BALZAC
Cette fois, la pièce quittait l'affiche d'elle-même, sans que la censure eût à intervenir. Jamais la salle de l'Odéon, qui a vu bien des chutes, ne retentit d'un pareil tumulte. Au rapport des contemporains, on eût dit une ménagerie révoltée.
Après le réalisme dont il était l'inventeur et le maître dans le roman, Balzac avait voulu tenter la poétique théâtrale du romantisme. Sa pièce, disait-il, était « faite avec toutes les libertés des vieux théâtres français et espagnol ». Il constatait avec tristesse que de telles œuvres étaient demandées à l'en vi par les critiques et égorgées en naissant. « On en essaye une, et tous aiment mieux oublier ce qu'ils ont dit depuis vingt ans plutôt que de manquer à étouffer un homme assez hardi pour s'aventurer dans une voie si féconde. »
Eu réalité, si Balzac avait mis la main sur un beau sujet, non seulement fort romantique, mais des plus scéniques, ce sujet ressemblait trop à ceux dont le public commençait à se fatiguer : c'était un drame historique, avec le romanesque de rigueur en pareil cas. Ce n'était pas le genre qu'on attendait de lui. Il y avait aussi, dans sa pièce, avec une grande maladresse dans la conduite, plus de bizarrrerie que de fantaisie et, surtout, un mauvais goût criard. Balzac, qui écrivait si mal, lorsqu'il se piquait de bien écrire, avait plaqué ici le plus mauvais clinquant et le plus faux paillon du romantisme.
Paméla Giraud, donnée à la Gaîté en 1843, et la Marâtre au Théâtre-Historique en 1848, complètent le théâtre de Balzac représenté de son vivant. Les hardiesses malheureuses de Vaulrhi et de Quinola semblent l'avoir découragé; il est devenu timide et routinier. J'amrla Giraiid est un honnête mélodrame, de fabrication courante; la Marùlri\ moins conventionnelle, d'un réalisme sombre et touffu, avec, çà et là,
des touches de génie, n'est encore c[u'iiue « tragédie bourgeoise », selon la poétique de Diderot.
Balzac allait donc mourir sans avoir connu cette gloire du théâtre qu'il avait passionnément désirée, moins pour son éclat incomparable que pour l'argent qu'elle procure et qu'il avait poursuivi toute sa vie en mégalomane besogneux. Mais il laissait en portefeuille Mrrradrt, un chef-d'onivre unique, capable à luisent de le ranger parmi les maîtres de la scène, comme pendant de cet autre chef-d'œuvre, 7'itrcarel, unique comme lui, dans l'œuvre de son auteur et dans celle de son siècle, Turcarcl, le drame de l'argent, qui reflète le temps des fermes et du « système » comme MerrnHcl a fixé celui des a affaires » à son début.
Kepréscnté en I80I, après une mise au point opérée par d'Ennery, d'une main discrète et habile, — quel- (pics suppressions et pas d'additions, — Menadi'l était écrit depuis plus de dix ans, au rapport de Théophile Ciautier, qui a défendu Balzac, au cours de ses diverses t(Mitativcs, avec autant d'énergie et un autre style que Jules Janin dans ses attaques, a Balzac nous l'avait lue. dit-il, et avec quel sens, quelle variété d'intonations quelle puissance comique ! Aucune représentation, n'égaiera cette lecture. A la voix de l'auteur, des silhouettes bizarres naissaient en foule : costume, geste, altitude, grimace, on devinait tout. Ses créanciers pullulaient de toutes parts ; un chœur d'huissiers faisait ses évolutions aut(^ur du drame. Il mettait au rôle de Mercadet un tourbillonnement, une puissance fascinatrice. un lyrisme, une verve de stratagème incroyables. )^ '
C'est (|ue raiiteur s'était incarné dans son œuvre et il la jouait avec son expérience de la vie, le souvenir de ses humiliations, l'amertume de ses rancunes, comme aussi avec le Ivrisme dune imagination