MIRA HE AU ET CHAMFORT
VOUS, do n'agir ({uo sous vos yeux, de n'avoir qu'une même àuie. »
El celui qui éciivait ces lignes n'était pas non plus le premier venu. Il se nommait Mirabeau.
J'essayai naguère d'analyser la correspondance de Thomas avec Ducis. C'est une conversation mélancoli(jue et tendre, les confidences honnêtes de deux âmes calmes , égales et. heureuses.
Quel contraste avec les lettres dont nous allons citer des fragments \
Quand il rencontra Mirabeau, Ghamfort avait près de quarante ans.
La société, ce qu'on appelle le monde, tant fréquentée par lui, n'était plus à ses yeux qu'une lutte de mesquines vanités, tour à tour blessées et humiliées l'une par l'autre, expiant le lende-
1. En Tau V de la République, Gingucné, rédacleur en chef de la Décade, dépomUani les papiers de Chamfort, découvrit vingt et une lettres que Mirabeau lui avait adressées. Quant aux réponses de Chamfort, si nous en croyons M. Lucas de Montigny, elles ont été lacérées durant la réaction folle et sanguinaire qui substitua au Panthéon le cœur de Marat aux cendres de Mirabeau. Les Œuvres de Chamfort ne renferment que deux de ses leUres : ce ne sont pas heureusement les moins intéressantes.
main dans le dégoût d'une défaite le triomphe de la veille.
De ces petits succès d'amour-propre dont les gens de lettres sont épris, il en avait, dit-il, par-dessus la tête. La réputation de savoir bien manier l'ironie lui avait donné cette sorte de considération que les militaires ont pour ceux qui manient supérieurement l'épée. Il se sentait plus redouté qu'aimé.
Ne voulant plus se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu'il savait par des gens qui les ignoraient, il se plaisait moins dans un salon.
Le goût de la retraite et du travail était devenu très vif chez lui. 11 avait vu beaucoup d'hommes, et il n'avait pas encore découvert un homme.
Mirabeau fut le premier qu'il rencontra. Il s'attacha à lui , précisément parce que Mirabeau avait ce qui lui manquait. Il fut séduit par la passion débordante, la fécondité d'idées, la vaillance de cœur , la force et l'ampleur d'esprit, l'orgueil gigantesque, et enfin par cette sorte de fascination qu'exerce le génie, quoique s'ignorant encore et attendant son heure.
Quelle stupéfaction pour celui ([ni s'était
MIUAHKAU ET CMAMFORT. 23
moqué avec lauL (h; (ici et do persistance des allachemeiits terrestres, do trouver précisément ce cœur chaud et celle tête froide^ cette nature complète qui respecta toujours chez les autres la conviction et la sincérité, et qui prisa avant tout dans sa vie deux choses r-le dévouement absolu à une idée, et la flamme dévorante des passions amoureuses !
Ce fut un spectacle bien fait pour exciter les rires du Paris désœuvré et élégant que cette amitié de deux êtres si peu doués en apparence d'affinités et de sympathie l'un pour l'autre.
La nature elle-même paraissait les avoir créés pour être en tous points dissemblables.
L'un, d'une taille un peu courbée, d'une figure pâle, d'un teint maladif, avec une voix ténue; l'autre, avec une crinière, le masque couturé, mais énergique et vivace, les yeux flamboyants, la voix retentissante et le corps athlétique.
Le lion et le chat, disait llivarol. Ils avaient cependant un sentiment commun : ils avaient soufî'ert.
Si Mirabeau n'eût pas été en prison, s'il n'eût pas été exilé, aux gages d'un libraire, s'il n'eût pas eu faim, nous n'aurions pas eu le Mirabeau
de la GonslituaaLe, reiinemi ardent des privilèges. Ses souffrances furent son rachat. Elles étaient nécessaires aux desseins que lui réservait la mystérieuse destinée.
Ghamfort avait autant que lui Tàme indépendante; mais sa vie était un tissu de contrastes apparents avec ses principes. Il détestait les princes et il était attaché à une altesse; il aimait la pauvreté volontaire et il ne vivait que de pensions.
Au début de cette amitié, l'homm.e de génie plia devant l'homme d'esprit. — Un philosophe n'en sera pas surpris.
Des qualités trop supérieures rendent moins propre à la société : Mirabeau, qui avait gardé de ses ancêtres le don du commandement, qui y joignait le don plus terrible de la familiarité, Mirabeau subira, tant qu'il ne sera qu'homme de lettres, Tascendant de son spirituel compagnon.
Les lettres adressées à Ghamfort ont en outre une importance historique. Elles sont à peu près les seuls documents sur l'époque qui suivit l'appel du jugement de séparation de corps rendu par le parlement d'Aix, au profit de la comtesse de Mirabeau, le 5 juillet 1788.
Dans ce moment-là, tout était réuni contre
Mirabeau : i)areiits, amis, fortune, Tavaient abandonné. Quand il [)araissait en publie, traînant après lui ses délies, ses procès, ses scandales, marqué au front de la malédiction paternelle, on faisait le vide.
Ghamfort seul lui tendit alors la main. Je me trompe : une autre personne, qui n'est pas Sopbie de Monnier, se dévoua et voulut, disaitelle, lui tenir lieu de tout.
Si les cœurs fortement passionnés sont seuls capables d'aller au grand, qui aurait été plus doué que Mirabeau? Mais la violence de ses passions n'avait d'égale que leur incurable fragilité.
C'est deux mois après l'arrêt de séparation de corps que commence la correspondance publiée par Ginguené. Mirabeau composait son livre intitulé ; Lettres de cachet et Prisons d'État, ouvrage indigeste, mais plein d'idées, d'un style inégal et inachevé, parfois éloquent.
C'est Ghamfort qui est chargé de revoir les épreuves. « 0 vous (lui écrit Mirabeau, trop souvent enthousiaste), qui avez Tàme de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire,
26 ETUDES D'UX autre TEMPS.
quand il rit et ne grimace pas, si vous voulez laisser quelques jours sur votre pupitre mon ouvrage, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons livres. »
Ghamfort corrige. Mais déjà Mirabeau est en quête de nouveaux sujets do travail. Il étudiait toutes choses avec acharnement, avec l'ardeur propre à sa nature absorbante et jamais assouvie. Il n'est pas écrivain; sa plume recherche l'expression large et pleine quand elle doit être simple; il n'a pas de goût, et l'on sent sous la phrase les éclats d'une voix qui ne demande qu'à gronder.
Ghamfort enlevait des périodes entières, comme un maître corrige un devoir d'écolier. — Peu importait au disciple. Il se préparait à son rôle futur et s'assimilait toutes les idées qui circulaient à l'entour. — Son cerveau était-il à sec? Mirabeau faisait causer Ghamfort; il frottait, comme il le dit, sa tête électrique et il en jaillissait des pensées étincelantes.
« Je ne m'accoutume pas, lui écrit-il le 22 juin 1784, à l'idée d'être réduit à causer par écrit avec vous, mon ami. Votre société est si douce, votre conversation si séduisante, votre amitié si confiante, qu'il est impossible
(liruiio i'ori'cs[)on(lanco on roiii[)lacc lo moindre rhai-nu'. L'nnion des âmes ne vent pas dr. rései'vi's : les lettres en exigent. Qui ponnait ex[)rinier ce qu'un seul de vos regards l'ait entendre? »
Ouîind on se sent ainsi compris et aimé, lùt-on un Alceste, on se laisse aller à Texpinsion . Cliamfort expansif ! Quelle antithèse, s'écriait le malin marquis de Champcenetz. — Et pourtant, il l'a été.
Un jour, Mirabeau avait éprouvé une de ces humiliations si fréquentes pour les hommes de cœur qui n'ont pas toujours été riches. Il se [)laignait de l'espèce humaine, et il penchait du côté de Démocrite, comme il appelait Ghamfort dans l'intimité.
« L'expérience, lui disait-il, m'apprend que le plus lâche des proverbes et celui qui déshonore le plus nos mœurs françaises, — Ami jusqu'à la bourse, — est un des plus vrais. »
Ce ton rude était rare dans les lettres de Mirabeau. Tournons le feuillet, et l'effusion reparaît.
« Vous êtes, continuait-il, l'ami le plus cher, le plus profond, le plus estimable et le plus sympathique que j'aie rencontré de ma vie. La persuasion intime dont je suis pénétré que
je vaux mieux que mes persécuteurs, et que dans les êtres créés, rien aussi ne vaut mieux que vous, me rend du sommeil, du bien-être, et même des jouissances... Écrivez-moi donc, et parlez-moi de vos productions. »
Ghamfort lui répond, le 4 avril 1784, par cette confession :
(( Jamais la vie d'un homme n'a été moins féconde en événements, et jamais elle n'a été plus remplie. Je vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville de Paris Tannée dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie que je compte pour quelque chose... Je ne finirais pas, si je vous parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois, que ce qu'ils ont d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et à soulever mon corps avec elle... La fortune fera ce qu'elle voudra, jamais je ne lui accorderai, dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième place. Si elle exige la
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première, ({u'elle aille dim aiilre côté, elle ne manquera pas d'asile. — On s'élonne qu'un homme, qu'on s'obsline à regarder malgré lui comme n'élant pas dénué de talents, ne veuille [)as subir la loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes, et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel on me voit garder dans mon portefeuille les productions qui m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon àme... L'impression! Si vous saviez des gens de lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion, que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sur de lui échapper. Le moyen que j'ai inventé m'en rend maître absolu jusqu'au tombeau, et même par delà; car je n'ai qu'à me taire : et ce que j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez par ce fait la profonde impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres, considérées comme métier et comme état. Eh bien! je les aime plus que jamais comme cul-
ture de l'âme, et elles me prennent i)i'esque tous mes moments, depuis que j'ai retrouvé mes facultés... Je prends le parti de la retraite; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que de la boue et des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse. »
Certes, la lettre est d'une belle langue, hautaine et vigoureuse! Mais lisons la réponse de Mirabeau, et voyez comme il y avait dans ces âmes une grandeur qui nous étonne, qui nous surpasse, et qui a péri.
« J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier Je ne connais rien de plus imposant que le caractère que vous avez esquissé en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont on peut se rendre un tel compte. Vous êtes la preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser; qu'on peut atteindre à la plus haute considération sans un respect superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arriver à l'indépendance pratique sans avoir jamais abaissé ou comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse; et que si le
mihahhai; i;r eu a m fout. 31
senlier qu'il iaul pieiidrc pour arriver au jjut est le |)lus escarpé, il est aussi le plus court. Grâces vous soient rendues, nion ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre! Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a jamais été môme stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moimême. Ce n'est pas sans doute que je me sois élevé à une philosophie aussi haute. J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions humaines m'ont trop longtemps garrotté... D'ailleurs, j'avais été trop passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune : ce ce n'est pas au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais, si j'eusse eu le bonheur de vous connaître, il y a dix ans, combien ma marche eût été plus ferme! combien de précipices et de ravins j'aurais évités! combien le peu que je valais se fût développé! et que de défauts acquis j'aurais contractés de moins! Tel que je suis, mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais, non pas vous aimer, c'est chose trop facile pour être méritoire, mais vous apprécier; et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui vous ai le mieux deviné. J'ai
beaucoup gagné dans votre commerce, j'y gagnerai davantage : il est peu de jours, et surtout il n'est point de circonstance un peu sérieuse ou je ne me surprenne à dire : Cliamfori froncerait le sourcil, ne faisons jms, n écrivons pas cela : ou Chamfort sera content; et alors la jouissance est double et centuple. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à ce point, fait voir dans la censure une loi, et, dans l'approbation, un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi : je ne vous offrirai jamais un échange digne de vous; mais tout ce que l'abandon d'une confiance profonde , d'un dévouement complet , d'une âme ardente, et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir d'attachant pour un homme qui sait bien le prix des talents et des pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment , vous le trouverez en moi ; et si j'ai eu le malheur de vous connaître si tard , ce sera du moins pour toujours que nous nous serons aimés. »
On ne connaît ni Chamfort, ni Mirabeau, si l'on n'a pas lu ces lettres-là ! Comme un souffle cornélien y circule, et comme l'émotion et la vigueur donnent de l'accent à la pbrase! Comme
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riiiiniililé est louchanto quand elle descend d'iint' ànie forte! Et ne vous paraît-il pas enfin que loiiL cela est fait pour être prononcé debout et le front haut?
Un événement imprévu vint donner à cette correspondance un nouvel intérêt. En août 1784, Mirabeau part furtivement pour l'Angleterre. Deux motifs Ty conduisaient.
Il était en appel devant le grand conseil, de la sentence du parlement de Provence. Le Mémoire qu'il avait publié avait offensé grièvement le garde des sceaux, M. de Miromesnil. Une lettre de cachet allait être lancée contre lui. Sur ces entrefaites, il avait été chargé par Franklin de traduire un de ses pamphlets contre le projet de fonder en Amérique Vordre de Cincinnakis. Au lieu de traduire, Mirabeau lit une imitation. Il y ajouta ses propres idées sur la noblesse héréditaire, et grâce à la coopération de Ghamfort, qui y sema plus d'un trait piquant, la brochure devenait un livre. Pour le compléter, un voyage à Londres, où se trouvait Franklin, était nécessaire.
Voilà Mirabeau en Angleterre ! Il n'y fréquenta
pas la haute compagnie; il s'en tint à quelques relations : Gilbert Elliott, Romilly^, lord Shelburn, furent ses hôtes. Il y fut malheureux ; il y mena, comme dix années auparavant, en Hollande, avec Sophie, une vie de labeur; mais il fit des provisions immenses d'extraits, d'idées, pour les temps meilleurs, altéré qu'il était de toute sorte de connaissances.
Ghamfort, qu'il avait laissé malade, ne lui écrivait pas; sa bourse s'épuisait et presque son
courage.
(( Mon ami, mon ami, écrit-il le 30 août 1784, que je suis inquiet I Qu'il est cruel pour moi de ne pas être votre garde-malade! de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre pouls bat! Yous êtes là, sous mes yeux, brûlant, agité, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets do la Bastille, étalés à la vue, ne m'auraient pas empêché de partir... 0 mon cher et digne Ghamfort! je sens qu'en vous perdant, je perds une portie de mes forces. On m'a ravi mes flèches. 0 mon ami ! recouvrez votre santé, et que votre amitié et vos conseils versent du baume dans mon cœur, et me ren-
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(lent ('apal)lo d'ùlro di^-ne do tous les sentiments (|ne vous m'avez montrés! »
rhitin, la lettre tant désirée arrive ; écoutez ce cri de joie (([ui sent peut-être un peu, dans la forme, l'école de Rousseau), et dites si jamais un homme, suivant le mol de Montesquieu, fut plus amoureux de l'amitié!
« Je reçois une lettre dont l'écriture a fait palpiter mon cœur, comme un billet d'amour lorsque j'avais vingt ans. «
Une fois rassuré, l'esprit de Mirabeau se donne une libre carrière.
Suivent les plus neuves considérations sur le peuple anglais et son esprit politique. Le publiciste devient éminent; il envoie des notes à Chamfort, et Ton entend déjà dans ses réflexions les premiers grondements de la foudre.
Bien que cette étude soit plus psychologique (|u'historiqae, on ne résiste pas au plaisir de citer ces quelques lignes.
« Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre, et j'en sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution en est la meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible. Je crois qu'individuellement parlant, nous valons mieux que les Anglais, et que le terroir du vin l'emporte sur
celui du charbon de terre, même par son influence sur le moral. Mais, qu'est-ce donc que la liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois, place au premier rang, un peuple si peu favorisé de la nature? Que no peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et défectueuse, sauve et sauvera le peuple le plus corrompu de la terre, de sa propre corruption? Quelle n'est pas l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce humaine, puisque ce peuple superstitieux, entêté, cupide et très voisin de la foi punique, vaut mieux que tous les peuples connus, parce qu'il a quelque liberté? Gela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi sur la nature des choses. »
Cependant la détresse augmente; Mirabeau est à son dernier écu. Toute visite de médecin coûte un louis à Londres, et une existence à laquelle il s'est dévoué, est menacée. Il s'agite de mille manières, essayant de faire des brochures, proposant aux libraires des traductions. « Champfort, lui écrit-il, je suis triste et malheureux : dites-moi si je peux compter sur vos indications. Je ne puis avoir un meilleur guide que votre goût exquis, votre incorruptible cons-
MlHAHIiAU ET Cil A M FOU T. 37
ciuiicc. Je nu veux pas luoiirir do faim ici, où Uoiisscau aurait j)(3ri do colLo iiialadio, s'il n'avait eu ({uo sos lalonts à donnoi' [)oui' liypoliiè(pio à son boulangor. J'ai l'àmo liauto et susceptible : je retournerai en France. »
Il y revint on elîbt, pour demander à son père un coui[)to do tutelle et une pension alimentaire.
J'en laisse, et avec regret, tant sont attachantes ces confidences passionnées, mêlées à des vues d'homme d'Etat, ces plaintes contre le destin qu'un serrement de mains et un mot aimable suffisent pour adoucir!
Quelle différence entre ces deux natures ! Tandis que toute souffrance, chez Ghamfort, tourne à l'aigreur, dans l'àme de Mirabeau elle tourne à l'élévation. Il a toujours plus aimé après avoir été malheureux; et dans son triomphe, on le verra do plus en plus confiant en ses amis, sans dégoût comme sans haine, prêt à se dévouer jusqu'à la dernière heure, et n'ayant recueilli de toutes ses infortunes que le désir ardent devoir atténuer celles de ses semblables.
(.ette correspondance finit véritablement le l^"" janvier 1785, par un billet de nouvel an.
Nous ne trouvons plus que deux courtes lettres datées de 1790; lettres presque sèches, si nous les comparons aux premières.
38 ÉTUDES D'UxN AUTRE TEMPS
Que s'était-il donc passé dans rinlervalley Elle avait enfin éclaté cette Révolution si pressentie et si attendue ! Et, en éclatant, elle métamorphosa ceux qui y prirent part.
Mirabeau perdit aussitôt toutes ses scories. II prit immédiatement l'autorité et la conscience de son génie. Gomme il portait en lui l'avenir, il se mit résolument à l'œuvre, espérant résoudre le grave problème qui n'est pas encore résolu.
Nous ne voulons pas redire quelques fragments de ces immortelles harangues qui firent lever la France entière, il y a cent ans.
Si nous réveillons les échos de cette grande tribune, c'est que, dans la dissipation de sa vie et dans l'accablement de ses travaux, Mirabeau eut de nombreux coopérateurs de sa gloire. Il s'aidait de tous les moyens à sa portée. Gomme les orateurs anciens, desquels Gicéron et Quinlilien exigeaient qu'ils eussent tout appris, il se faisait remettre des mémoires sur chaque sujet, se gonflait sans scrupule des idées d'autrui ; puis il fondait tout cela dans son cerveau, comme dans une fournaise ardente; et, quand l'heure de l'inspiration était venue, il prenait la parole,
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transformait souchiiii en or ce mët.'il incandescent, et les emprunts disparaissaient à travers les llannnes de son éloquence imi)étueuse.
Au premier rang de ces utiles instruments, avant Pellenc et Dumont (de Genève), nous retrouvons Chamfort.
Nul, dans ces moments de crise, n'était plus excitant; nul n'excellait, comme lui, à résumer une discussion, à fixer une impression générale par un trait vif et concis.
S'il faut, a dit Rœderer, pour entrer dans la circulation, qu'une pensée passe sous le balancier du talent, personne, plus que Chamfort, n'a frappé ce genre de monnaie.
On n'ignore pas qu'il fit présent à Sieyès du titre de sa fameuse brochure : Qu'est ce que le tiers état? tout; qua-t-ilf rien.
L'influence de Chamfort s'exerçait et s'arrêtait dans la conversation. Si en 1784, il dominait Mirabeau, en 1789, Mirabeau, non seulement le domine, mais l'écrase.
Nous avons un témoin impartial qui les vit de près à cette date.
C'était à un dîner au Palais-Royal, que donnaient les députés de l'opposition. Un des chefs de la gauche. Chapelier, amena un jeune homme,
i U E T U D E s D L' X A U T II E T E .M T :? ,
à la physionomie sauvage et rêveuse, élevé dans les bois et les solitudes de Bretagne.
Chapelier le présenta à Mirabeau sous le nom du chevaher de Chateaubriand.
Le grand convive parla beaucoup et surtout beaucoup de lui. Il fut éblouissant d'expansion et de coquetterie, bigarrant les discussions les plus arides de récits d'amour, de souhaits de retraite; et après avoir sondé jusqu'au fond les yeux de René, il lui apjiliqua brusquement sa main sur l'épaule. Je crus sentir la griffe de Satan, écrivait quarante ans plus tard l'auteur des Mémoires d' outre-tombe.
Ghamfort, qu'il connaissait davantage et qu'il a peint aussi vivement, lui parut à la fois irrité et crédule ; il secouait dédaigneusement la tête quand Mirabeau parlait de modérer la Révolution. Sa voix avait pris de l'aspérité.
Ce fut, en eiïétj la politique qui altéra légèrement l'alfection des deux amis.
Si les amitiés exclusives se blessent d'un repli de rose, ne nous étonnons pas, si dans ces années extraordinaires, oi^i tout était remis en question, où la race humaine était occupée à faire une décisive expérience, ne nous étonnons pas qu'il y ait eu des froissements entre ces deux tempéraments plutôt qu'entre ces deux cœurs.
MIUAHKAr KT n II AM FOIt T. 41
Miral)caii n'nvail niicniK^. (h.' ces opinions oxli'ômcs, ressources dr ceux ({ni n'oni (ju'nnc idée à la fois.
CliamforL avait, an contraire, plus de cet esprit français, composé (rinsoucianco et (Vïmpalicnce, \)va\ propre à la suite et à l'équilibre.
Plus ipraucun autre, Mirabeau avait, en politique, le bon sens, je veux dire rintelli^ence des besoins permanents du pays; bien que ses passions effrénées l'eussent condamné à n'aborder ce l)eau rôle de modérateur qu'avec les faiblesses immorales de la vénalité, sa clairvoyance le })oussait à être plus libéral qu'égalitaire.
Chamfort comme tous ceux qui ne se sont jamais mêlés aux affaires, et qui, dans la tourmente, resteni enthousiastes et lettrés, était vite capable d'exaltation et de lassitude. D'ailleurs, il n'était pas assez éclairé : la soif de nivellement absolu étouffait en lui le sentiment. Les anciennes inégalités sociales qui l'avaient humilié dans le monde, trente années durant, lui revenaient avec racre et le dévoraient. îi reconnaissait bien avec Mirabeau que TAssemblée constituante avait donné à:i peuple une constitution plus forte que lui; liiais il se confiait à une année d'éducation politique pou.r élever la nation à cet te hauteur. Il surprenait les girondins eux-mêmes
■i2 ÉTUDES d'un autre TEMPS.
par ses pastorales et ses naïvetés révolutionnaires. Il critiquait la réserve de Mirabeau. N'osat-il pas enfin, après la lutte oratoire du 13 octobre, proclamer la prééminence de Barnave?
Faut-il s'étonner que son ami ne lui écrive plus en 1790 : Je veux être digne de vous!
Les deux lettres qui ferment leur intéressante correspondance précèdent d'un mois la mort de Mirabeau.
Dans Tune, il presse Chamfort d'exécuter un projet de recueil de pensées littéraires et philosophiques, et de lui préparer un discours sur la suppression des Académies.
Dans l'autre, il annonce à son ami qu'il se réserve de défendre sa pension devant le comité de l'Assemblée. « C'est ce que je ferai, dit-il , avec l'amitié que je vous dois et l'énergie que vous me connaissez. »
La mort arriva, la veille de la séance oà Mirabeau devait lire précisément ce discours contre les Académies, que Chamfort a écrit tout entier et qui figure dans ses œuvres.
Huit jours auparavant, dans une promenade à sa campagne d'Argenteuil, rappelant les dangers qui déjà le menaçaient et auxquels il avait échappé, Mirabeau disait à Chamfort : « Je ne sais trop si je dois m'en réjouir; n'est-il pas