‹ Études de chant grégorienChapitre 14 sur 19 · ONZIÈME ÉTUDE · texte numérisé non relu

ONZIÈME ÉTUDE

Ce que disent les manuscrits

Ils ne disent rien ou à peu près dans cette question du rhythme où l’on voudrait les faire parler, sous prétexte de perfectionner la notation et de retourner à l’antique tradition. En fait, il est évident que les éditions rhythmiques 1° donnent des indications là où les manuscrits ne donnent rien ; 2° interprètent à leur gré celles qu’ils donnent : 3° parfois même les contredisent. Que le lecteur s’arme de patience pour me suivre dans ces analyses à la loupe et ces examens de notations en pattes de mouches. Je ne citerai que quelques exemples. Ils lui serviront de clef pour pénétrer dans ces arcanes où bien des gens s’imaginent être enfouis des trésors de science accessibles aux rares initiés. Et l’on a tant dit au public, toujours disposé à bien accueillir les résultats pratiques, que ces signes lui livraient le secret des manuscrits, qu’il

finirait par le croire. 11 importe de le désillusionner en lui donnant un aperçu de la manière dont on a traduit les manuscrits.

En avant donc, lecteur, et enfonçons-nous bravement dans les obscurités de la science antique.

Voici une jolie phrase :

Graduel du 17«dimanche après la Pentecôte

si - bi

On y voit des membres composés de deux neumes dont le premier porte un simple appui sur sa note finale; celle du second neume est un peu prolongée comme terminant le membre de phrase. C’est ce qu'indique le blanc de la notation et plus encore le sens mélodique. Or voici (jue l’édition de Solesmes nous marque un épisème ou ictus subdivisionnaire sur la seconde note du premier groupe de chaque membre de phrase.

Pourquoi?

Celui qui peut le dire en sait plus long que moi. Regardez dans les manuscrits, rien n’y indique cette subdivision. L/aurait-on introduite pour commencer par un appui ou frappé le second neume

dont la première note est un gros trait yj ? Mais

qui autorise à interpréter ainsi ce neume? Si dans certains cas il a cette signification, il ne Papas dans

d’autres. Pour le podatus, comme pour laclivis, si l’on admet que ce gros trait indique un ralentissement, il ne s’ensuit pas que la note soit plutôt au frappé qu’au levé. Elle peut très naturellement se placer au levé avec un petit ornement et un léger ralentissement :

si - bi

Il n’y a plus alors de raison pour subdiviser comme font les éditions rhythmiques; mais il n’est pas inutile d’observer combien leur mode d’exécution rend la mélodie moins claire et moins artistique.

Ou s’étonne comment ici, et en bien d’autres cas, la nouvelle école de Solesmes a sacrifié l’art et le goût à une théorie si mal fondée. Quelle différence entre la leçon précédente et celle-ci dont les divisions binaires sont insipides.

Je-ne tiens pas à imposer mon goût, mais n entends pas que d’autres m'imposent le leur ; et quand je trouve le mien conforme à celui de grégorianistes et de musiciens de grande autorité, je n’en veux pas facilement démordre.

; —» vi

quod est super om - ne no — men

Pourquoi sur la première syllabe d'omne et de notnen , le groupe est-il subdivisé sur la troisième note? Nulle trace de cette subdivision dans les manuscrits. Je pense qu’on l’a faite pour éviter de mettre une thésis ou appui sur la dernière note, avant de passer à l’autre syllabe du même mot (V. p. 82). Admettons que cette loi soit certaine ; on pouvait s’en tirer autrement et d'une manière en apparence plus conforme aux manuscrits. Us notent en effet —. On pourrait très

bien s’appuyer un peu sur la première note.

Exemple: J

om — ne

Qui empêcherait même d’attaquer cette première note enarsis, puisqu'elle coincide avec l'accent, en lui donnant, si l’on veut, quelque ampleur. Les trois notes suivantes rentrent dans le même temps rhythmique et l’on tombe au frappé avec la syllabe suivante :

Exemple : ) ^ p j 'm

om

ne

Cette solution en vaut bien d’autres.

Passons au Graduel Commovisli de la Sexagésime. Sur la syllabe ti de ce mot nous trouvons

-■Il

Pourquoi une subdivision sur le

to? Les manuscrits notent /= . Si vous mettez

un ictus de subdivision sur la seconde note, parce qu'elle est indiquée par un trait, alors mettez-en sur les autres qui sont aussi marquées par des traits, et vous aurez 3 ictus consécutifs ! Ces traits ne sont donc pas des appuis, mais cela veut dire que tout le passage est légèrement ralenti. Descen siones temperatœ.

J’ai déjà fait observer que les éditions de Solesmes rhythmaient invariablement le pes subpunctis en groupant les notes deux par deux :

Qu’il y ait ou non thésis avec ictus

sur la finale, nous trouvons cette subdivision systématique. Ainsi dans : qui habitat (p. 84) elle y est pour faire la liaison des svllables; mais le cas n’est plus le même dans

b m* mm i M

De - us

E - ri~pe

et cependant apparaît toujours la même façon de

rhythmer. Elle est injustifiable dans le cas présent où rien n’empêche, loin de là, de mettre ictus de thésis sur la finale du neume ; mais on peut dire qu’en général cette subdivision, qui groupe les notes deux par deux, est contraire aux indications des manuscrits qui divisent le subpunctis : 3 et 1 ou 1 et 3. Voir pour ce dernier cas : quod est super omne (p. 102) ou qui habitat 84). Le premier cas a lieu quand le neume a thésis sur sa finale

(3 notes d’arsis, une de thésis). Ex. : \/ %

Je citerai encore le début du Graduel de Noël.

Vi - dérunt - o — mnes

Le premier neume dcomnes a sa finale marquée par un trait dans les manuscrits. Donc ralentissement ou ampleur de cette note. La lettre X (expecta) s’ajoutant au signe, lève toute hésitation : c’est une pause ou mora vocis . D'ailleurs ce neume réparait plusieurs fois au cours de la pièce comme finale caractéristique. Pourquoi, à l'encontre des manuscrits, Solesmes rhythme-t-il en subdivisant sur la troisième note? On peut très bien lier ce neume au strophicus suivant en le terminant en thésis.

Cette contradiction des éditions rhythmées avec les manuscrits ne se présente pas seulement dans ce cas, et n’était la crainte de fatiguer le lecteur, j’en citerais d’autres exemples.

Le même Graduel nous offre un cas d’appui rhythmique singulièrement placé.

ter - ra

Comment avant la syllabe ra qui tombe au frappé peut-on mettre un autre ictus? Et l’on ne peut croire ici à une distraction, car la même chose se retrouve ailleurs.

Exemple : u ^ + +1 u ^""

clac — ti

Rien n'indique cet appui dans Les manuscrits, et il est d'une exécution quasi impossible.

Dans le trait : Qui habitat nous remarquons encore la préoccupation - constante et systématique de subdiviser les neumes subpunctis sur la troisième note, à l’encontre de l'exécution courante et sans qu’on puisse s’autoriser des manuscrits. Ainsi dans les passages suivants :

rs^r; - - rq

^ a BL'j

les manuscrits notent bien le premier neuine des

deux premiers exemples ainsi A

Mais ceci ne signifie pas nécessairement que la troisième note (fa) porte un ictus de subdivision. Le ralentissement indiqué par le trait peut très bien se faire et se pratique souvent (en plain chant comme en musique au levé pour le fa , au frappé pour la finale Exemple :

m=tr-

Il serait facile de multiplier à satiété les exemples où le même cas se représente dans des conditions tellesqu on nepeuthésitersurla valeurrhythmique des notes.

Exemple :

JS

g en - ti - um

La dernière note ici 11 e peut être qu’au frappé, elle finit un membre de phrase et a la mora vocis d’une finale. Le notateur l a marquée par un trait. Il en a fait autant pour la précédente, parce qu’elle est |aussi ralentie, mais à larsis. J’ai déjà fait observer combien est délicate, artistique et usitée

BBE3

cette exécution d’un groupe ternaire suivie d une thésis finale. Moins significative, étrange par sa nouveauté est au contraire la subdivision sur le /a, transformant la désinence des neumes de masculine en féminine. Elle est d’un effet particuliérement désagréable dans le troisième exemple où les manuscrits n’ont aucune indication.

Cette meme transformation de finales masculines en féminines se remarque dans une foule de pièces typiques et c’est elle qui entraîne sans doute les éditeurs à ces subdivisions. En elfet :

sonne comme

Or pour arriver à rliytlimer ainsi la clivis finale il fallait que le groupe précédent fût sans thésis, autrement on avait deux ictus consécutifs, 1 un sur la finale de fa mi ré , l’autre sur le mi de la clivis mi ré. Pas de thésis non plus, et pour la meme raison, sur le premier groupe : mi sol fa mi, d où nécessité de subdiviser sur le fa. Toujours l'application stricte des principes rhythmiques que j’avais exposés dans mon précédent ouvrage. Mais ici je ne les avais pas appliqués de la même manière et je crois que l’on se trompe au point de

déport. La clivis surmontée d’un trait /f désigne birn une clivis avec ralentissement ou prolongation de la première note, mais cette première note est-elle au levé ou au frappé? C’est ce que le signe ne dit pas. En la mettant toujours au frappé les éditeurs de Soiesmcsinterprètent à leur guise. Nous trou\ ons bien dans les exemples

spe

va tu — um

um.

^ ) c est-à-dire, arsis ample sur la première

note de la clivis finale, comme dans

De - us nos - ter

Là > co 'nme presque partout, les manuscrits indi-

quent une nuance de mouvement dans F exécution, mais non pas la qualité rhythmique des notes.

Le lecteur peut donc constater que les nouvelles éditions de Solesmes attribuent aux manuscrits tantôt ce qu'ils ne disent pas, tantôt autre chose, parfois même le contraire.

DOUZiÈME ÉTUDE

Les orellleset les yeux

11 faut les mettre d’accord n’est-cepas?En d'autres termes la notation doit figurer ce qu’on doit chanter. Une notation n’est bonne qu’à cette condition. Qu’elle soit incomplète, rudimentaire, soit; quelle n’exprime pas tout, on le conçoit; au moins fautil que ce quelle exprime soit exact. Les notations neumatiques et guidoniennes sont fidèles à ce principe. Pour elles l’objectif principal est de dessiner le neume, ce groupe de sons fondus dans l’unité par l’accent, comme les syllabes d’un mot, et, comme lui, ayant, un commencement et une fin. Cette fin qui est caractérisée par un appui du rhythme, une thésis, disparait pour les mots qui se reportent sur d'autres et pour les neumes qui se lient aux suivants en vue d’unir les syllabes, ou à raison d’un accent plus long et plus fort qui les attire ; mais en général chaque neume, comme chaque mot, a un commencement et une fin. Un neume, un rhythme ; neumes distincts, rhylhines distincts. Le chanteur, embrassant du regard ce groupe uu par le rhythme, part de l’accent qui en

est l’âme et va jusqu’au terme. Le graphique de la notation lui est un guide clair et si\r. Une ou deux règles suffisent à lui donner la raison et la place des exceptions. Aussi est-ce à juste titre que dans la restauration grégorienne on a cherché avant tout à reproduire les neumes et à les maintenir fidèlement.

Or avec la rhythmique de Solesmes, cette valeur et cette fonction des neumes est violée d une façon aussi fréquente que bizarre.

L oreille entend tout autre chose que ce qu’indiquent les yeux et je défie un notateur de reproduire, en notant l'effet d’exécution, les neumes tels que les donnent les livres. C’est à dérouter tout ce qu’on sait. Les manières d’exécuter les plus répandues, les plus traditionnelles sont remplacées par des combinaisons systématiques. Des signes plus ou moins épisèmes divisent et subdivisent ces malheureux neumes contre toute attente. Plainchantistes avant D. Pothier, grégorianistes depuis lui sont également déroutés. Les exemples abondent. Ce Kyrie des Anges que vous et moi avons chanté et écouté jusqu’à satiété nous offre cette finale.

e — lé .s. i - son

que partout on entend avec appui sur la note finale du premier neutne. Gelait le mot qui sonnait à l'oreille comme il se présentait aux yeux, le mouvement rhythmique venant s’appuyer au terme du groupe qui constitue son ambitus, et sur une note modale par excellence : voilà comment nous analysons ce que le peuple chantait guidé par son instinct musical et la tradition. Au lieu de cela, le Kyriale de Solesmes, en contradiction d’ailleurs avec le paroissien qui l’avait précédé, nous marque un appui sur le sol ; pas de thésis à la finale, un neume à désinence féminine qui nous fait entendre

—4 a ^ —— mais 6

non pas

Et pourquoi? Mystère et épisème. Car elle est simplement affreuse, anti-artistique et bien peu grégorienne, cette succession de combinaisons binaires du Kyriale susdit :

e — lé - i - son

Dans le Kyrie pour l’Avent et le Carême, on rencontre ce passage :

ra3±

lé - i - son

Jusqu’à ce jour nul n’avait eu l’idée de le chanter autrement qu’avec une thésis ou appui sur la finale du premier neume (ré). Subdivision étrange où se retrouvent, outre les inconvénients signalés dans le cas précédent, celui d’amener mal le groupe ternaire qui suit et qu'on nous sert en bloc. La liaison des syllabes 11 e justifie pas celte subdivision sur le mi, d’autant plus que le mi n’est pas une note modale dans ce passage qui retourne en cohen (transposé). Encore un coup, pourquoi ce nouveau mode d’interprétation à tout le moins tort discutable et qu’on nous impose dans une édition ?

Dans le Kyrie qui suit, on lit.

lé - i - son

Ce qui sonne comme s’il y avait noté :

ÇjrfB

etc.

J admets que pour l’observation de la règle d'or 011 eut peut-être dû faire la seconde subdivision, mais la première n’est pas justifiable.

Dans le trait de la Quinquagésime on trouve :

Pourquoi au premier neume cette subdivision?

Elle est au contraire au sens de la phrase, car ce neume fait suite aux précédents :

^ 1 + 3 + + pu"" " ' etc.

au lieu que cette subdivision coupe l’évolution terminale de 1 idée et pourquoi ? Pour nous donner quatre battements consécutifs (lasol) qui avec ictus sur le la deviennent fastidieux. La mélodie semble ne pouvoir démarrer, à l’instar du funiculaire de Bellevue auquel les Parisiens goguenards criaient : « Si tu ne veux pas monter, descends; si tu ne veux pas descendre, ben monte ! » (1)

Je ne fatiguerai pas le lecteur en prolongeant

(i) Je préfère dans l'exécution des clivis : la sol , la sol , la sol , mettre arsis sur le la et non ictus. Dans les battements la note principale a l'appui, sur laquelle d’ailleurs il y a eu déjà cadence. Cette raison en vaut bien une autre et suffit à établir, non une conviction absolue, mais une opinion. Elle est conforme, du reste, au mode d’exécution adopté jusqu'à ce jour.

ces citations et ces analyses. Que ceux qui ont pratiqué le chant grégorien avant les éditions rhythmées les ouvrent, et ils constateront les différences étranges qu’à chaque page, pour ainsi dire, elles introduisent dans l’exécution.

Page 1