ce chant naturel, mais vrai , mélodieux , dégagé du fatras d'instruments qui étouffent l'expression, cet accord ménagé de voix qui s'élevaient vers le ciel, me confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours sublime... » Ainsi parle le marquis de Ferrières dans la langue du xviiie siècle.

Ce fut l'évêque de Nancy, monseigneur de La Fare, qui prononça le sermon. Il avait pris pour texte le développement de cette pensée que la religion faisait la force des empires et le bonheur des peuples. L'auditoire jugea qu'il y avait un tout autre sujet à traiter devant une pareille assemblée. Le lieu, les circonstances ouvraient un horizon plus vaste. L'évêque de Nancy fut au-dessous de sa tâche. Pendant son discours, un incident fortuit révéla d'une

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manière frai)panlG la disposition des esprits. Le prédicateur ayant fait le tableau des maux occasionnés par la gabelle, les api)laudissemenls éclatèrent. « On était dans une église, le saint sacrement exposé et le roi présent; jusqu'alors, on ne s'était permis d'a[)plau(lir ni au sermon, ni en présence du roi. »

On n'était pas au bout des étonneménts, dans le monde des privilégiés.

L'ouverture des états généraux eut lieu le lendemain le 5 mai : on avait aménagé à la hâte la grande salle des Menus-Plaisirs dans l'avenue de Paris pour y recevoir les députés. Beaucoup des spectateurs avaient été admis à la cérémonie; on avait élevé une scène pour y placer le trône du roi, le fauteuil de la reine, et des chaises pour le reste de la famille royale. Les trois ordres étaient pour ainsi dire dans le parterre; le clergé et la noblesse à droite et à gauche; les députés du tiers en face. Ils avaient déclaré d'avance qu'ils rompraient avec l'usage encore pratiqué la dernière fois que les états généraux s'étaient rassemblés , et qu'au moment de l'arrivée du roi, ils ne se mettraient pas à genoux.

Toute la France était en éveil et attendait cette heure solennelle. Gomme il n'y avait pas

do journaux en province, la plupart des députés du tiers avaient créé, dans les chefslieux importants, des comités de correspondance, à qui ils adressaient des comptes rendus presque journaliers des événements, i.a population se réunissait au théâtre pour en entendre la lecture : quand ces lettres étaient très intéressantes, on en demandait une lecture nouvelle. Pour satisfaire la curiosité surexcitée des petites villes et des bourgades , le comité de correspondance faisait imprimer chaque lettre et la répandait. On la lisait tout haut, les jours de marché, aux paysans assemblés, anxieux, ne voyant dans la Révolution que la libération de la terre.

Dans la province d'Auvergne, deux députés du tiers remplissaient avec ponctualité cette besogne fatigante. L'un était Gautier de Beauzat, avocat à Olermont-Ferrand, et l'autre Huguet, de Billom, procureur syndic. On a conservé leur correspondance. Nous lisons dans la première de ces lettres, datée du 5 mai, le récit circonstancié de la séance d'ouverture des Etats généraux.

« L'appel fut fait dans une salle oi^i les trois ordres étaient réunis pèle-méle. On appelait

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ensemble le clergé, la noblesse el le tiers de chaque (lé[)ulalion. l^n passant de celle [)reuiière salle dans celle appelée des Etats, on rencontrait les grand maître, maître et aide des cérémonies, lesquels prenaient, le premier, les députés ecclésiastiques; le second, les députés nobles, et le troisième, les députés du tiers, et conduisaient chacun à la place qui lui était destinée.

» La salle était majestueuse, mais mal disposée pour l'acoustique. Les bancs étaient placés horizontalement. Les spectateurs étaient infiniment mieux. Ils étaient assis sur des sièges, en forme de gradins, dans deux rangs de loges, entre des colonnes.

» On avait élevé au fond de la salle un théâtre sur lequel était le trône; la reine était à côté du roi; les princes, princesses, ducs et pairs et grands officiers de la couronne étaient sur les côtés. Les dames de la cour remplissaient deux balcons en prolongation du théâtre à gauche et à droite.

» Le roi prononça nettement un discours d'environ quatre minutes. Il fut interrompu par des applaudissements lorsqu'il prononça ces paroles : « Messieurs, le jour que mon » cœur attendait est enfin arrivé, et je me vois

» entouré des représentants de la nation, à » laquelle je me fais gloire de commander. . . Tout » ce qu'on peut attendre du plus grand intérêt au » bonheur public, tout ce qu'on peut demander, » à un souverain, le premier ami de ses peuples, » vous pouvez, vous devez l'estimer de mes » sentiments. »

» Les députés du tiers apprécièrent ainsi ce discours : il est simple et patriotique.

» Le garde des sceaux, Barentin, lut, pendant près de vingt-trois minutes, un rapport qui ne fut entendu que par ses voisins... Je me suis borné à réfléchir sur ce qu'il pouvait ou devait dire de bon. Vous en saurez autant que moi, jusqu'à ce que cette pièce soit publiée.

» M. Necker a prouvé par la longueur de son discours qu'il avait eu besoin de se rendre invisible pendant les derniers temps. La lecture a duré deux heures et demie. Au commencement il s'est assez bien fait entendre, quoique parlant péniblement, parce qu'il est fatigué de travail. Puis, après une petite demi-heure, il a fait continuer par un de ses commis qui a une voix claire et sonore, de manière que nous n'en avons rien perdu. »

Le mémoire de Necker ne produisit pas sur les députés toute l'impression qu'il espé-

rail. 11 supposait la continuité, après les états généraux, de plusieurs iui[)ôts dont les cahiers demandaient la suppression ; il suggérait d'étendre les aides et les gabelles aux provinces exemptées ou rédimées; il laissait entrevoir la distinction des ordres comme étant primordiale ; enfin il froissait les susceptibilités, en ce qu'il disait nettement que le roi aurait pu se passer des états généraux qui n'avaient été convoqués que de sa volonté, et non en vertu du droit de la nation.

Néanmoins Necker fut applaudi à sept ou huit reprises, spécialement lorsqu'il eût dit : « Quel jour que celui-ci! quelle époque à jamais mémorable pour la France! les voilà donc après un si long terme, les voilà rappelés autour du trône, ces députés d'une nation célèbre à tant de titres! »

Cependant les physionomies des députés du tiers exprimaient plus d'énergie que celles du monarque et de ses conseillers, et ce contraste inquiétait les observateurs. On ne se dissimulait pas que deux grands dangers, la banqueroute et la famine, menaçaient la France et que tous les deux exigeaient des solutions j promptes. Dès le premier jour, le tiers s'aperçut qu'on ne pourrait prendre aucune délibération

rapide, avec les prétentions de la majorité des deux premiers ordres, la noblesse et le clergé.

La bataille allait s'engager, dès le lendemain, sur la vérification des pouvoirs.

Ni les uns ni les autres n'avaient un plan politique arrêté. Le roi et Necker pas davantage.

M. de La Luzerne, évêque de Langres, un des esprits les plus éclairés du haut clergé, avait écrit, à la veille de l'ouverture des états généraux, une brochure pour proposer que les trois ordres se formassent en deux Chambres. Mais les privilégiés écartaient ce qu'ils appelaient une importation de TAngieterre et étaient résolus à combattre le vote par tête. Seule, la minorité de la noblesse, c'est-à-dire soixante membres, de la naissance la plus illustre, qui avaient ouvert leur intelligence aux lumières du xviii^ siècle, aurait pu accepter une seconde Chambre. La petite noblesse de province, les hobereaux étaient intraitables; ils se voyaient à la veille de perdre des privilèges qui n'imposaient plus do resj)ect à personne; ils avaient un mélange de \

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fi'ivoliLô (liiiis les manières, et de [)é(laiiLerie dans les opinions, le tont réuni an plus complet dédain pour l'esprit; « à moins qu'il ne se fît bête », ajoute madame de Slaël. Se sentant délaissés par l'opinion, il étaient prêts, en sortant de la séance d'ouverture, à proclamer la nécessité de l'emploi de la force ^

La cour voulait se réserver un moyen d'entraver la marche des états généraux, et, au besoin, de les dissoudre, si l'on s'apercevait qu'ils tendissent trop ouvertement à entreprendre sur la prérogative royale. L'entourage du roi voulait par une fausse habileté abandonner les trois ordres à eux-mêmes et laisser les esprits s'aigrir. On entretenait la noblesse dans ses intentions de refuser la vérification des pouvoirs en commun, tandis que le secrétaire de Necker, Goster, exhortait Messieurs du tiers à tenir bon, et les assurait qu'ils seraient soutenus. La pusillanimité des conseillers de Louis XVI était inconcevable et déjà cette assertion s'accréditait dans les rangs du tiers, et dans les diverses classes du peuple, que la cour et les ministres voulaient paralyser les états généfiraux.

1. Voyez Mémoires de MaloueL et Considérallons sur la \Révolutioti française de madame de Staël.

Malouet, s'était rendu chez Necker et chez le comte de Montmorin. Il ne put les faire sortir de leur imprévoyance. La faiblesse de Louis XVI était grande; mais ses ministres l'avaient réduit à une véritable suspension de ses fonctions royales par l'indécision avec laquelle ils le laissaient aborder les événements.

Le gouvernement, suivant le mot de Malouet, demandait conseil atout le monde et avait l'air de dire à tout venant : « Que faut-il faire? que puis-je faire? que veut-on retrancher de mon autorité? que m'en laissera-t-on? » L'anarchie devait naître de cet état passif et incertain du roi, s'effaçant lui-même devant le nouveau pouvoir qu'il appelait pour consolider le sien. Il n'avait ni franchise ni résolution; il ne savait ni donner, ni retenir.

« Les courtisans, également dépourvus de force, de sagesse et de combinaisons, accéléraient la catastrophe en se déclarant également contre les ministres et contre le peuple. » Ils avaient grand soin de s'éloigner avec mépris, avec aigreur, de tous les députés honnêtes et éclairés apportant des réformes et désireux qu'elles s'opérassent par des voies légales, et c'est encore Malouet qui a écrit des courtisans : « Ils semblaient dire au peuple : Tout ce qui

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peut vous plaii'o nous est odieux; ce uc sont pas seulement vos démagogues, les factieux, (pie nous détestons, nous en voulons autant et plus encore à tous ceux qui parlent de liberté, quelque modération, quelques conditions qu'ils Y mettent. »

Tandis que tous les fléaux, disette, froid rigoureux, anarchie, fondaient à la fois sur la malheureuse France, Necker fléchissait sous le poids des difficultés. Il n'était soutenu que par la rectitude de ses intentions et par la perspective de confiance et d'estime dont il croyait le tiers ("tat animé pour lui.

Quelques jours avant le 5 mai, Malouet avait ou une dernière explication avec Necker et Montmorin. L'évêque de Langres était présent. « Le roi, dit Necker à Malouet, a déjà lu une grande partie des cahiers, et il a vu dans les vôtres un article qui lui a fait plaisir et que nous voudrions voir adopté dans tous. Vous n'attribuez aux Etats que le droit de consentir et sanctionner les lois et les impôts. — Vraiment oui, repartit Malouet, et cela est conséquent à ce que je ne cesse de vous répéter : c'est à vous, c'est au roi à proposer, je n'ôte pas cette faculté à la représentation nationale; mais si vous I prenez l'initiative, en vous appuyant toujours

2^l4 ÉTUDES d'un autre TEMPS.

sur nos mandais, elle vous restera; car si nous les altérons, si nous les dépassons, vous aurez toujours à dire : « Je suis moi, le roi, le gardien, » le conservateur de vos serments, el de même » que je ne veux ni ne peux contrarier le vœu » national, vous, mandataires, ne le pouvez pas » davantage. » — Fort bien pour ce qu'il y a d'uniforme dans les vœux; mais pour ce qu'il y a de contradictoire, que ferez-vous? — Commencez toujours par constater la majorité des vœux uniformes et vous verrez que vous pourrez vous reposer sur des bases certaines, quant aux points principaux. Un des points principaux, c'est l'opinion par tète. — Vos cahiers ne la prononcent pas impérativement : mais beaucoup d'autres la prononcent , et la majorité des cahiers de deux premiers ordres la conteste. »

Malouet raconte qu'à ce moment de la conversation, M. de La Luzerne, évêque de Langres, intervint. « Le sage prélat, s'emparant de la difficulté avec sa vivacité modeste », proposa comme expédient de réduire les trois ordres à deux, en d'autres termes l'établissement d'une Chambre haute, composée de la noblesse et du clergé. C'était l'objet de sa brochure.

Malouet approuva ce plan parce qu'il ne trou-

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vail ricii do pire que de n'en i)oinL avoir, et parce (pTil n'y avait peut-être pas d'autre manière de débuter. Malgré les raisons fortement développées par M. de La Luzerne, ce plan ne convint point aux ministres. Du reste l'histoire nous apprend que les modérés eux-mêmes ne l'acceptèrent pas. Tous les députés que Malouct put voir avant l'ouverture des états, les plus éclairés, les plus habiles, aussi bien les aristocrates que les démocrates, tous pensaient comme Necker, que le roi ne devait proposer aucun plan, ni adopter aucune mesure impérative, qu'il fallait attendre les premières délibérations des états généraux, que c'était à eux qu'il appartenait de prononcer constitutionnellement.

Il n'v avait en effet dans l'histoire d'aucun peuple rien d'analogue à ce qui se préparait, tant les dissentiments étaient profonds et les prétentions formidables; mais, phénomène non moins surprenant, on apercevait à peine les tempêtes dont on était environné. La Révolution était faite depuis longtemps dans les esprits avant qu'elle apparût triomphante et comme enivrée. Les idées et les vœux des politiques modérés se trouvaient déjà dépassés, le jour où ils purent se produire, et, comme le fait observer

Mallet du Pan, il ne devait y avoir qu'an instant dans l'Assemblée constituante pour les hommes qui auraient pu sauver la France à la fois du despotisme monarchique et de la tyrannie populaire.

Dès '1788, les écrits violents, anarchiques, pullulaient; leurs auteurs voulaient, dans six mois, créer un gouvernement parfait, et donner les plus belles leçons aux États libres. Dans cette multitude de pamphlets, on ne voyait ni deux avis, ni deux idées, ni deux plans conformes. Au lieu de montrer les intérêts communs, on s'étudiait à mettre en lumière les intérêts opposés, ce qui faisait dire encore à Mallet du Pan, « qu'il se pourrait bien qu'après tout ce train et cette discorde les députés entrassent aux états généraux, blasés sur toutes les contestations ».

Il ne pouvait en être autrement. L'expérience et la science politique manquaient à ces hommes de bonne foi. Pas plus que les leçons de U Esprit des lois, les leçons qu'offraient la constitution de l'Angleterre et son histoire ne pouvaient balancer l'efTet capiteux des idées démocratiques présentées par le Contrat social, et auxquelles l'avènement de la république des États-Unis donnait un appui irrésistible. Qui ignore que

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le livre de Delolnie, répandu dans toute l'Europe, était à peine lu en France et rencontrait, parmi ses rares lecteurs, encore plus d'antagonistes (]ue de partisans?

« L'esprit universel était celui de l'indépendance, » disait un observateur des plus avisés. Clergé, noblesse, tiers état, cbacun voulait une extension de prérogatives pour soi et pour les siens, et la suppression ou la réduction de toutes celles qui lui étaient étrangères. La noblesse de province ne voulait plus supporter le joug de celle de la cour; le clergé inférieur, voulait entrer en partage des dignités du haut clergé; les officiers et sous-offîciers de l'aruiée, partant des mêmes principes, tenaient le même langage, et les grands seigneurs trouvaient très bon que le roi fût le maître absolu partout ailleurs que dans leur classe, où ils voulaient être les compagnons, plutôt que les serviteurs du souverain. « De ce choc simultané, il résultait dans les représentants de la nation une apparence trompeuse d'unanimilé pour des réformes et pour la constitution d'an régime de liberté, que chacun entendait à sa manière. Hormis dans les idées de Mirabeau et de quel- I ques modérés, il n'y avait pas à proprement f parler d'esprit politique. Que faisait alors le

gouvernement? Il attendait, il appelait tous les périls et n'en repoussait aucun... « Ge qu'on peut appeler véritablement un chef du parti, exécutant un plan combiné de gouvernement, je ne connais pas une telle chose dans le cours de la Révolution, écrivait Malouet, jusqu'à la journée du 18 Brumaire. »

S'ils n'avaient pas de plan politique, les députés du tiers état avaient un plan social, ils n'eurent même que celui-là, et ils sacrifièrent toute la politique à sa réalisation.

Ils devaient même lui sacrifier la conscience. Sous le prétexte de détruire la confusion ancienne de l'Eglise et de la puissance publique, ils allaient faire une confusion non moins grande, au nom de l'État, en sécularisant le sacerdoce, et en transférant au nouveau souverain, le peuple, le pouvoir de conférer par soq vote le caractère ecclésiastique; ils rêvaient même de lier, par un serment prêté à Dieu, les ministres du culte à une constitution civile « usurpée sur Dieu «.

S'ils s'égarèrent en voulant rétablir l'individu dans sa liberté morale complète, ils ne

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se tromi)èrent pas dans leur dossein do lai assurer la complète liberté de la [)ropriétô et de la i'aniille. Leur i)reaiière parole devait élre : « Nous avons à détruire le régime féodal » ; et leur dernière : « Le territoire de la France est libre comme les personnes qui l'iiabilent. »

Est-il besoin de rappeler que, depuis plusieurs siècles, la royauté était venue en aide aux légistes pour donner Tassant à la forteresse féodale? Tout travail, toute industrie, en un mot tout ce qui regardait la production recevait encore Tinfluence de la seigneurie. L'inégalité des droits dans la constitution de la propriété se retrouvait inévitablement dans les mille détails de l'existence sociale. Le cours du temps, le développement des lumières, avaient en apparence amoindri les distances. Elles n'avaient fait qu'augmenter les impatiences. Plus le nombre des petits propriétaires s'accroissait tous les jours, plus le souvenir odieux des origines des redevances féodales s'avivait. Turgot avait succombé devant l'opposition des possesseurs de cens; et Boncerf, presque à la veille de la Révolution, voyait son livre ; sur V Inconvénient des droits féodaux condamné au feu par le parlement. L'opinion publique, si

forte en ce temps-là, allait maîtriser bien vile les résistances.

Il n'y a pas en effet de question dont la solution devait moins faire hésiter nos pères. Ils étaient résolus dès avant la rédaction des cahiers, et ils envisageaient la responsabilité de cette entreprise avec une parfaite tranquillité d'âme. Ils avaient la conviction que c'était établir dans la société la justice qui lui manquait, et qu'au point de vue économique, c'était le moyen de développer la richesse.

C'est une erreur de croire que sans la Révolution on aurait pu amiablement obtenir la libération du sol. C'eût été possible, avec la haute noblesse, celle qui devait donner l'exemple du sacrifice dans la nuit du 4 Août, mais avec les hobereaux de province plus nombreux, plus passionnés il n'y avait rien à faire. Arthur Young qui avait causé avec eux écrivait : « Les nobles, avec qui je converse, me dégoûtent par leur opiniâtreté à conserver leurs anciens droits, quelque onéreux qu'ils puissent être pour le peuple. » Necker , dans son rapport au roi pour obtenir la convocation des étals généraux, avait été contraint de déclarer : « Que jamais il n'entrerait dans l'esprit du tiers de chercher à diminuer les prérogatives seigneu-

A PROPOS DU CENTHNAIi; !•: Dli 1780. 251

l'ialos ou lionorifKjuos (|ui dislinguciil les doux [)remiei's ordres dans leurs propriétés ou dans leurs personnes. »

Arthur Young, à qui il faut encore revenir pour apprécier la paralysie de l'agriculture par l'eiTet du régime féodal, s'écrie à la vue de nos campagnes en friche : « Quel vice que les seigneurs, au lieu d'être les bienfaiteurs de leurs pauvres voisins, n'en soient que les tyrans par leurs abominables droits féodaux! « Et il finit par écrire cette phrase plus cruelle certainement que sa pensée : « AAi ! si j'étais pour un jour le législateur de la France, je ferais bien danser tous ces grands seigneurs ! »

On ne lit que les cahiers des bailliages, œuvre de la bourgeoisie; c'est dans les cahiers des paroisses, les enquêtes du premier degré qu'on retrouverait le sentiment des paysans, dans sa sincérité et sa force. Les conditions du travail agricole étaient dures , sans outillage , sans chemins. L'état misérable des paysans n'avait d'égal que leur courage.

Quoique régis par une législation dont le

principe était le même dans toute l'Europe

féodale, les droits seigneuriaux variaient à

1 l'infini suivant la province et même suivant la

paroisse; mais c'était en France, que le système

féodal avait le plus perdu tout ce qui pouvait protéi^er ou servir. Enfin, notre noblesse, suivant le mot de l'auteur de l'Ancien Régime et la Révolution, était de moins en moins une aristocratie et de plus en plus une caste.

Depuis vingt-cinq ans au moins, la plupart des villages plaidaient pour voir diminuer les revenus seigneuriaux; au moment où les cahiers se rédigeaient, ils étaient encore engagés dan^ ces procès interminables qui dévoraient leurs ressources. La convocation des états généraux était devenue le signal d'une clameur universelle et retentissante. Toutes les campagnes s'étaient ébranlées à la fois. Depuis la Réformation des coutumes, elles n'avaient jamais eu une autre occasion d'exprimer leurs griefs et leurs doléances.

Les députés du tiers, très versés la plu pari dans la science du droit, et qui renfermaient dans leur sein des juristes comme Merlin et Tronchet, avaient avant tout confiance dans les moyens judiciaires. Ils voulaient d'abord prononcer la suppression des attributs caractéristiques de rinégalité et du privilège. Mais le sentiment de l'équilé leur faisait distinguer dans l'ancien régime seigneurial les obligations régulières librement consenties. Les débiteurs de

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CCS redevances devaient être admis au radial, sans tenir compte des clauses qui les avaient déclarées perpétuelles et non rachetables. Si sur ce point l'Assemblée ne put pas achever son œuvre, ses successeurs ne gardèrent pas ses ménagements et ne se contentèrent pas, comme les constituants, de renverser Tarbre; ils détruisirent jusqu'aux racines.

Les mêmes convictions, nos pères de 89 les [)orlaient surtout dans les modifications à établir dans les rapports entre les personnes. Ils entendaient reprendre ces rapports du haut en bas de la hiérarchie sociale. Ils avaient adopté pour devise le mot que Mirabeau avait écrit le 16 août 1788 : Guerre aux privilégiés et aux privilèges! C'est du droit que sortait pour eux le principe de la Révolution, du droit, que le grand orateur proclamait le souverain du monde. Ce n'étaient pas seulement les exemptions personnelles en matières de subsides, c'était aussi la vénalité des offices de judicature et des offices municipaux, et les privilèges de certaines provinces qui offusquaient la raison. Les députés du tiers étaient convaincus que l'esprit national serait formé, que tous les Français seraient réunis en une seule famille, le jour où il n'y aurait qu'une seule loi, un seul

25'l ÉTUDES d'un autre TEMPS.

mode cU administration, et qu'on aurait abjuré tout esprit de corporation particulière. L'idée d'unité, l'œuvre lente et glorieuse des rois de France depuis Philippe-Auguste et saint Louis jusqu'à Louis XIV, avait toujours été le rêve des légistes. Sans les hommes de 89, sans leur volonté de fer, combien d'années encore aurait-il fallu attendre pour vaincre les résistances locales? Pour eux, la France ne devait plus être une réunion de provinces et de populations diverses, il fallait qu'il n'y eût plus qu'un territoire, pour qu'il n'y eût plus qu'un seul peuple.

Fis n'étaient pas moins prêts, comme conséquence de la réalisation de l'unité nationale, à réformer les bases même de Finipôt. Peu de matières avaient été plus préparées et mieux étudiées par les économistes du xviii'' siècle. Déjà l'assemblée des notables avait émis un vœu en faveur de l'égalité de l'impôt, et cette idée d'une contribution commune à tous les Français paraissait le corollaire du droit d'y consentir.

Un autre corollaire de l'idée d'unité était l'antipathie presque soudaine que la nation conçut pour ses institutions judiciaires. Malgré ses vices de procédure, la justice de l'ancien régime n'était point servile. Lorsqu'en 1770,1e parlement fut brisé, le barreau s'était associé à

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sa fortune et s'était condamné au silence; mais, en un seul jour, le fruit d'une popularité laborieusement acquise avait été perdu. Le [larlement de Paris ne s'était-il pas avisé de réclamer les formes surannées de 1614, afin de paralyser les états généraux qu'il avait réclamés y Les autres parlements allaient prendre aussi les mêmes délibérations hostiles. Les députés du tiers avaient senti ijue pour réduire en poussière une législation qui divisait les hommes en corporations et en classes et qui « rendait les droits plus inégaux encore que les conditions », il fallait en finir à jamais avec la résistance de l'esprit parlementaire. Cette résolution devait même entraîner jusqu'à la destruction de l'inamovibilité de la magistrature nouvelle , des esprits aussi équilibrés que Thouret, ïronchet et Rœderer. Par leur éducation philosophique et abstraite, ils étaient quand même, ce qui est redoutable dans les choses humaines, d'implacables logiciens.

C'est l'état d'esprit des députés que nous cherchons à retracer au moment où va s'ouvrir cette assemblée qui s'appellera la Constituante et c'est dans l'œuvre de reconstitution de la société civile que les traits sont les plus frappants.

Le tiers, qui seul pouvait prendre la direction de la Piévolution, avait un profond mépris pour les institutions qui reposaient sur le respect du passé. Gomme tous ses membres tendaient à la confusion des rangs, et qu'ils voulaient substituer le principe d'individualité au principe de corporation, ils n'évitèrent pas le danger de se heurter à la société religieuse. Les jurisconsultes, comme Thouret, ne devaient reconnaître dans le clergé que des individus, des citoyens. C'était la sécularisation du monde moderne. S'ils s'étaient arrêtés à cette limite, la conscience n'eût pas été violée. Mais le levain janséniste avait laissé des ferments dans une partie de la bourgeoisie : et elle allait sans réfléchir empiéter sur le domaine de l'âme et de la croyance.

C'étaient les droits naturels que les légistes rêvaient de formuler et de consacrer. Les rois de France, après avoir abattu la puissance seigneuriale, avaient bien tenté quelques timides réformes dans les rapports entre les personnes, mais la société civile avait néanmoins gardé son caractère féodal. Il y avait encore des

sujétions qui étaient imposées à la personne, et que la personne était obligée de subir, par cela seul qu'elle babitait un certain lieu.

Il ne faut pas oublier que la servitude personnelle et la mainmorte existaient encore en 89 ', principalement dans les coutumes de Mont-Jura, de Nivernais, de Bourgogne, de Bourbonnais, de la Marche, de Yitry-le-François, de Troyes, et dans les coutumes locales de Blois. Les droits qui dérivaient de la servitude et qui la représentaient, étaient encore plus généralement répandus. On n'a qu'à consulter les rapports de Merlin, si l'on veut avoir une vue complète des droits qui représentaient encore la vie servile. Les histoires de la Révolution en n'étudiant pas ces documents, et en ne faisant connaître que les faits dramatiques, ont répandu les idées les plus fausses ou les plus incomplètes.

Il nV avait pas jusqu'à l'expiation du crime qui ne fût privilégiée et qui ne distingua les hommes. Les coupables n'étaient pas égaux sous le niveau du châtiment, de même quepar un reste de tradition de la soHdarité barbare, le crime d'un seul devenait le crime de toute sa famille.

1. Voyez rapports de Merlin sur les Droits féodaux, et d'Enjubault sur le Domaiue.

Sur ces points, la philosophie du xviii*' siècle avait profondement préparé les esprits pour recevoir la semence de la justice. On devait aux philosophes le principe humain, adopté d'avance par toutes ces âmes généreuses, que les fautes, comme les peines, sont personnelles. Le germe avait poussé; il n'y avait plus qu'à couper la récolte.

L'esprit de sociabilité, le développement de la sensibilité, avaient singulièrement influé dans les familles bourgeoises sur la puissance paternelle, et sur les rapports personnels entre époux.

Les ordonnances de Louis XIV qui avaient accru l'autorité du père, dans Tintérèt de l'orgueil du sang, étaient usées.

La littérature, le théâtre, les romans avaient vulgarisé des notions diamétralement opposées à celles qui servaient de fondement à la société du temps. Sans nier le principe religieux qui entre dans l'union conjugale, nos aïeux entendaient nettement séparer le spirituel du temporel, et réaliser l'axiome « l'Éghsc est dans l'État et non l'État dans rÉ^bse ». Ils n'avaient pas oublié le vœu contenu dans l'ordonnance de 1539 qui appelait un fonctionnaire laïque, à concourir à l'acte du ministre

de la religion, vœu qui au milieu des guerres religieuses, avait été écarté par rordonnance de Blois de 1579.

Distinguer entre le contrat et le sacrement, entre l'acte civil et l'acte religieux, c'était, suivant le langage de Thouret, replacer les choses dans l'état naturel. Mais l'esprit nouveau pénétrait encore plus avant et allait introduire l'égalité dans la famille, par la loi des partages, cette loi sociale par excellence, qui ne contenait pas seulement le principe essentiel de la Révolution, mais aussi qui amenait la division du sol et transformait la France en une nation d'agriculteurs.

Gomme conséquence^ l'égalité des partages devait conduire à la liberté testamentaire, au renversement de l'ancien droit successoral, fondé sur le droit de primogéniture, sur la prééminence du sexe masculin, sur la qualité des terres et des personnes. Le spiritualisme qui faisait dire à Leibnitz, « les testaments en droit pur, n'auraient aucune existence de raison, si l'âme n'était immortelle », était le fond du tempérament moral des hommes du tiers qui entraient dans l'Assemblée constituante. Ils aimaient à remonter aux sources de toutes les institutions humaines, jusqu'aux

?C0 ÉTUDES d'un autre TEMPS.

premières vérités. C'était tout à la fois la force de ces généreux esprits quand ils cherchaient à établir la justice et leur faiblesse en politique quand ils essayèrent de donner à la France une constitution.

Les circonstances au milieu desquelles se réunissaient les états généraux étaient particulièrement graves. En 1788, la récolte avait été mauvaise. Par surcroît, à la veille delà moisson, la grêle s'était abattue depuis la Normandie jusqu'à la Champagne, dévastant 60 lieues du pays le plus fertile. L'hiver, le plus dur qu'on eût vu depuis quatre-vingts ans, était venu ajouter ses rigueurs à la disette *. Ni les précautions administratives ni la charité privée ne suffisaient aux besoins et aux souffrances. Dans certaines provinces, les malheureux mangeaient des grains d'avoine ou du son mouillé. Dans les grandes villes, chaque boutique de boulanger était environnée d'une foule à qui l'on distribuait, avec la plus grande parcimonie, une ration. Un témoin oculaire raconte qu'à Paris

i. Floquet, Histoire du parlement de Paris^ t. VII. — Montjoie, t. V. — Archives nationales, H, 1453.

les farines étaient d'une qualité détestable, qu'il a vu du pain d'une couleur jaunfdre, d'une odeur infecte et tellement dur, qu'il fallait le frapper à coups redoublés de bâche pour en détacber des portions; et encore pour avoir de ce pain qu'on appelait pain de chien, il fallait faire queue des journées entières.

De toutes paris, en mars et avril 1789, l'émeute éclate. En Languedoc, en Artois, à Amiens, à Angoulême, à Nantes, à Cette, les grains sont pillés; les paysans armés de bâtons parcourent les villes, en menaçant de tout mettre à feu et à sang, si on ne leur donne du blé ou de l'argent. En vain, on adjoint des escortes aux convois de grains, des troupes d'bommes et de femmes armés de sabres et de fusils se mettent en embuscade, sautent à la bride des chevaux et les empêchent d'avancer. L'imagination populaire s'exalte et voit des accapareurs dans tous ceux qui ont part au commerce, ou à la manutention des blés.

A ces souffrances venaient se joindre d'autres causes d'exaltation, particulièrement la désorganisation administrative. Les assemblées provinciales, dès 1788, avaient adressé aux habitants des paroisses des circulaires , afm d'apprendre d'eux-mêmes dans le détail tous les

2G2 ÉTUDES d'un autre temps.

griefs dont ils pouvaient avoir à se plaindre. Ces assemblées étaient entrées en guerre, partout, avec les intendants et les subdélégués. Au milieu des récriminations et des conflits, la marche de l'administration publique s'était ralentie, en attendant qu'elle s'arrêtât tout à fait. On sait quelle place elle occupait depuis longtemps en France, la multitude d'intérêts auxquels elle touchait chaque jour. On aura ainsi une idée du nombre de gens qui se trouvèrent atteints par l'arrêt de la machine administrative.

La désorganisation ne lit que s'augmenter dans les premiers mois de 1789. L'universelle enquête, faite pour la rédaction des cahiers, avait mis en présence, dans le plus obscur village, toutes les revendications. A travers les correspondances des intendants et des commandants militaires, on distinguait le grondement sourd d'une fureur prochaine. « Les gens qui avaient le plus à redouter les colères du peuple s'entretenaient à haute voix en sa présence des injustices cruelles dont il avait été toujours victime. Gomme il n'avait pas paru, un seul instant, depuis cent quarante ans, sur la scène des affaires publiques, on avait absolument cessé de croire qu'il put jamais s'y montrer.

En lo voyant si insensible, on le jugeait sourd '. »

Il no l'était plus, il écoutait. Le boulanger et le marchand de grains reçurent le premier assaut. Mais dès que les états généraux furent élus, un raisonnement instinctif fermenta dans les cerveaux des paysans. « La bonne assemblée et le bon roi veulent que nous soyons heureux. Si nous les aidions î Si nous nous déchargions des redevances! A bas les seigneurs! » Et les incendies des châteaux commencèrent. Ce sont surtout les parchemins, les titres de propriété et de rente que les paysans recherchent. Ils les brûlent avec les chartriers. En Auvergne, ils disaient tout haut qu'ils étaient avisés que Sa Majesté le voulait ainsi.

A Paris, jamais il n'y avait eu tant de misérables. Paris était le refuge des affamés et des exaspérés appartenant aux provinces voisines^ La stagnation des industries, l'élévation des octrois, la rigueur de l'hiver, la cherté des vivres avaient réduit à l'extrême détresse la classe ouvrière ^ Les documents les moins contestables indiquent qu'en 1789, il y avait

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