‹ Études de chant grégorienChapitre 3 sur 19 · DEUXIÈME ÉTUDE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ÉTUDE

Vouloir le faire est une erreur scientifique.

J'ai dit aussi que cherchera préciser le rhythme, comme, après moi, veut le faire la nouvelle Ecole de Solesmes, c’est une erreur scientifique ; car on cherche dans la cantilène grégorienne ce qui n'y est pas, ce dont les compositeurs ne se sont jamais préoccupés. Sous l’influence de l'art mesuré nous voulons assimiler les mélodies liturgiques à celles où chaque temps, chaque fraction de temps est isochrone et a sa valeur rhythmique régulièrement précisée. Voilà l'erreur ! Je rappelle d'abord l'argument touché précédemment : c’est que ni dans les manuscrits, ni chez les théoriciens on ne voit trace d’une pareille conception du rhythme. Ce fait s'impose à notre attention. Je sais tout ce qu’on peut objecter à un argument négatif, mais il est corroboré par un argument positif, comme on le verra plus loin. Puis il se présente vraiment, je crois, dans de telles conditions qu’on peut difficilement le récuser. Le tournera-t-on en disant : « Sans doute, le fait allégué n’est pas contestable, mais c’est sur la nature même du rhythme que nous appuyons nos prin-

cipes? » Eli ! je me suis cru jadis assez fort par ce raisonnement, mais je m’aperçois qu'il n’en est rien; car l’erreur, ici, consiste à assimiler inconsciemment la mélopée du plain-chant à celle de notre musique mesurée.

Nulle trace de cette précision détaillée du rhythme grégorien, telle qu’on nous la présente, ne se montre chez les théoriciens ni dans les manuscrits. Ce qui nous permet de conclure qu’elle n’était pas dans la pensée des anciens et que, pour ingénieuse qu'elle soit,elle demeure uuc nouveauté! 11 serait vraiment étonnant qu’après avoir tenté de préciser selon leurs moyens les intervalles, la forme des groupes et jusqu’aux nuances d’exécutions,qu’après tant de dissertations sur les neumes, les modes, les intervalles et certaines règles de composition ou d’exécution, ils aient négligé d’enseigner ce qui nous semble constitutif de la mélodie, indispensable au premier chef. Bien plus on peut dire que la notation de Gui d’Arezzo semble moins encore que la neumatique se soucier du rhythme, tel que nous le voulons fixer. A cela que répondre, sinon que les anciens concevaient ce rhythme autrement que nous! 11 ycnaun, carsans lui plus de mélodie; mais ce rhythme est libre , non seulement au sens où nous l’entendons ordinairement, mais en ce sens qu’il est h forme variable, qu'en certains points une combinaison

peut se substituera l’autre sans altérer trop sensiblement la physionomie générale de la mélodie. — « A coup sur voilà une conception nouvelle de la mélodie grégorienne, dira-t-on. »

Pas aussi nouvelle qu’on pourrait le croire et je ne fais guère que développer des idées bien connue s. — « Mais enfin quel fondement donnez-vous à cette opinion? » — Le chant grégorien lui-même. C’est un fait bien établi que la même mélodie se reproduit avec des paroles différentes, et que pour s’y adapter le rhythme subit certaines variantes.

Ainsi le fragment ci-contre se rhythme d’une façon différente suivant le texte :

Pu rem palèr - nœ Qaod so • Ijs e sinu

Autres exemples :

Do - mi -num ca - be - ris

et adora - te Vo

(1) Les points au-dessus des notes indiquent un appui rhythmique.

Stan — tem

^ Kr

SI - n

Quœ - ri - te fri - mum

tzz

A - ve , iVa - ri - a

Comparez encore Tant : Apwd Dominurn (n Vêpres de Noël et d'autres Ant. du même type, telles que Ecce video (Vêpres de l'Oct. de saint Jean), Propheta magnus (ant. du Magn. xv Dim. après la Pent.), etc... vous y constaterez sans peine ce rhythme variable des notes, selon le texte auquel elles s'adaptent.

Voyez encore les Grad. Christus factus est , Ecce sacerdos. Sur les mots : obcdiens et mortem autan , sur qui in diebus et placuit , sur ille non moritur et non dixit , vous apparaîtra le même procédé de composition. Examinez encore le Sanctus de la inesse : « Cunclipotens » où le thème de in excelsis se reproduit ailleurs avec une disposition de paroles et de rhythme toute différente.

D’ailleurs nous pouvons confirmer cette concep-

tion de la mélodie grégorienne en rappelant qu’elle lui est commune avec les chants de même genre que nous retrouvons dans l'antiquité. En dehors des chants rigoureusement mesurés, les cantilènes ne sont pas subordonnés à des conditions fixes de mesure et de division du temps ; le rhythme de la phrase musicale est étroitement modelé sur celui du texte. Nous avons des spécimens de chants liturgiques remontant à l'époque même de la formation et du développement de la mélopée chrétienne. Ils étaient usités dans des communautés tenant à la fois du judaïsme, du christianisme et du paganisme (1). Pour les chants grecs antiques, nous renvoyons à la chanson deTralles notée avec des points qui marquent des arsis et tliésis non régulières. On trouve dans ce genre de pièces des mélodies instrumentales sans mètre régulier et sans points de rhythme.

Les vocalises gnostico-magiques du 111 e siècle ( nous voici à l’époque du christianisme) sont notées dans les papyrus de deux façons : 1° les notes se suivent sans indication de rhythme; 2'* elles sont groupées ; mais les papyrus qui donnent la même mélodie ne donnent pas les mêmes groupements

(t) Voir : Les origines du chant romain , par M Gastoué, ouvrage d’érudition et. capable de modifier bien des idées courantes »ur le caractère des mélodies liturgiques.

rhythmiques. Le rhythme était donc laissé à la liberté des chanteurs.

Venons au chant ambrosien. Ici les groupements sont déjà plus nets et plus constants que dans les chants précités; mais nulle trace de subdivision rhythmique, nonobstant l'étendue des groupes, ne peut y être aperçue.

Je me permettrai de parler ici des essais de cantiques en style grégorien et rhythme libre que j'ai publiés en 1891. A coup sûr ce travail moderne ne prouve pas que le chant grégorien a dû être ainsi conçu; mais il prouve que cette conception n est ni chimérique ni impraticable. Dans ces cantiques les ictus et accents mélodiques varient suivant les textes. 11 y a cependant un rhythme et une mélodie, et en entendant celte déclamation chantée, loin d’être surpris et dérouté, on est au contraire frappé de la clarté avec laquelle s’accordent d'une façon très significative paroles et musique.

Il semble donc bien que compositeurs et notateurs du chant grégorien, en ce (pii regarde le rhythme, se soient préoccupés seulement du dessin mélodique donné par la forme des neumes, de la distinction et de la division de ceux-ci.

Le tout appuyé sur les paroles constitue une charpente suffisante pour donner corps au rhythme

et fait nettement ressortir la mélodie. Qu’on ne se récrie donc pas :

« Dans votre système, le rhythme est laissé a 1 arbitraire, et la mélodie n’est plus constituée; car si le rhythme donne une forme à la succession des sons, le rhythme variant, la mélodie change aussi. » Il y a beaucoup d’exagération à dire que, si l’on ne précise pas le rhythme jusqu'aux moindres détails, il n’y en aura plus du tout.

Ah ! mais, Révérend Père, vous portez 1 habit bénédictin, la robe, le scapulaire, la coule. Si j’allais vous dire que votre costume ne tient pas sur vous et est informe, parce qu il flotte de ci de là, vous me répondriez : « Sans doute, nous ne sommes pas sanglés dans une jaquette de jockey avec pantalon raide du haut en bas, mais enfin le scapulaire nous tient sur les épaules et bien qu’il flotte assez librement, devant comme derrière, le corps lui donne une certaine forme. Notre coule... » — Je devine le reste et suis d’autant plus de votre avis que j'aime beaucoup l’habit bénédictin. Eh bien ! la jaquette et le pantalon modernes, c’est la mélodie de notre art mesuré, aux formes rhythmiques précises et fixes, bien que la coupe puisse être élégante et qu’on y soit à l’aise. L’habit monacal, c'est la mélodie grégorienne ; son rhythme flotte un peu dans certaines parties, mais elle se

tient suffisamment ferme. Les épaules, les liras, le corps, la ceinture de cuir représentent le texte, l’accent, la forme des neumes, les divisions du sens mélodique.

Vous ôtes bien habillé, mon Révérend Père, et la mélodie aussi n’est pas moins suffisamment dessinée et rhythmée. D’ailleurs cette précision du rhythme dont on est si avide n’est guère vraisemblable pour cette autre raison. Les chants grégoriens se sont transmis durant de longs siècles par la seule tradition orale et beaucoup étaient confiés à des solistes qui, libres de tout accompagnement harmonique et meme de notation précise, ont du s’inspirer de leur virtuosité. Quelle apparence que dans ces conditions ces chants, nonobstant la conservation des formes mélodiques, aient eu jusque dans les détails cette rigoureuse uniformité de rhythme que jusqu’à ce jour nous n’avons pas imaginée et que nos chants mesurés eux-mêmes ne peuvent toujours conserver?

On se trompe donc quand on veut l’y mét ré d’après une théorie nouvelle. Ce n’est plus du saint Grégoire pur, mais un saint Grégoire vêtu d'un complet moderne, dernière mode et confectionné par X, Y ou Z.

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