TROISIÈME ÉTUDE
Marquer ces Indications# c’est une erreur pratique
« Marquer toutes ces indications r/l y th unique s dans les livres de chœur, c'est une erreur pratique. » Les avantages de ces signes, que dis-je, leur nécessité, au point de vue de l'exécution : voilà le grand argument qu'on fait valoir, celui qui séduit le public. Avec eux , plus d'hésitations, les choristes sont guidés pas à pas, un merveilleux ensemble dans l’exécution et une uniformité d interprétation par le monde entier. C'est le premier tableau. Sans eux (deuxième tableau), ô horreur! le chantre hésite à chaque pas ; au lieu d’ensemble, c’est le désordre parmi les choristes ; puis telle paroisse chantera d’une manière, et sa voisine autrement : partout désordre et confusion. C est presque l enfer musical, ubi nullus ordo sed sempiternus horror inhabitat , dit l’Ecriture sainte. Ou si vous voulez quelque chose de plus gai, pensez aux réclames pour la goutte, la calvitie, etc. : Avant le traitement , après le traitement; Monsieur un tel qui prend des pilules, Madame une telle (pii n’en prend pas. La différence des situations ne se peut expliquer, il faut voir la photographie.
Dans notre cas on donnera une séance de phonographe pour convaincre ex audilu.
Eh bien, je la trouve un peu forte. Ceux qui prônent ainsi les éditions rhythmées sont assurément convaincus, comme jadis moi-même je l’ai été, qu’il faut préciser absolument le rhythme d’une mélodie grégorienne. Toutefois on ne doit pas outrer la réclame; et, à la réflexion, je trouve osé de proclamer que ces signes rhythmiques sont indispensables pour une bonne exécution, comme certains apéritifs ou triple-sec pour une bonne digestion.
Comment, Monsieur, n'a-t-on pas digéré avant vos produits? On digère et, il faut l’espérer, on digérera sans eux, voir malgré eux.
Ainsi, pensé-je, depuis au moins une douzaine de siècles on a chanté sans les éditions de Solesmes, sans la théorie de Dom Mocquereau qui fut auparavant la mienne. Et j’ai bonne mémoire que depuis une vingtaine d’années j'ai fait chanter et entendu chanter un grand nombre de chœurs, trèsdiversement composés, toujours avec ensemble et sans grande ditférence dans l’interprétation. On ne parlait pas alors des éditions rhythmées. Puisqu'on a chanté sans elles, gageons que nous le pouvons faire encore et loferons même malgré elles.
11 faut rappeler ici au point de vue pratique
l'exagération que nous avons signalée précédemment. Sans une précision minutieuse du rhythme, il n’y a plus de rhythme. Erreur, avons-nous vu. Autre erreur encore que de conclure à l'impossibilité d’obtenir l’ensemble parfait dans l’exécution, si l’on n’a pas les signes rhythmiques. C’est supposer que les chantres ne sont guidés ni par un directeur, ni par la notation, ni par la tradition : toutes suppositions également fausses. La distinction des groupes, les blancs, les barres, le texte, la forme desneumes, etc. : voilà ce qui nous a guidé pendant une vingtaine d’années. Et nous avions encore des règles, en petit nombre, il est vrai, mais bien suffisantes pour chanter avec intelligence. N’y avait-il pas quelques points indécis? Pas si nombreux ni si importants. D’ailleurs n’y en a-t-il pas autant dans les éditions rhythmées, à raison de ce qui n’est pas marqué et même de ce qui l’est? J’ouvre le Kyriale et je lis :
u- "Zi
L bit, un
in ex - cel —
sis
Pour une édition rhythmique, voilà bien du vague. Est-ce que les deux la des deux clivis sont levés ou frappés, arsis ou thesis? 11 y a bien un petit trait de ralentissement sur le second la , mais
il n'indique pas sa valeur rhythmique. Ou le second seul est-il au levé? Et notez que, en tout cas, je retrouverai une division binaire ou ternaire. Ce qui prouve que, cette lèglede division ne prouve rien.
Mais ce n'est pas tout, car outre les règles et la notation, il y a encore la tradition. 11 est singulier qu’on ne s’en soit pas souvenu et qu’on se soit placé en face de gens n’ayant jamais entendu chanter. Eli! oui; malgré la décadence du plainchant, il y avait encore un reste de tradition. Sur ce point, M. le chanoine Gontier avait plus raison que certains ne l'ont cru.
Quand nous avons pris le chant grégorien, il y avait déjà maintes choses que nous exécutions convenablement. Combien de modestes chœurs de campagne chantent bien les chants syllabiques? Il y a des choses que le bon sens, le goût, l’habitude du lutrin amènent naturellement. Bien souvent dans mon précédent ouvrage, j’ai pris le mode d’exécution que j’entendais partout, je l’analysais et le codifiais. Au lieu de formuler a priori : « Voilà comment on doit chanter », j'ai cherché : « Comment chante-t-on? » et presque toujours c’était ce qu'il y avait de meilleur, de plus naturel, de plus universellement pratiqué. Tous nous avons vécu de ce fonds de tradition; et dans la restauration faite par I). Pothier, on l'y retrouve encore,
bien que perfectionné. Avant les signes rhythmiques et l’invention de certaines règles dont ils sont l’application, on chantait donc et l’on chantait bien. — D'accord, me dira-t-on; mais avec ces signes on chantera mieux et plus parfaitement. — Voilà donc ces signes devenus seulement utiles et non plus nécessaires, comme on le prônait d’abord.
A cela je réponds, que si çà et là, dans quelques cas plus difficiles, on avait discrètement guidé le chanteur par un signe, la chose n’eut sans doute pas rencontré de contradicteurs. Mais il en va tout autrement. Nous sommes en présence d une suite continue d’indications, conçues d’après une théorie défectueuse et dont les inconvénients sont grands dans la pratique :
1° Ces indications rhytlimiques sont souvent superflues, multipliées sans raison et compliquent la notation. De quelle utilité, je le demande, est le point ajouté aux notes finales pour marquer qu’on doit les faire un peu longues? Quelles soient finales, on le voit déjà assez par la virgule ou le point du texte, et en plus, par la barre qui les suit dans la portée. Quant à leur prolongement (ou mora vocis ), qui donc dans le chant ou la lecture termine brusquement les finales? C’est supposer un choriste qui n’a jamais su lire ni chanter. Que le maître lui en fasse l’observation et ce
sera fini; mais pourquoi charger toute une édition de cette inutilité? (I)
2° Quod ablindât , non vitiat , dit le proverbe. Soit ; mais parmi ces indications, il y en a de vicieuses. Ce sont celles qui désignent de la même manière deux effets opposés.
Exemple :
in excélsis Dè-o
Scriptù-ras
vo - lun - tà - tis
Le point marque un prolongement de la note.
Ici, des deux notes pointées, la première est une arsis ample, la seconde une thAsis qui double la durée. Or le même signe porte les chanteurs à faire deux notes longues ou deux frappées, comme la notation musicale marque deux noires. Voilà ce qu on entend dans dix-neuf chœurs sur vingt. De
(!) Je signalerai encore l’emploi fort inutile de l’épisème marquant l’appui rhythrnique dans des passages où il n'y a pas moyen de faire autrement. Exemple :
e - lé - i - son
(2) Je marque au-dessus de la portée le point qui dans le Kyriale de Solesmes est à côté de la note dans l’intérieur de la portée.
la sorte, cette ampleur d’accent des finales enlevées, qui est une des particularités les plus délicates et les plus caractéristiques de l'art grégorien, disparaît par l’erreur où nous conduit le signe antirhythmique de l'édition solesmienne. Ajoutons qu’elle contredit les principes de cette École qui réclame que l’accent soit au levé.
3° Ces indications sont souvent contestables ; elles n'ont pas, comme je l'ai dit (p. 7) un caractère authentique; elles sont (nous le verrons) l’application d’une théorie fort sujette à caution, ou des vues personnelles de l’éditeur, qui nous donne sa propre manière d’interpréter ; mais ce n’est pas du Saint Grégoire. Or cela.est grave en pratique. Que l’on enseigne dans une méthode telle ou telle manière d’interpréter, cela n’engage que l’auteur. Il en va tout autrement quand on incorpore dans une édition ce mode d’exécution, qui prend alors un caractère officiel, s’impose par le fait même qu’on use du livre et se généralise au point de créer une tradition.
4° Enfin ces indications rhythmiques ne sont ni si nécessaires, ni même si utiles qu’on nous l'affirme. Loin de là, je crois qu’elles nuisent de plusieurs manières à la bonne exécution.
On nous dit que ces signes sont nécessaires pour obtenir des chœurs un ensemble parfait. Je n’en crois rien, car voilà tantôt 25 ans que bien des
maîtres de chœur ont fait chanter avec ensemble, sans user de ces signes. Le secret? 11 n’v en a pas : car il est facile de comprendre que les choristes chantent tous, selon que le maître leur indique"* Est-ce que l'on entendrait se passer d’un maître? Avec lui, ces signes sont absolument inutiles et sans lui ils seront insuffisants J’ai ouï des chœurs même monastiques, chanter fort mal, parce qu’ils n'avaient appris que dans les livres et non ex auditu. Il leur arrive de forcer les ictus, d’outrer la mora rocis , d’exagérer l'accent et l'arsis, etc.; comme il arrive aux sourds-muets de mal parler, bien qu’ils exécutent méthodiquement ce que prescrit la phonétique, mais n’entendent pas l’effet produit. Un maître de chœur connaissant le latin et les règles d'exécution est donc indispensable. Avec lui on n'a que faire des signes et ils peuvent être fort gênants. Supposé (et le cas n’est pas chimérique) qu’un directeur n'accepte pas la manière de rhythmer de son édition. Que fera-t-il? Les choristes devront chanter contrairement à ce qu'ils ont sous les yeux. Pas commode. Fera-t-on une correction sur le livre ? Cela ne facilitera guère la lecture. Et si le cas se répète un certain nombre de fois dans une pièce, quel grimoire! Comme ces signes facilitent l’exécution! A d'autres points de vue encore, les indications rhytlimiques de Solesines embarrassent la lecture et nuisent à
KV-.,
la bonne exécution. Je renvoie le lecteur aux études : Divisions binaires et ternaires — des yeux et les oreilles (pp. 58, 110).
J'entends la réplique : « Nous n’avons que peu d’exercices et il nous faut arriver vite ; ces signes aident beaucoup. » — En cela ils servent mal la cause du chant. Si l’on se propose d’arriver vite, malgré une exécution insuffisamment exercée et à l'aide d’indications multipliées, le résultat pratique sera pitoyable: exécution plus que médiocre, formation des chanteurs nulle pour interpréter, comprendre et aimer le chant grégorien. Et sans cela comment le restaurer? Le véritable moyen pratique d’arriver sûrement et même promptement à une bonne exécution, c’est d’exercer parfaitement une pièce, de donner aux choristes l’intelligence de la mélodie, du rhythme et des nuances. Quand ils auront ainsi travaillé quelques morceaux, ils auront acquis une première formation qui leur rendra facile, l’étude du répertoire grégorien. On ne doit rien tant redouter pour la restauration du chant liturgique que d’en voir aborder l'exécution, sans préparation suffisante. Pour son succès nous n’avons pas besoin d’éditions chargées de signes plus ou moins justifiés, mais de chefs instruits comme il convient pour former les choristes à la pratique du chant ecclésiastique.
Comprend-on maintenant la réserve du Saint-
Siège en face des éditions avec signes rhythmiques et son refus de les approuver? Le rétablissement du texte mélodique est chose faite. 11 le reconnaît et par l'édition vaticane donne un texte officiel. Du meme coup, on est en possession des éléments d’une bonne exécution et de ce qui constitue essentiellement le dessin mélodique et rhythmique du chant.
Il est vrai que la réserve, le goût, la virtuosité des exécutants, peut-être quelque trouvaille de la science pourront apporter dans l’interprétation certains perfectionnements. Le Saint-Siège ne veut pas y mettre obstacle et laisse toute liberté sur ce point; mais il n’entend pas sanctionner de son autorité des indications étrangères au texte, émanant de vues personnelles et plus ou moins contestables. En cela il a donc agi non seulement avec sagesse, mais aussi avec ce sens critique et artistique qui de nos jours met en faveur les éditions des œuvres musicales sans addition de signes pour l’interprétation. Le public comprendra cette réserve et fera sagement de ne pas s’engouer de ces éditions qui l’attirent par l’espoir de succès faciles, mais qui risquent de l’égarer en des sentiers d’où il lui faudrait revenir.