TREIZIÈME ETUDE
Des diverses notations
Dans une récente brochure le R. P. dom Mocquereau écrivait avec une conviction et une hardiesse que je suis loin de partager : « Si Y on ne veut pas s’illusionner et fermer les yeux devant les faits les plus évidents, il faut après une expérience de vingt-cinq ans avouer loyalement que la nolation des premiers livres de Solesmes ne répond complètement ni aux exigences des principes du rhythme grégorien aujourd’hui mieux connu ; ni aux besoins pratiques de nos chantres de toute catégorie, ni a l'attente de nos harmonistes. À tous ces points de vue, cette notation est en partie défectueuse et incomplète. » 11 y a vingt-cinq ans aussi que, loin de fermer les yeux, je les ouvre sans parti-pris, que je lis, que j’écoute, que je réfléchis; et cependant il devient pour moi, comme pour bien d'autres, de moins en moins évident que l’ancienne notation soit si défectueuse et si incomplète, qu'elle compromette la restauration du plain-chant. Elle peut sans doute recevoir quelques améliorations, mais non des modifications
comme on en voit dans les éditions nouvelles de Solesmes. Elle ne répond pas, dit-on, aux exigences des principes du rhythme grégorien. Oui, tel que je l’ai conçu, et après moi la nouvelle école de Solesmes ; mais ces principes sont-ils si indiscutables? Ce qui est défectueux, c’est la théorie du rhythme, non la notation nouvelle. Celle-ci répondait pleinement à la conception que les anciens se faisaient du chant grégorien ; elle suffisait aux besoins pratiques des chantres, puisqu’ils en ont usé sans aucune plainte depuis Gui d’Arezzo. Le savant moine croyait avec raison nous donner la substance, le fond de l’œuvre grégorienne quant à la note et quant au rhythme, bien que parle fait même de sa notation aient disparus certaines inflexions d’une tonalité indécise, quelques traces de chromatisme, et des nuances d’interprétation qu on voit dans les manuscrits neumatiques. Nous avons fait comme Gui d'Arezzo et avonschanté jusqu'en 1903, sans trop de variantes, ni de difficultés. Nous avions les neumes bien distincts, la division des membres de phrase par des blancs, quoiqu on y fit moins attention qu’au sens musical ; les barres achevaient de nous fixer, le texte nous guidait, les quelques règles exposées dans les méthodes complétaient notre instruction, et, en toute loyauté, il ne nous semblait pas évident que la notation traditionnelle fut si défectueuse.
Qu’est donc cette notation complétée des additions rhythmiques ? Nous en avons déjà beaucouj) parlé et montré les défectuosités, plus que cela, les erreurs. Je ne répéterai pas, même pour le résumer, ce que j’en ai écrit passim. J’ajouterai seulement quelques réflexions.
Cette notation complétée prétend être renouvelée des signes et lettres de S. Gall. On a pu voir, dans les précédents chapitres, à quel degré c’était une illusion. J’insisterai sur un point particulier, ù cause de ce que je lis dans la brochure en question. (p. 4.) On y dit : « Voyez le trait ou épisème usité dans les rçianuscrits, nous l'adaptons simplement à la notation guidonienne. » Oui, mais en en changeant la signification. Dans les manuscrits ce trait signifiait diverses choses : ralentissement au levé, prolongation de la thésis accentuation plus forte. Dans les éditions rhythmiques, ce trait, ce point, cet épisème, si l’on en croit les préfaces, marque toujours un ictus de division ou de subdivision.
Dans une brochure nouvelle, on annonce que les signes seront changés. Peu importe! S'ils indiquent toujours et d’après le même système le rhythme de la phrase, c’est l’indication du rhythme et non la forme dans laquelle elle se fait qui est attaquable. Puisque l'on abandonne les premiers procédés, il n’y a plus lieu de les critiquer et je
m’en réjouis, car ils étaient vraiment défectueux, encombrants, équivoques. Mais que les signes soient au-dessus de la portée ou dans l'intérieur, qu’ils adhèrent ou non à la note, c’est moins leur forme que leur emploi que nous rejetons. Pour justes qu’aient été les réclamations sur la modification de la notation par les signes, c’est le rliythme indiqué par ces signes que l’on a surtout combattu. Il ne faut pas perdre de vue le point principal du débat.
Voilà le motif qui nous fait rejeter aussi la transcription des mélodies grégoriennes en notation musicale. La S. G. tolère les éditions avec signes ou avec notation musicale, mais on peut discuter utilement la valeur de ces additions et transcriptions. Or, je ne m'explique pas que Solesmes ait publié la transcription musicale que, dans la brochure précitée, Dom Mocquereau luimême qualifie en principe de révolutionnaire. Je partage en cela pleinement son opinion, bien qu’autrefois j'ai cru à la possibilité d'une transcription en notation moderne. Quelquefois encore je m’en sers dans un cas prévu et avec des choristes qui ignorent la notation guidonienne ; mais que d'explications sont nécessaires pour corriger cette notation musicale ! Telle qu’on l’a employée généralement elle offre plusieurs particularités étranges. On a voulu d’abord calquer servilement
les neumes en groupant les notes par une liga-
turo fi JJ] .
Mais ces groupes en notation musicale signifient par eux-mêmes des mesures binaires ou ternaires et déterminent un rhythme. Supposez que le
groupe m doive porter une thésis sur sa
finale, on est alors contraint de mettre un signe (point ou épisème) sur la note finale