BALZAC
également siircliauffée par la fuite du créancier et la poursuite de la richesse.
Mercadet le faiseur, c'est l'homme qui veut être riche, et l'être tout de suite, sans les vieux moyens de l'héritage, du travail ou de l'épargne. Ce faiseur fait des affaires, c'est-à-dire que, sans autre capital que son intelligence et son llair, il exploite le travail, les idées et l'arg'ent d'autrui, les forces nouvelles que la science et l'industrie ont déchaînées sur le monde, tout ce qui peut se vendre et s'acheter.
Jouant avec le hasard, il en est le jouet. Aussi a-t-il des heures difficiles, et c'est dans une de ces passes, lorsque l'argent fuit et le laisse à sec, que Balzac le montre harcelé par tous les tourments de la gêne; du reste, nullement découragé, fouetté au contraire par la détresse et, comme une bête traquée, dépistant la meute à force de souplesse et d'agilité.
Balzac était à la fois un écrivain de génie et un faiseur d'affaires, c'est-à dire que, ouvrier, patron et spéculateur en matière de littérature, il voulait concilier l'inconciliable : l'homme qui spécule ne peut pas être, comme on disait en 1848, « un travailleur de la pensée », la tâche absorbante et désintéressée entre toutes. De cette antinomie sont résultées la grandeur et la misère de cette existence lamentable et glorieuse.
Le chef-d'œuvre ainsi pétri avec la chair et le sang de l'auteur a eu la destinée des œuvres pleines de vérité passagère et éternelle. Au début, elle avait paru trop forte, presque caricaturale. Lorsque, en 1868, elle entra au répertoire de la Comédie-FYançaise, elle sembla faible : le faiseur achevait alors de devenir une force sociale; ses procédés avaient pris une ampleur singulière et son action pesait sur tous les rouages de la machine, sur le gouvernement et la presse, le commerce et l'industrie, la guerre et la paix. Remise au
répertoire en 1887, après une interruption de sept ans, elle paraissait alors plus vigoureuse que jamais. Ce qui, de 181)8 à 1880, avait semblé démodé ne servait plus qu'à dater la pièce; elle prenait par là un ragoût d'archaïsme. C'est le sort des œuvres fortes : elles dépassent d'abord leur époque, elles semblent dépassées par l'époque suivante et elles finissent par se montrer supérieures au temps. Il en sera de même pour telles comédies d'Augier et de Dumas, qui semblent lléchir et (|ui reparaîtront un jour plus solides que jamais.
A cette heure nous aimons dans Mrrradet jusqu'à la part notable de convention qui s'y mêle, comme l'arrivée finale de Codeau. Nous y voyons une fusion extrêmement habile et expressive des deux formes supérieures de la comédie, comédie de mœurs et comédie de caractères. Il y a même une dose de vaudeville, et de vaudeville excellent.
Enfin, grâce au jaillissement continu de l'esprit, cette comédie vigoureuse évite l'écueil de toutes les comédies très fortes, la tristesse qui nous prend à la vue de notre pauvre nature représentée avec trop de vérité. Elle a évité le sort de Turrarrt, un chef-d'œuvre triste qui, depuis que l'argent et les hommes d'argent sont devenus choses très sérieuses, reste dans les bibliothèques, mais ne se maintient plus à la scène.
L'homme qui a fait Mercadel eût été capable de récidive. La mort ne le lui a pas permis. Consolonsnous en constatant que son génie domine la production littéraire de son temps, aussi bien au théâtre que dans le roman. 11 a donné de tels modèles d'observation et d'invention, il a imprimé aux esprits une telle secousse, que tous nos romanciers et tous nos auteurs dramati(|ues, à partir de 1850, ont plus ou moins subi son inlluence. Ils ont formé, en ([uelque mesure, d'après la sieujie leur manière d'observer et de représenter la vie.
29 mai ISyg.
A la Gomodio-Fran(;aisp : reprise de l'Aventurière, d'Emile Augier. A l'Odéoii : reprise des Fourclutiiibault, du même.
Emile Augier a été le dramaturge de la bourgeoisie et du libéralisme, une classe et une opinion qui, dans ces dernières années, ont perdu beaucoup de terrain. Son théâtre a-t-il eu le même sort que l'une et l'autre?
A cette heure, révolutionnaires et réactionnaires, les fds de Giboyer et les comtes d'Outreville, affectent le même mépris pour cet homme de juste milieu. Joignez-y les novateurs littéraires qui lui en veulent d'avoir illustré un genre de théâtre qu'ils prétendent remplacer.
Ceux-ci sont les plus intransigeants. Ils traitent de très haut son esthétique et son style, sa poésie surtout, qu'ils mettent aussi bas que celle de son ami Ponsard.
Certes, Augier fut bourgeois, mais de l'esprit bourgeois il représenta et exalta le meilleur, cette part de raison, de franchise, voire de générosité, cette haine du faux et de l'outré qui, installées par Molière au cœur de notre théâtre, n'en sont pas encore sorties tout à fait, pas plus qu'elles n'ont été entièrement reniées par la plus saine partie de la classe bourgeoise. Libéral, il avait une aversion d'honnête homme et d'esprit libre pour l'hypocrisie et l'oppression intellectuelle, pour les I. 18
274 EMILE ALGIER.
préjugés et Torgueil de caste, pour toutes les formes du despolime. Ramenez ta ses traits essentiels sa morale sociale et individuelle, elle est foncièrement généreuse et salutaire.
Comme esthétique, il a conduit à sa perfection propre un genre de théâtre aujourd'hui périmé, mais qui eut sa raison d'être et son excellence. Ce théâtre a fait, pendant un demi-siècle, la force et la gloire de notre art dramatique. Ses conventions, maintenant remplacées ou en voie d'être remplacées, n'étaient chez lui qu'un moyen, au lieu d'être un but, comme chez Scribe, et, comme forme d'art, elles sont aussi défendables que la vieille intrigue à l'espagnole et à l'italienne, qui a duré dei)uis les origines de notre comédie classique jusqu'à lieaumarchais.
Prosateur, il a des qualités de premier ordre, émiiiemiiKMil nn(i()n;des, et auxquelles notre génie ne renonceia jamais, la clarté et la précision, la plénitude et 1.» vigueur. 11 cherche l'esprit, ce quia longtemps été la commune alTeclation de nos auteurs dramatiques, car ils lendairiil à satisfaire par \h un goût dominant du [)ublic, leur complice, mais, effort et mode à part, le sien n'est le plus souvent que la raison piquante et gaie.
Poète, s'il n'a su prendre au romantisme qu'un barbouillage de couleur, il a conservé quelques unes des meilleures qualités classiques, celles qui, depuis Boileau, sont entrées pour n'en plus sortir dans notre [)oésie, surtout dans la poésie comique, et contre lesquelles la fantaisie romantique n'a rien pu; qualités (|ui ajoutent à celles d'une bonne prose la force de la concision et du rythme.
11 n'a pas évité l'écueil de cette poésie, le prosaïsme, voire la platitude; il est souvent impropre, faible ou banal. Avec tout cela, s'il est l'auteur de (^*</'//'-'//'' et de
Philiherle, il est aussi celui de VAvenlurière^ un des chefs-d'œuvre de la comédie en vers dans notre siècle.
Toutes les fois qu'un critique s'efforcera d'être de son propre avis, il se verra obligé de remettre Augier à sa vraie place, qui demeure très haute.
Quant au public, s'il fait bon accueil à la comédie nouvelle, il ne cesse pas de se plaire grandement avec ce maître d'une comédie déjà ancienne, mais dont le temps est en train de consacrer les œuvres capitales. Cette semaine, il le montre avec une, évidence singulière, par la reprise à&V Aventurier eh. la Comédie-Française et des Fourchambault à l'Odéon.
A vrai dire, depuis son apparition en 1848 et le profond remaniement que son auteur lui fit subir, en 1860, VAvcnlurilrp n'a presque pas quitté l'affiche. Ses interruptions n'ont eu d'autres causes que la retraite des chefs d'emploi et n'ont duré que le temps nécessaire à d'autres interprètes pour les remplacer.
Sous sa seconde forme, très supérieure à la première, VAvealunère est une réaction légitime contre l'apothéose de la courtisane, des Marion Delorme et, par anticipation, des Dames aux camélias. Elle exalte avec une conviction généreuse et communicative la plus nécessaire et longtemps la plus forte des vertus bourgeoises, le sentiment de la famille, fort supérieur à l'orgueil nobiliaire du nom. Elle peint avec vigueur un caractère de femme profondément vrai, vicieux et roué avec des parties de sincérité, celui de la courtisane qui aspire à la considération et capable d'aimer sous l'ascendant de la force virile. Elle campe une des plus pittoresques figures de matamore qu'il y ait dans notre théâtre, si riche depuis Louis XIII en types de ce genre.
Et c'est là qu'Augier a été le plus maître de la forme poétique, qu'il s'est le plus approché de cet idéal qu'il empruntait aux grands classiques, en y joignant un
270 EMILE ALGIER.
peu de la fantaisie et de la couleur romantiques. Il y donne le maximum de ses qualités et le minimum de ses défauts comme poète.
Les Fourchamùnull, la dernière comédie d'Emile Augier, ont terminé sa carrière sur un triomphe, comme francillon avait fait pour celle de Dumas fils. Dans CCS deux pièces, les deux auteurs sont tout entiers, avec leur conception complète de la vie et du théâtre.
Augier avait l'horreur du bas positivisme qui met l'argent au-dessus de tout et le culte de la famille, qui doit naître et durer par l'amour. Sans la générosité de l'esprit et du cœur, le jeune homme et la jeune fille lui semblaient coupables et mé[)risables, dignes de colère et de pitié. Il détestait l'ironie cynique et sèche, la blague dissolvante qui flétrit les cœurs, avilit les caractères et détruit l'énergie d'une classe, d'une société, d'une race. Il s'acharnait contre les pharisiens bourgeois qui cherchent la considération par la fortune: il se plaisait à les montrer ridicules et dupés.
Comme remède à ces vices, il montrait le bonheur assuré par le désintéressement et le dévouement. Il élevait très haut l'idée de l'amour et du devoir; en même temps, il les montrait fort accessibles par la droiture et la sincérité.
Mais, avec une amusante inconséquence, il comblait ses personnages « sympathiques » de cet argent méprisé; il les montrait au dénouement faisant un mariage d'amour, mais riche; il les récompensait de leur désintéressement par la fortune. C'est que faire admettre par des bourgeois que l'on peut être heureux et pauvre, cela n'était pas possible. Il leur disait donc: « Préférez l'honneur et l'amour à l'argent; par in, 'vous serez honorés, aimés — et fortunés ».
De là, dans les pièces d'Augier, une contradiction
fréquente entre l'exposition et le dénouement. Elle n'est pas absente des Fourchambault.
M. Fourchambault, un bancfuier brave homme, et Mme Fourchambault, une bourgeoise dépensière, ont eu le tort, celui-là d'abandonner une maîtresse pauvre pour épouser un (( bon parti », celle-ci de mener sa maison à l'abîme par amour du luxe et de l'ostentation. Ils en sont châtiés, le mari parle despotisme et la sécheresse de sa femme, la femme par la peur de la ruine et l'humiliation aux yeux du monde. Mais ce châtiment est court : le mari refait sa fortune et la femme s'adoucit. Il leur a suffi d'un moment de repentir à tous deux et du sacrifice non consommé de leur argent pour se corriger fructueusement et conserver la fortune.
Leur fils Léopold et leur fille Blanche sont positifs comme leurs parents; ils mettent le rang et l'argent au-dessus de l'amour et de l'estime de soi-même. Pour eux aussi, le châtiment est léger et court; il suffira au jeune homme de recevoir une leçon de générosité, à la jeune filled'avoir couru le risque d'un mariage ridicule, pour faire amende honorable, respecter et suivre l'amour et, surtout, continuer une existence confortable.
La vie a d'autres sévérités pour les pères et les enfants. Le théâtre d'Augier et de Dumas se contentait de montrer la menace de ces sévérités et finissait sur des dénouements optimistes : le nôtre les applique avec un pessimisme outrancier.
L'originalité, la hardiesse et la force des Fourchambault sont dans le caractère de Bernard et de sa mère. Ici l'honnêteté d'Augier élève le sujet au-dessus de la convention théâtrale et du préjugé bourgeois. La fille séduite et le fils naturel sauvent, par le désintéressement et lamour, l'amant et le père qui les ont abandonnés; ces irréguliers raffermissent la famille éjjranlée.
278 EMILE ALGIER.
Par cette reprise originale du thème traité par Dumas fils dans le Fils nalurel, Aubier rejoint son grand rival.
Comme exécution, il n'a jamais eu plus de maîtrise. Les actes et les scènes sont coupés, conduits et conclus avec une sûreté où triomphe l'artifice de l'ancienne poétique, mais aussi son art à soutenir l'intérêt. Il s'y trouve, au ciH(|ui(Mne acte, une des plus belles scènes du théâtre contemporain, ((la scène des deux hommes», entre Bernard et Léopold Fourchambault. Si le llirt de Léopold et de Marie Letellier rappelle Irop le Rouian d'un jriini; homme pauvre, retourné, l'idylle de Bernard et de .Marie domine le souvenir du Mai-guis de Villemer.
:; icvriiM- r.idii.
Les orateurs de Villers-Cotterets ont suffisamment dit ou laissé entendre que Dumas a complètement manqué de la qualité essentielle qui fait les grands écrivains, le style. Il n'y a chez lui aucune élévation de pensée et aucune originalité d'expression. Il est diffus, banal, voire vulgaire et il faut bien reconnaître que ses défauts lui ont procuré autant de lecteurs que ses qualités. Il mettait ses sujets à la portée de la foule en les abaissant. Poète, il n'est pas même en comparaison de Victor Hugo ce que fut Voltaire en comparaison de Racine et, romancier, il y a plus d'art dans une page de la Chronique de Charles IX, de Mérimée, que dans les six volumes de la Heine Margot.
En revanche, il est beaucoup plus dramaturge que Victor Hugo, car il l'est d'instinct et de don, tandis que Hugo ne Test que par volonté et effort. Il fait avec une aisance inouïe ce que Mérimée se reconnaissait parfaitement incapable de faire lui même, adapter une action à la scène, quoique le talent dramatique abonde dans le théâtre injoué et les romans de l'auteur de Clara Gazul et de la Jacquerie, à preuve tout ce que les dramaturges de profession en ont su tirer.
Or, de tous les genres, le théâtre est celui qui se
passe le plus de style, bien plus le seul où l'on puisse faire œuvre littéraire sans être un écrivain. Qu'est-ce. en eiïct, que la littérature? Une ima,e:e de la vie, capable de produire l'illusion de la réalité. Dans le livre, il faut î de toute nécessité un degré de concentration et de plénitude, une vigueur d'expression, une justesse et une force de couleur, sans lesquels, comme on dit, l'œuvre n'existe pas. Les lignes inertes ne saniment que si le génie ou le talent leur communiquent la vie. Au théâtre, le dramaturge n"a pas pour intermédiaire des i signes conventionnels, mais des êtres vivants, les acteurs, et des pages qui se succèdent toujours seml)lables, mais le prestige varié du décor, souvent plus ex|)iessif (|ue la nature elle même, car il faut prendre la nature telle qu'elle est et le décorateur l'arrange comme il veut. Ces êtres de chair et d'os, cpii parlent et marchent dans des paysages, des rues ou des maisons simulés, il suflit de leur prêter le langage que nous entendons cha(|ue jour ])Our nous donner le sentiment de la vie.
Je ne dis certes pas que cela soit facile et commun ! Il n'est pas de don plus rare, ni d'art plus malaisé, mais ce don peut exister sans aucune des qualités essentielles qui font l'écrivain, cest-à dire l'originalité de la pensée et de l'expression.
Ce don, Dumas l'avait au plus haut degré, non seulement au théâtre, mais dans le roman, et c'est mêm»^ parce qu'il combinait des romans comme des drames qu'il avait autant d'action, et la même action, sur ses lecteurs que sur ses spectateurs. Il l'avait, ce do'n, à un degré tel, que je ne vois aucun écrivain de théâtre, pas même Corneille, qui lui soit comparable à ce point de vue. Nous avons au théâtre, dans la comédie, un autre génie dramatiiiue sans style, Scribe, mais Scribe vaut surtout par l'adresse des combinaisons et le souci du
détail. Dumas, lui, vaut par la puissance de rimagination et l'art de construire des ensembles. Il y a entre eux la difTércnce d'un prestidigitateur à muscades avec un architecte construisant par blocs cyclopéens.
Voilà pourquoi Dumas est un grand nom de notre littérature, tandis que s'il n'avait été que romancier, il serait tout bonnement le chef de l'école dont Ponson du Terrail, Ernest Capendu et Xavier de INIontépin sont les gloires. Encore une fois, le style conserve en littérature son émincnte dignité et l'on n'est un écrivain que si Ton sait écrire. Dumas, qui ne s'en souciait guère, ou qui écrivait encore plus mal. quand il s'appliquait, Dumas, qui employait les mots comme l'argent, sans compter, Dumas, écrivain prodigue, même gaspilleur, dans ses romans, a dû aux nécessités très particulières du théâtre, à ses limites infranchissables d'espace et de temps, de concentrer son invention et sa forme, mais il n'a pas laissé une œuvre de théâtre qui, à la lecture, satisfasse le goût le plus large et supporte l'examen le moins puriste.
II reprend tout son avantage à la scène : Hernoni est surtout un merveilleux poème dont le lyrisme fait passer l'invraisemblance foncière, la combinaison laborieuse et surtout la lenteur. Henri III et sa cour est un drame au-dessous du médiocre comme écriture, mais animé par un don singulier d'illusion historique, imaginé et conduit avec une aisance souveraine, surtout d'une telle rapidité que l'intérêt y va croissant de scène en scène et que l'attention ne s'arrête pas un instant au détail du style.
Le théâtre de Dumas ne vaut pas seulement en luimême par l'originalité de l'invention et ses moyens propres de produire l'intérêt; il est représentatif d'un genre et d'un temps. On peut même dire que le théâtre du romantisme, c'est lui, car sans lui, le romantisme
n'aurait eu que le théâtre de Victor Hugo, qui est autre chose que du théâtre, avec quelques exceptions plus ou moins heureuses, qui vont de la Maréchale (VAncre^ d'Alfred de Vigny, à la Conjuration dAmboise, de Louis Bouilhet. C'est Dumas qui a frayé la route à toute une école de dramaturges, comme de romanciers. Ses procédés, ceux de Henri III et sa cour, et surtout de la 7our de Nesle, où il a sa part prépondérante, malgré la collaboration de (unillardet, vont se retrouver, plus ou moins, dans tous les drames et mélodrames qui les suivront.
Non pas qu'il ait inventé la poétique du genre. Elle était déjà en partie dans le théâtre de \'oltaire, dans celui de Diderot et de Mercier. Elle avait été exposée avec une solennité d'oracle, trois ans avant Henri III, dans la Préface de Croni/ccll. Elle avait été appli((uée avant cette promulgation par Mérimée dans le Théàlre de Clara Gazid et par Vitet dans les /barricades.
Dumas était le premier à le reconnaître; il joignait môme aux initiateurs que l'on vient de voir des devanciers beaucoup moins célèbres. Il disait — à cette époque, il était encore modeste — dans la Préface de ffenri III :
« Je ne me déclarerai pas fondateur d'un genre, parce que, elTectivement, je n'ai rien fondé. MM. Victor Hugo, Mérimée, Vitet, Lœve-Wcimars, Cavéet Dittmer ont fondé avant moi, et mieux que moi. Je les remercie : ils m'ont fait ce que je suis. )>
Mais, avec les éléments que lui fournissaient ces devanciers si divers, il a fait œuvre originale et féconde. Ces matériaux où l'étude, la réllexion et la volonté avaient plus de place (|ue l'instinct théâtral, il les a animés avec le démon ([u'il portait en lui. ilémon ingénu et ignorant, étourdi et impulsif, mais (jui avait le don de communi(iuer la vie théâtrale à tout ce (pi'il touchait.
Le nouveau genre consiste d'abord dans l'abandon des trois unités classiques. C'est sa première et sa plus reconnaissable marque. A vrai dire, il ne les détruira pas; on y aura de nouveau recours et souvent, lorsqu'un sujet offrira le caractère éminemment théâtral d'une crise concentrée et rapide, sur le point d'aboutir. Mais il ne se préoccupe pas uniquement de concentrer notre intérêt sur une situation pleine à éclater ou la solution d'un problème moral ; il veut exposer de longs tableaux et il lui faut pour cela la liberté de l'espace et du temps. La première pièce de Dumas aurait pu s'appeler tout simplement Guise et Saint-Mégrin ; il l'intitule Henri III et sd cour. C'est que le romantisme prétend donner au théâtre nouveau ce qui manque tout à fait dans l'ancien, l'art de ressusciter l'histoire, de la faire vivre devant nous, de nous la montrer « comme si nous y étions )).
Cette prétention, il ne Ta réalisée qu'en partie. Charles Quint et l'Espagne, François I" et la France, dans le théâtre de A ictor Hugo, ne sont guère plus vrais, devant la critique la moins exigeante, que Marguerite de Bourgogne et Charles VII, que Kean et l'Angleterre dans celui de Dumas. Il y a, tout au plus, dans ces larges enluminures, une exactitude relative de costume et de décor, à laquelle le metteur en scène contribue presque autant que le dramaturge, celui-ci ne faisant guère que fournir le programme exécuté par celui-là. Les sentiments, malgré la recherche de l'énergie, voire de la férocité, et le langage, malgré quelque placage d'archaïsmes, sont presque aussi anachroniques que ceux de la tragédie classique, et il s'en faut qu'ils aient la même vérité humaine et universelle, car ils sont presque toujours des sentiments d'exception.
En revanche, étant donné ce que se proposait le
romantisme, offrir à la foule — et non plus, ce point est à noter, à une aristocratie et à une élite sociale — une évocation du pass('', mettre en branle son imagination, étendre sa vie dans la série des siècles, en les faisant dénier devant elle, surtout exploiter la mine encore inexplorée et si riche qu'offrait l'histoire de France, l'ouvrir à un peuple qui Tii^norait entièrement et absolument, c'était un grand bienfait, tout incomplet qu'il fût. Ce bienfait, Dumas l'a répandu largement. Que de Français n'ont connu l'histoire de leur pays que par lui! Ils la connaissaient mal, mais cela ne vaut-il pas mieux que de ne pas la connaître du tout?
Bientôt envahi nar les idées démocratiques de la Révolution, dont il est la véritable littérature, le romantisme aura le tort de llatter les passions populaires et de rabaisser les grands au profit des petits. 11 s'efforcera bien aveuglément de diminuer ceux qui ont fait la France, comme François I''' et Richelieu; il travaillera de tout son pouvoir à la légende napoléonienne. Tout cela est juste le contraire de l'exactitude et de l'impartialité historiciues. Mais, si le bon Dumas a donné dans ce défaut, — car il était trop auteur drama ti(|ue i)oui' remonter un courant d'opinion v[ il s'empressait de le suivre pour en profiter, — il faut lui rendre cette justice (lue, dans ses travestissements historiques, il ne met aucun parti pris de haine et d'injustice. Sa bonhomie et sa bonne humeur sauvent tout, et, comme on disait de l'ancienne tragédie, (( purgent » les passions les plus ardentes qui existent, les passions politiques.
l*uis, comme il fait bonne mesure d'histoire dans tous ses drames! Us ont beau être dominés pnr cette loi constante du théâtre qui oblige, même dans un tableau historique, à concentrer le sujet sur un fait déterminé et restreint, voire une simple anecdote, pour avoir une
action et un lien, l'inventeur trouve toujours le moyen d'y introduire une copieuse leçon d'histoire. Il ninjurie pas François I"' ou un conseil des ministres en plusieurs centaines de vers, — en quoi il a bien raison ; il n'expose pas, et c'est dommage, la théorie lyrique de l'empire et de la papauté devant le tombeau de Charles-Quint; mais il met dans la bouche de Savoisy une leçon de gouvernement à l'adresse de Charles Vil et il faut bien reconnaître qu'elle n'est pas déplacée, car Charles VII, malgré les bons conseils d'Agnès Sorel, en avait grand besoin. S'il intitule //i"»ri///e^s7/coi/r la piècequidevrait s'appeler plutôt Cuise et Sninl-Mégrin, il s'efforce de justifier le dessein ainsi aiïiché en consacrant les^deux tiers de son drame à tracer le tableau d'histoire qu'il a promis. Et il tient, comme on dit dans le commerce, tous les genres d'émotion théâtrale, depuis le frisson du drame, provoqué par l'horreur physique, jusqu'au sourire gaillard qu'excite toujours en France une aventure galante. Le sujet d'Henri 111 cl sa Cour est atroce; c'est déjà (( l'horrible fait divers » qu'exploitera si longuement le mélodrame. Un mari, le duc de Guise, soupçonnant sa femme d'avoir un amant, Saint-Mégrin, la force, en lui tordant les bras, à écrire une lettre où elle lui donne un rendez-vous et le fait assassiner à ce rendez-vous. Tel sera, de nos jours, le fameux crime de Chatou. Le sujet de Mademoiselle de Belle-hle nous détend les nerfs, malgré l'angoisse qui s'y mêle pour une bonne partie. Un homme, le duc de Richelieu, a cru passer la nuit avec une jeune fille, Mlle de Belle- Isle, et il l'a passée avec une ancienne maîtresse, la marquise de Prie, qui lui a joué ce bon tour; et cette substitution piquante nous fait oublier à la fin de la pièce ses conséquences d'abord menaçantes, c'est-à-dire une jeiine fille soupçonnée de déshonneur et son fiancé sur le point d'en mourir.
Mais la pièce dans laquelle Dumas s'est mis tout entier, qui lui appartient en propre, qui est la plus fidèle image de son temps comme de lui-même et qui a exercé la plus profonde influence sur le théâtre du xix'' siècle, celle enfin où l'on voit à quel point Dumas père est bien le père de Dumas fils, c'est Antotni. Ici nous sommes en présence d'une œuvre maîtresse tj'pique et durable.
Au premier aspect, le héros de la pièce ressemble fort au Didier de Mario» fJelorme. C'est que, dans une pièce soi-disant historique, Victor Hugo avait introduit un jeune 1830, et, par cela même, il lui avait prêté le rôle d'un sot. Au ^contraire, lAntony de Dumas a les sentiments, le langage, le costume de son temps. Il représente toute une génération et Tauteur avait commencé par vivre en partie son drame avant de l'écrire. Car Antony a existé, comme son Adèle. Si vous voulez faire leur connaissance à tous deux, lisez un livre excellent, aussi solidement documenté que brillamment écrit, le Drame d'Alexandre Dumas, de M. Hippolyte Parigot. Rédigé sur une correspondance dont l'amitié de Dumas fils avait autorisé l'auteur à faire usage, et cet usage a été aussi probant que discret, vous y verrez comment un u Jeune-France » aimait et de quelle manière il faisait de l'art avec sa vie, un drame avec son cœur.
Les sentiments qui animent Antony sont fort mêlés, quoique très simples. 11 faut bien avouer qu'ils se ramènent assez aisément à trois : l'orgueil, l'égoïsme et la violence. Lorgueil est celui d'une génération dont les pères ont renversé l'ancien régime et ses privilèges, repoussé l'Europe coalisée et reporté la conquête chez elle, réalisé les principes égalitaires et libérateurs de 1789. Ces pères vieillissent, épuisés, mais leurs fils ont hérité de leurs idées et de leur gloire. Lorsque la
royauté, la noblesse et le clergé essayeront, en 1830, de prendre une revanche décisive sur la Révolution, ces fils les chasseront définitivement ou les réduiront à l'impuissance politique. Il est remarquable que deux des plus grands écrivains de ce temps-là, Hugo et Dumas, aient pour pères deux généraux, l'un de la Révolution, l'autre de l'Empire. Quant à Musset et Vigny, si l'un est de source noble et l'autre de pacifique bourgeoisie, l'esprit de leur temps les possède si fort l'un et l'autre, qu'ils écrivent, chacun de son côté, une admirable analyse de cet esprit, l'un dans la Confession (Tunenfatil du siècle, l'autre dans Servitude et Grandeur militaires.
Cet esprit, c'est l'orgueil exalté et humilié. On avait promis à ces enfants le triomphe de l'énergie et du courage, la gloire des champs do bataille, les bâtons de maréchal et les couronnes, la conquête du monde. L'écrasement de la France et la paix nécessaire qui l'a suivi les réduisent à l'inaction. Ils ne renoncent pour cela ni aux « frontières naturelles )), ni à l'hégémonie de l'Europe, et la suite des victoires a été trop longue et trop éclatante pour que la défaite finale en diminue la fierté. En attendant de reprendre la marche triomphale vers le Rhin et les capitales, ils transportent dans la littérature l'énergie que la paix laisse sans emploi.
Cette énergie, ils l'appliquent à la satisfaction de l'égo'isme. Ils veulent leur large part de tous les biens que la vie sociale offre à l'homme. Ils la réclament du droit de leur volonté et aussi des mérites qu'ils ont ou croient avoir : jeunesse, force et courage. Ne leur parlez pas de morale et de lois. Cela n'est rien à leurs yeux devant la souveraineté de la passion, qui tire d'elle-même sa légitimité et son droit à se satisfaire.
Et vous pensez bien que la passion par excellence I. 19
pour eux, car ils sont jeunes et Français, c'est l'amour. Lorsqu'ils ont jeté leur dévolu sur une jeune fille ou une jeune femme, elle doit leur appartenir. Les droits de la famille ou du mari n'existent plus pour eux. Ils ne reconnaissent que la passion éternelle et souveraine.
Dumas avait la passion de l'énergie et, dès qu'il le pourra, il essaiera d'agir. En 1830, il prendra ou croira prendre à lui tout seul la citadelle de Sbissons; en ISOO, il aura sa |)art réelle ou imaginaire dans la conquête des Deux Sicilcs par daribaldi. Quant à sa vanité, elle était énorme, comme l'orgueil de Victor Hugo, avec plus de bonhomie, comme aussi de puérilité et de dél)raillé. En attendant, dès 18^7. à vingt-cinq ans, il a sa grande passion, qui dure environ trois ans. et, aussitôt après, il en fait un drame, .1 /;/"//'/, un drame de mœurs modernes, laiulisquc jiis(|u'aloi-s il n'avait exploité que l'histoire.
Dans ce drame, il mot une aventure personnelle, en l'élevant et l'échaulTanl de plusieurs degrés, comme il convient. Il s'y peint en pied, dans une attitude superbe, terrifiante, audacieusement criminelle, et, en faisant son portrait, il fait celui de sa génération, de cette jeunesse ardente et naïve qui s'impose un rôle voulu et le joue avec sincérité. Elle ne sera jamais, même en la personne de ses enfants perdus, aussi fatale, satanique et truculente qu'Antony ou Didier, son double idéal, mais elle les imitera aussi comi)lètement (jne le lui permettra la crainte salutairedes gendarmes etdes juges.
Transposés ou même retournés, les procédés d'Antony vont se retrouver non seulement dans tout le drame français, mais dans une bonne part de la comédie, non seulement jusqu'en 1850, mais après. Que feront, en effet, les écrivains de l'école réaliste, sinon prendre le contre-pied des idées de Dumas père, en conservant la coupe de ses pièces et sa manière de conduire l'action?
Par un contraste piquant, c'est le propre fils de fauteur LVA7iloni/ qui prêchera le plus fortement les droits de la morale sociale contre l'individualisme romantique, mais, si quelqu'un ressemble à son père, c'est bien ce (ils-Ià. Si vous voulez étudier cette filiation, vous en trouverez une étude très pénétrante dans le livre de M. Parigot.
Dumas fils était, du reste, le premier à reconnaître, à proclamer ce qu'il devait à son père. 11 a exprimé son admiration et sa reconnaissance filiales dans une page superbe, en tête du Fils naturel, une page que son père a pu lire, car elle fut écrite en 1868 : *( Eh bien, il est venu à bout de toi, ce siècle vorace... » L'a-t-on récitée, cette page, devant le monument de Villers- Cotterets? Sioui, iln'étaitpas possible de rendre un plus bel et plus complet hommage à celui que l'on célébrait.
« Mon père, disait Dumas fils en souriant, est un grand enfant que j'ai eu quand j'étais tout petit. » Voilà pour la boutade affectueuse, respectueuse, touchante, d'un tel fils envers un tel père. Mais le fils a écrit, dans la page en question :
« Tu as pu entendre parfois cette phrase : « Décidé- ({ ment son fils a plus de talent que lui ! »
(( Comme tu as dû rire !
« Eh bien, non; tu as été fier, tu as été heureux; semblable au premier père venu, tu n'as demandé qu'à croire, tu as cru peut-être ce qu'on disait! Cher grand homme, naïf et bon ! »
Je suis de ceux qui tiennent Dumas fils pour bien supérieur à Dumas père; mais, dans la comparaison modeste que le fils établit entre son père et lui, je retiens les derniers mots : « Cher grand homme, naïf et bon! » C'est un jugement complet et définitif.
14 juillet 1902.
Le Dnunc d'Alexandre Dumas, iHude dramatique, sociale et liltrrnirc, (l'apri's de nouveaux documents, par Hippolyte Paripot.
Le livre ([ue M. Hippolyte Parigot vient de consacrer à Alexandre Dumas père el au drame est une thèse de doctorat es lettres, mais ce n'est pas, comme la plupart des thèses, un livre de début. M. Parigot l'avait fait précéder de deux autres, qui lavaient déjà classé comme critique et comme écrivain : le Tliéàtre dlùer, où il étudiait les maîtres de la comédie contem l)oraine, et G('»ie ri Mclier, série d'études sur le même théâtre, dont le titre indique clairement l'objet spécial.
Le Théâtre dlùer avait attiré l'attention d'un lecteur qui, à lui seul, valait une foule, Alexandre Dumas fils. Il en était résulté entre le grand écrivain et le débutant une de ces amitiés dont Alexandre Dumas n'était pas prodigue, confiantes et simples de son côté, discrètes et reconnaissantes chez ceux qui les méritaient. M. Parigot est de ceux qui ont pu éprouver, dans les dernières années de Dumas, combien ce grand esprit se doublait d'un grand cœur. L'auteur de la Visile de noces conservait toute sa force et toute sa verve, mais l'ironie généreuse (|ui était le tour habituel de sa pensée s'adoucissait de mélancolie indulgente, et rien n'était d'un charme plus prenant.
Dans les conversations d'Alexandre Dumas, la vie, le caractère et l'œuvre de son père revenaient souvent. On sait, ne fùt-cc que par la préface du Fils naturel et le discours de réception à l'Académie française, quelle admiration ce fils avait pour ce père. Cette admiration soufïrait de la place inférieure que les historiens de la littérature attribuaient au dramaturge et au romancier. Elle le plaçait, elle, sur le môme rang que Victor Hugo et Balzac.
M. Parigot, s'il ne pensait pas tout à fait de même, estimait du moins que l'auteur de Henri 111 et sa Cour, d'AyUony et même de la l'our de Nesle méritait plus qu'une mention hâtive et dédaigneuse, sans considérants motivés. Le sujet était trop beau pour ne pas s'y arrêter et l'occasion trop tentante pour ne pas la saisir.
Dumas fils racontait et expliquait son père avec une information unique et l'autorité de son propre génie théâtral. De ses seules conversations il eût été possible de tirer un livre de grand intérêt. Mais il avait conservé, recueilli et racheté tout ce qu'il avait pu des papiers de son père, essais, brouillons, correspondances intimes. Puis, il n'entendait pas que, si quelqu'un prenait en main la revision du procès paternel, ce fût en avocat docile, soutenant la cause de la famille. Il respectait trop pour cela le sentiment d'autrui et la dignité de la critique. Personne, à ce point de vue, ne fut moins orgueilleux et moins despotique. Je sais même que l'idée d'un livre à écrire sur son père ne vint pas de lui, mais de M. Parigot. Il se contenta de mettre à la disposition de l'historien ses souvenirs et ses archives.
Telles sont les circonstances d'où est né le livre de M. Parigot. Il est l'œuvre d'un ami reconnaissant et d'un écrivain indépendant. Dumas fils n'a pas assez
vécu pour le lire. Je suis sûr qu'il en aurait été profondément heureux pour son père, pour l'auteur et pour la simple vérité.
M. Parigot pense par lui même et écrit avec un talent original. Son livre résulte d'abord de limpression personnelle que lui a laissée l'œuvre de Dumas père, puis du contrôle et des renseignements qu'il a trouvés dans les papiers mis à sa disposition.
Etudier avec conscience l'œuvre entier de Dumas père et discerner du fatras ce qui mérite d'en être retenu par l'histoire de la littérature est déjà une entre prise si considérable (|ue personne encore ne l'avait tentée. Il ne s'agit de rien moins que de dépouiller toute une bil)liot]iè(|ue. dette œuvre, il faut l'expliquer par la vie et le caractère de l'homme, une vie pleine et un caractère riche entre tous, et par son temps, le plus complexe qu'offre l'histoire de la civilisation française depuis le xvi'' siècle, celui où il est le plus nécessaire d'expliquer les QMivres par le milieu et les idées par les faits.
Les documents inédils que Dumas fds mettait à la disposition du biographe et du critique de son père sont de première importance. Je ne crois pas que, depuis la mise en œuvre des papiers de Beaumarchais I)ar Louis de Loménie, un historien de la littérature ait eu pareille aul)aine.
C'est d'abord le manuscrit d'un drame en vers, premier essai dramatique de l'auteur, Flesquc de l.aviigna^ imité de Schiller et non joué. On y saisit en germe et dans le premier travail d'éclosion un génie suscité par limitation étrangère et i|ui travaille à dégager la force personnelle dont il a vaguement conscience. Vient ensuite le manuscrit original du cin- (|uième acte de Chrislinr. remanié entre la première et la seconde re[)résentation ; on y surprend le premier
effet sur le public des procédés de style, bons et mauvais, dont le drame devait user si largement. Celui do Charles VII chez ses grands vassaux, en entier, montre le grand improvisateur s'appliquant pour écrire une « tragédie », car la pièce est ainsi qualifiée. C'est enfin une correspondance amoureuse avec (( Mélanie », la femme qui servit de modèle à l'héroïne d'Atitoay, document d'importance exceptionnelle, comme les lettres de Musset et de George Sand. On voit ici comment un écrivain, à l'époque du romantisme, non seulement mettait dans ses œuvres l'histoire de son cœur, mais encore menait sa passion comme une expérience, avec l'arrière-pensée d'en faire profiter sa littérature.
Le manuscrit d'Antoaij la complète. Il est très différent de la pièce imprimée, et par ces différences il montre à nu la genèse du drame. Le lyrisme a travaillé sur l'expérience, c'est à-dire est parti du réalisme; le cas individuel s'est élargi et s'est élevé jusqu'à la théorie générale ; le droit individuel a trouvé les sophismes qui lui ont permis de se préférer au droit social.
Sur les résultats de ses lectures et le dossier de son enquête M. Parigot a établi une théorie toujours originale, juste en grande partie, excessive sur plusieurs points, mais qui, en somme, ajoute à l'histoire de la littérature française un chapitre nécessaire et neuf.
Cette théorie, en effet, dépasse Dumas, pour nous donner du drame romantique, de sa genèse et de son essence une histoire qui n'avait pas encore été faite avec cette abondance et cette largeur. Pour Dumas lui même, il me semble que M. Parigot grossit non pas son rôle, mais sa valeur propre.
Le drame, comme tous les genres, s'est cherché longtemps avant de se trouver. Il lui fallait sa forme
et son inspiration, un corps et une àme. M. Parigot montre bien qu'il n'a reçu l'une et l'autre qu'après la Révolution et qu'il ne pouvait les recevoir avant. Tandis, en eiïet, que la tragédie, régulière, oratoire et psychologique, inspirée par l'esprit d'autorité et de conservation, s'attachait à étudier les crises intimes de l'âme chez des personnages tenus par le rang, le drame, non seulement libre, mais révolté, tout en action et en spectacle, allait montrer l'expansion de l'individualisme par l'audace des actes et l'imprévu de leurs résultats.
Il est exact, comme le veut M. Parigot, que Figaro, le joyeux barbier révolutionnaire, est le père des héros du drame, le précurseur de tous les aventuriers qui vont occuper le théâtre romantique, de tous ces ambitieux qui ne sont rien, aspirent à tout, ne considèrent aucune fortune comme trop haute pour eux et sont capables de tout pour y atteindre.
Il montre aussi avec une grande abondance de preuves que, sans la Révolution et ses bouleversements, sans les exemples donnes par lambition et l'énergie individuelles, par les hommes de la Convention et des guerres impériales, les Antonyet les Ruridan ne seraient pas nés, que ceux-ci sont les (ils légitimes de ceux-là. qu'ils ont poi'lé dans la vie ordinaire la passion, laudace, les appétits et lemphase que les autres appliquaient aux luttes de la tribune, de la rue et des champs de bataille.
Cette expansion de l'individualisme ne peut se produire que par une quantité de faits extraordinaires. De là, dans le drame, le romanesque et l'imprévu de l'action, l'abondance des coups de théâtre.
Mais, en littérature, de tels résultats ont toujours des causes littéraires et sont précédés d'une longue préparation. M. Parigot a bien vu que le drame était en germe
dans le théâtre de Corneille et qu'il est sorti des débris de la trag'édie. J'aurais voulu, pour une clarté plus complète, et puisque l'objet de son livre n'était pas seulement le drame de Dumas père, mais la naissance du drame lui-même, qu'il en dégageât la genèse, qu'il le montrât préparé par l'esprit du xviii'" siècle, se formant peu à peu dans la comédie de Marivaux, la tragédie de Crébillon et celle de Voltaire, dans les manifestes prétentieux et les gauches essais de Diderot et de Mercier, voire de La Chaussée, essayant ses moyens avec le mélodrame de Pixérécourt, trouvant des modèles chez les Anglais avec Shakespeare, Walter Scott et Byron, chez les iVllemands avec Gœtheet Schiller, produisant enfin sa première œuvre, viable et féconde, avec Henri III et sa Cour.
La plus grande partie de ce que j'indique là se trouve chez M. Parigot, mais avec des insuffisances et des lacunes. Ce qu'il veut bien dire, il le dit avec une force lumineuse, mais il ne dit pas tout. Même, sur un point essentiel, le théâtre de Voltaire, je le crois tout à fait dans l'erreur. Ce théâtre lui semble spécieux et stérile, sans valeur propre ni influence. Qu'il soit non seulement inférieur à la tragédie de Corneille et de Racine, mais tout à fait indigne d'être rapproché de ces chefs d'œuvre, malgré la confiance de l'auteur et l'opinion des contemporains, cela ne fait plus de doute aujourd'hui. Mais, la qualité de style mise à part, la différence de ce théâtre avec celui du xvii^ siècle est ce qui en fait le prix et la portée. En élargissant la tragédie dans l'histoire et la géographie, en cherchant la couleur locale, les effets de spectacle et les coups de théâtre, en substituant l'action visible à l'étude des âmes, Voltaire préparait le drame, bien avant Pixérécourt.
Et, si le drame devait naître enfin par l'imitation hardie des littératures étrangères, n'est-ce pas Voltaire
qui, le premier, avait donné l'exemple de regarder par-dessus la muraille qui séparait la civilisation française de la prétendue barbarie étrangère? Le premier, il faisait connaître Shakespeare. Il aura beau se repentir et protester par égoïsme, au moment où Lemercier voudra donner Shakespeare tout entier au public français, il restera le véritable initiateur de la plus féconde révélation qui ait agi sur notre théâtre.
A côté de riiitluence de Voltaire, il n'est pas possible de ne pas compter pour quelque chose celle de Crébillon. Celui ci fait un usage neuf et parfois puissant d'un moyen dédaigné par Corneille et iîacine, les maîtres de l'admiration et de la pitié. Ce mojen est l'horreur. Il ne vaut certes pas les deux autres, mais les romantiques se garderont bien de le dédaigner. Crébillon leur fournissait encore d'autres exemples à l'usage de la haine, représentée avec une singulière vigueur dans Al fée iH 71ii/e>ile; celui des fausses disparitions, des retours imprévus et des reconnaissances avec lîhadamisie et Zénobir.
Dans la première partie do son livre, M. Parigot démêle Ja part des influences anglaises et allemandes sur la formation do Dumas. Cest un modèle d'information et d'analyse. Dumas (( n'a guère compris Sha kespcare, mais il s'est découvert en lui ». A Walter Scott il doit beaucoup : le cadre, le décor et les accessoires de son drame ; or on sait l'importance de tout cela pour le genre nouveau. A Byron il n'emprunte guère qu'un masque, le satanisme. (îœthe avait trop peu le don du théâtre pour lui fournir grand'chose et Manfred le dispensait de Werlhcr, car le révolté anglais est autrement scénique que le révolté allemand. En revanche, il doit beaucoup à Schiller, qui, s'il n'a pas le (( don » du théâtre, en a le « sens ». C'est même à travers l'intluence de Schiller qu'il a subi le plus celle
de Shakespeare. En somme, le drame de Dumas est (( une imitation de Sliakespeare d'après Schiller et Waltcr Scott ».
Dans cette imitation, Dumas a mis son individualisme de plébéien, son tempérament d'athlète sensuel et bon, son imagination puissante et foncièrement scénique, son style vivant et lâché. Par un coup de maître, il a créé dès son premier essai le drame historique et populaire, dans Henri III ei sa Cour. Une série de tâtonnements, Christine, Caligula, Catilina, lui ont fait éliminer les éléments tragiques, qu'il s'efforçait d'abord de retenir par respect pour le genre noble (mais je ne verrais pas, comme M. Parigot, une tragédie manquée dans Charles VII chez ses grands vassaux, qui me paraît être, malgré les vers, un des meilleurs drames historiques de Dumas). 11 a créé le drame populaire de cape et d'épée par un chef-d'œuvre en son genre, la l'our de lYesle, qui est bien à lui, malgré la collaboration de Gaillardet, et que M. Parigot a bien raison d'étudier à fond et de mettre très haut, malgré les dédains des lettrés.
Enfin, il a créé le drame moderne avec Antony, où s'incarnent d'une part le plébéien révolté contre les contrats et les hiérarchies sociales, de l'autre, la femme de la société nouvelle, unissant sa propre révolte à celle de l'homme qui la désire passionnément et par dessus tout comme le bien suprême, le plus défendu par cela même et le plus attaqué. Pour tout le reste du siècle, leur double révolte va défrayer le théâtre.
Ce bilan établi, M. Parigot est en droit de proclamer Dumas père comme le créateur du théâtre romantique. Il est en droit aussi de déclarer que nul, en son temps, ne posséda aussi complètement et au même degré le don spécial du tiiéâtre, le génie dramatique, qu'il pratiqua « le métier » en ouvrier incomparable, qu'à ce
point de vue Hugo, malgré Hernarn et lhi]i /ilas, Wgnj, malgré la Marrrhalf d'Ancre et Chnltrrlon, lui furent bien inférieurs.
Mait tout cela, qui est beaucoup, lui donne til le droit de dire : « A défaut de critique, de goût et de système, cette imagination est soutenue par un tel tempérament que, hormis Shakespeare, et depuis Eschyle, je n'en vois aucun de semblable »?
J'accepterais « semblable » si M. Parigot n'en faisait le synonyme d'égal et ne s'appuyait sur cette déclaration pour hausser Dumas au sommet de l'art dramatique. Si le théâtre consistait avant tout dans l'imagination et le (( métier », Dumas serait l'égal des plus grands, mais imagination et métier ne sont pas le but de l'art dramatique; ils n'en sont que les moyens et ils lui servent à nous donner autre chose, savoir : la vérité, la poésie, le style, choses sans lesquelles il n'y a pas de grand écrivain, qui manquent à Dumas, et qu'avaient, avec toute l'imagination et tout le métier nécessaires, les grands classiques, Sophocle et Euripide, Corneille et Racine, et, avec beaucoup moins de l'une et de l'autre, Hugo et Vigny, que M. Parigot immole à Dumas, et Musset, dont il ne dit rien.
Oui, l'imagination et le métier sont indispensables au théâtre; mais sans la vérité, la poésie et le style le théâtre ne serait pas même un genre littéraire. C'est pour cela que, en définitive, la valeur des auteurs dramatiques eux-mêmes se mesure moins au degré de leur imagination et à l'habileté de leur métier qu'à la quantité de vérité, de poésie et de style qu'ils mettent dans leurs œuvres.
Oui, le théâtre, pour atteindre son but, doit intéresser, mais ceci encore est un moyen, pas un but. L'intérêt ne donnequun plaisir d'ordre inférieur; on n'est poète qu'à la condition d'y joindre l'émotion. Dos manne-
(|iiins et des marionnettes, adroitement manœuvres, peuvent nous intéresser; pour nous émouvoir, il faut les faire servir à l'observation de la vie et à la vérité de sa peinture, à la connaissance des mobiles intérieurs qui détermineront nos actions extérieures. L'auteur dramatique doit nous procurer la connaissance profonde et complète de l'homme, par le dedans comme par le dehors.
Aussi les maîtres de l'art dramatique ne sont-ils pas les plus habiles comme métier. Si quelques-uns. comme Racine, excellent aussi en cela, Corneille a laissé des chefs-d'œuvre pleins de maladresse et la plupart des pièces de Molière , Tartuffe en tête , sont « mal faites )).
Dumas a été pour le drame ce que Scribe a été pour la comédie, l'homme du métier. Il est génial en cela; il demeure comme un modèle incomparable et toujours utile à étudier. Il est bon, pour le théâtre et sa production courante, que Dumas et Scribe en aient mis les moyens et les procédés à la portée de tous. Mais, audessus d'eux, il y a les vrais poètes qui, avec plus ou moins de métier, laissent dans nos âmes ces impressions profondes qui sont le but suprême de la littérature et de l'art. Défendons le métier lorsque l'importance et la nécessité en sont contestées, surtout par les médiocres, qui en ont besoin et qui sont en cela aussi ingrats qu'imprudents, mais, au-dessus du métier, bien au-dessus, mettons la littérature.
Voilà pourquoi, même au théâtre, Victor Hugo reste fort supérieur à Dumas, quoiqu'il y ait été aussi maladroit, même dans ses deux chefs-d'œuvre si laborieux, que Dumas se montrait adroit dans ses pièces les plus vite bâclées. M. Parigot s'est donné le plaisir d'éreinter le Théâtre d'Hugo et son exécution est des plus brillantes. Mais après? Lorsque l'on aura prouvé
que l'intrigue de Hernanx et de Rutj B/assont invraisemblables jusqu'à l'enfantillage, il n'en restera pas moins ineffaçable dans l'àme de tous ceux qui les auront entendus le souvenir de leurs couplets lyriques. Il n'y a pas une pièce de Scribe qui ne soit supérieure comme conduite et tour de main aux meilleures comédies de Musset. Pourtant quelle dilïérence entre Lorenzarcio et lierlrand et lialon, entre // ne faut jurer de rien et Baldille de dames!
C'est, du reste, Musset qui, dans Une soirée perdue, à propos du Misanthrope, a le mieux marqué la différence essentielle des deux théâtres, le théâtre d'intrigue et le tliéàtre de pensée, le théâtre qui amuse et celui qui émeut, en montrant le prix d'une pièce comme le Misanthrope au regard de celles qui visent avant tout à (( servir à point un dénouement bien écrit », du théâtre qui se tient au niveau de la vie ou s'élève au-dessus d'elle, en comparaison de celui qui atteint sou but si
I/intriiiTie, enlacer et roiilt-c on feston. Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.
Les deux derniers chapitres du livre de jNI. Parigot sont consacrés à montrer que, par la nature de son génie, l'auteur du Demi-Monde était bien le fils de son père, que Tàme de l'un est passée dans celle de l'autre, que le second a emprunté au premier une grande part de son tempérament et de ses idées, de sa conception de la vie, des personnages qu'il met en scène.
Cola est vrai à la condition d'ajouter bien vite que les dilTércnces remportent encore sur les ressemblances et que la valeur de Dumas fils se mesure justement à ces dilTércnces, que la supériorité du fils est très grande comme écrivain, penseur et moraliste, si elle est inférieure comme dramaturge, et cela suffit à montrer
l'excès des théories de M. Parigot sur l'imagination et le métier.
Durtias fils, en effet, et c'est là son honneur et sa grandeur, considérait non seulement le métier, mais le théâtre lui-même, non pas comme un but, mais comme un moyen. Il s'est expliqué là dessus à plusieurs reprises dans ses préfaces. Que l'on se rappelle surtout re qu'il dit du pur amuseur; la page est de la plus haute éloquence. S'il voulait comme son père intéresser les hommes, les faire rire et pleurer, les attirer et les retenir dans une salle de théâtre, c'était pour les remplir de sa pensée. Il prétendait agir sur les mœurs et même sur les lois. Il prêchait, par les moyens propres du théâtre, une doctrine qui le dépassait, une doctrine d'amour, de pitié et de pardon.
Certes, il a souvent dépassé le but par excès de conviction. Il a parlé de « théâtre utile », et l'utilité du théâtre c'est, avant tout, d'être un divertissement. Le talent ou le génie consiste à tourner ce divertissement au profit de l'amélioration. Il a parlé de morale, alors qu'il fallait parler uniquement de vérité, car la morale c'est le bien changeant et relatif, alors que la vérité c'est le bien permanent et absolu. Il a voulu mettre le théâtre au service de la physiologie, de la physique et de la chimie, qui prennent trop de place dans ses dernières pièces. Ce ne sont là qu'erreurs de détail. Une vérité supérieure, la vérité pure, domine et inspire son théâtre; c'est elle qui est son vrai guide et son inspiratrice.
Sous ces réserves, je souscris aux dernières lignes par lesquelles termine M. Parigot :
(( Le xix" siècle touche à sa fin. A cette heure de crépuscule, lorsqu'on suit la trace profonde et féconde de cette œuvre qui reflète l'aurore, et si l'on songe quel audacieux et ferme génie en reçut l'impul-
sion et en rajeunit la vigueur, il semble désormais que les deux soirées du 11 février 1829 {Henri III et sa Cour) et du 2 février 1852 (la Dame aux Camélias) se complètent, que le nom du père et du fils se fondent, et qu'à l'horizon de l'art dramatique de ce siècle domine haut le Drame d'Alexandre Dumas. »
25 scpleinbro IS'JO.
Dl^LAS FILS ET DUMAS PERE
En signalant la ressemblance intellectuelle de Dumas fils et (le Dumas père, je croyais constater une chose si généralement admise qu'il n'était pas nécessaire d'y insister. Je m'aperçois qu'il n'en est rien par deux lot très qui m'arrivent à ce sujet.
L'un de mes correspondants écrit :
... Où vous voyez des ressemblances, je vois surtout des contrastes. En deux mois, le père était prodigue et irréiiulier, le lils économe et rangé. Le premier valait par Timaliinatiou et le second par la logique. Celui-ci a passé sa vie l't consacré ses eiïorts à combattre ce que celui-là avait exalté, c'est-à-dire la vie libre et passionnelle. Je vois dans Tœuvre entière du fils une réaction contre celle du père.
Cela n'empêchait pas le fils d'aimer et d'admirer le père, mais l'affection et l'enthousiasme n'impliquent pas nécessairement la ressemblance des idées et des sentiments. L'auteur dWntony n'a vu dans l'art que fantaisie et révolte, celui du Fils naturel que moyen d'action morale. Voyez les mémoires du premier et les préfaces du second.
Autre cloche et même son :
... Que Humas fils ait lait un éloge superbe, encore qu'un peu emphatique, de Dumas père, cela ne prouve pas que ce fils ait continué son père en quoi que ce soit! L'amour filial est une chose et l'indépendance intellectuelle en est une autre. Je ne connais guère de Dumas fils que son théâtre, mais n"ai-je pas lu ou entendu dire que; son père I. 20
mort, il n'avait dabord accepté son héritage que sous bénéfice d'inventaire, puis, qu'il avait payé toutes ses dettes? Si cela est vrai, cet arrangement privé ressemblerait assez bien au rôle de l'écrivain. De même que Dumas père avait exprimé avec une copieuse bonne humeur une pari de l'âme romantique, Dumas lils a suivi, avec plus de sérieux encore que de comique, la réaction réaliste commencée par l'école dite du bon sens.
Je porsisto à croire que mes correspondants m'ont mal compris et qu'ils se laissent tromper par des apparences au lieu d'aller au fond des choses. Mais je ne demande pas mieux que de reprendre la question, car elle en vaut la peine.
Aussi bien le centenaire de Dumas père est-il toujours d'actualité. D'abord, il a été célébré avec ({uelque anticipation sur sa vraie date, qui est le 24 juillet. En outre, après sa ville natale, voici que celle où il est mort se prépare à consacrer sa mémoire. Villers-Cotterets a payé sa dette avec un monument et des discours; Dieppe se prépare à payer la sienne avec le baptême d'une rue, des discours et une représentation d'.l/</o»)/.
J'ai reproduit telles quelles les objections de mes correspondants. Je ne les discute pas une à une; je risquerais d'être pointilleux et menu. Mieux vaut prendre la question d'ensemble.
Je n'ai pas dit ni laissé entendre que Dumas fils avait continué Dumas père; je me suis contenté d'avancer que le fils avait reçu de son père les dons essentiels de son génie et j'ai ajouté qu'il les avait appliqués à un but différent. Le père est un idéaliste et un passionnel, le fils un réaliste et un moraliste. Le premier imagine, le second observe. Sans profession de foi, en étant lui-même fort peu artiste, l'auteur d'.4«tomj, de la Tour de ^'esle ci àa Mademoiselle de Belle-hle tient pour la théorie de « lart pour l'art » ; celui du Demi-
Monde, du Fils naturel et des Idées de Madame Aubray a formulé courageusement la doctrine du (( théâtre utile » et, s'il a été artiste à un haut degré, par la qualité de sa forme, quoique ce titre lui ait été contesté, c'est sans y penser, tout comme Molière et Beaumarchais. Mais le père et le fds ont tous deux la même nature d'esprit, instinctive et diffuse chez le père, réfléchie et concentrée chez le fils. Chacun d'eux, comme il nous arrive à tous, a les idées et les sentiments de sa génération. De là un antagonisme apparent, mais qui tient à leur temps et pas à leur nature.
Dès le collège, Dumas fils éprouvait les premiers effets de l'hérédité paternelle pour en souffrir cruellement. Il était fils naturel, comme Antony, et le préjugé contre la naissance irrégulière était encore si fort que ses camarades le lui faisaient sentir avec la méchanceté inconsciente de leur âge. Les souvenirs de ce tempslà lui serviront à écrire les pages amères et poignantes qui ouvrent Y Affaire Clemenceau. Mais bien avant de faire de l'autobiographie sous le couvert de la fiction romanesque, il aura fait jouer le Fils naturel, son Antony à lui, où il ne s'est pas contenté de déclamer en l'air contre un père invisible et de lancer de vagues anathèmes contre l'injustice sociale qui fait peser sur l'enfant le poids de la faute qu'il n'a pas commise. Il écrivait en pleine réaction réaliste; aussi nous a-t-il présenté des êtres réels et s'en est-il pris à des choses positives : il a mis face à face le père et le fils, celui-ci accusant celui-là, et il s'est attaqué directement à la loi.
De cette première indication fournie par la carrière de Dumas fils, on peut dire que, s'il n'était pas venu au monde dans les conditions exceptionnelles que l'on vient de voir, il n'aurait sans doute pas écrit le Fils naturel, ou, du moins, il n'y aurait pas mis l'accent
d'âpre vérité, tout nouveau à cette époque sur le théâtre, qui éclate clans deux scènes de ce chef-d'œuvre; scènes au dessus de toute comparaison : d'abord la rencontre du père et du (Ils, puis le commentaire du Code par le notaire Fressard.
Au sortir du coUèg-e, le fils entre dans la maison paternelle. Il ne s'y arrête guère, car elle est ouverte à tout venant et, par son étalage ingénu, le débraillé physique et moral du père, comme aussi le cynisme répugnant avec lequel sa bonhomie est exploitée par ses parasites, inspirent au fils dégoût et pitié. Une des premières i)ièces de ce fils sera donc le Prrf prod'u/Kc, où il montre un fils s'efToryant de mettre un peu d'ordre et de dignité dans l'existence d un père (jui est d'ailleurs le meilleur et le plus aimable des hommes.
Fils tiiiliirrl et /*''/'' pra/liguc sont des transposi fions, qui épurent, élèvent, généralisent les éléments empruntés à la réalité, et c'est là le propre de l'art. Le Fils iialurel est plus sérieux et plus tendre, le Pcrc prudigiie plus souriant et plus aisé, mais l'un et l'autre sont conçus et conduits de telle sorte que l'indépendance du jugement et la franchise des impressions personnelles n'y blessent en rien l'amour filial. Il y est déjà visible que le fils compose son œuvre pour la plus grande, voire la majeure partie, avec ce qu'il doit à son père, en bien ou on mal. avec le respect d'un bon lils. et l'originalité d'un grand écrivain. N'est-il par juste de dire qu'il y a là non seulement influence du père sur le fils, mais continuation du père par le fils?
Sorti (le la maison paternelle, il s'en faut que le fils mène une existence d'ascète. 11 est jeune et de nature ardente; il commence par se donner au plaisir avec fougue; il a des passions et des aventures comme son père, et, comme lui, il en fait des pièces, la Dame aux Cdinrlias ci Diane de /jjs. Le père est bon, d'une bonté
universelle et qui ne choisit guère, plus sensuel qu'amoureux, ne demandant aux femmes que le plaisir et aussi prompt à l'oubli qu'au changement. Le fils est tendre, d'une tendresse délicate qui soufïre, plaint et se souvient; il prend très au sérieux l'amour et les femmes. De là cette délicieuse Dame aux Camélias, oeuvre unique dans la carrière de l'auteur et dans la littérature de son siècle, une de celles qu'un écrivain ne rencontre qu'une fois et que son temps ne voit pas reparaître sous une autre plume, la Dame aux Camélias, pendant de Manon Lescaut.
L'héroïne de la Dame aux Camélias, comme celle de Manon Lescaut, est une courtisane. L'auteur de la pièce demande pour elle le pardon, la pitié, la sympathie. En <îela, il semble prendre à son compte un des paradoxes chers au romantisme, celui qui a inspiré Marion Delorme. Ce n'est qu'une apparence. Dumas fils n'a pas plus songé à plaider pour sa Marguerite que l'abbé Prévost pour sa Manon. Il s'est contenté de raconter une histoire non seulement vraie, mais vécue par luimême, et de faire partager à son spectateur les sentiments qu'il a éprouvés ; c'est-à-dire qu'il fait du pur réahsme et tout le contraire du romantisme. 11 le fait sans le savoir, sans parti pris, sous le coup d'une émotion sincère et de la vocation littéraire qui s'éveille en lui. Lorsque, au lieu d'une œuvre spontanée et qu'il ne recommencera pas, il écrit sur le même sujet une œuvre réfléchie et qui se rattache à tout un ensemble de vues sociales, il ne peint plus la touchante Marguerite, mais l'effrayante baronne d'Ange du Demi-Monde.
Ce demi-monde est celui de la galanterie, qui commence alors à empiéter sur la société régulière et à menacer sérieusement la famille. Dumas fils le connaît pour l'avoir traversé, et ce monde lui a produit une telle impression que, de l'homme de plaisir, il a vite
fait un observateur et de l'observateur un juge. Il le montre tel qu'il est, fort vilain et encore plus dangereux. Le mépris, la haine, l'horreur qu'il lui inspire sont tels qu'ils vont devenir un des éléments essentiels de sa morale. Il ne cessera plus de dénoncer le néau social et ses dangers croissants. Il le flétrira avec une éloquence enflammée. Après l'avoir représenté avec le sang-froid et la mesure indispensable au théâtre, il reprendra l'attaque dans ses préfaces et ses brochures avec une telle émotion qu'il en deviendra romantique. Le poète de la Coupe et les Irvres et de /iolla semblera modéré en comparaison.
Cette morale sévère, ce souci intransigeant de jus tice et de vérité se sont formés très vite chez Dumas fils. Dès qu'il a un peu vécu et réfléchi, il prend le contrc-picd de la voie qu'avaient suivie son père et ses amis. 11 a imité l'auteur d'Antony en faisant sa première pièce, la Datiie aux Camélias, avec une aventure personnelle et, jus((ue-là, le père a pu se reconnaître dans son fils. Mais le fils continue; et il continue pour se séparer complètement de son père. Après la Dame aux Camélias^ il fait représenter Diane de Lijs.
Ici, comme dans Antomj, il s'agit dun adultère; mais l'auteur (\\\)ilon}j ne doute pas un .seul instant du droit que lui donne sa passion sur la femme dautrui. Ce droit, il le proclame et l'applique. 11 dit à la femme en parlant du mari :
« Combien de fois, en pensant à cet homme, je me suis endormi la main sur mon poignard ! »
Et il conclut :
(( Adèle, je vous aime, entendez- vous?... Devoirs et vertu!... vains mots!... Un meurtre peut vous rendre veuve.... Ah! vousavez cruque vous pouviez m'aimer| me le dire, me montrer le ciel.-, et puis tout brist avec quelques paroles dites par un prêtre.... Partez.
fuyez, restez, vous êtes à moi, Adèle!... à moi, entendez-vous? je vous veux, je vous aurai. »
Diane de Lys semble d'abord une reprise piquante de l'amour romantique. II y a là un jeune homme et une jeune femme qui parlent et agissent comme au temps de Lélia. Et si je rappelle un roman de George Sand plutôt q\i Antonij ^ c'est que, dans Diane de Aî/s comme dans Lélia, la femme montre l'indépendance et la décision qui appartiennent d'habitude à lautre sexe, tandis que l'homme y joue un rôle de docilité et de faiblesse. La noble Diane fait vraiment des avances au gentil et veule artiste qu'est Paul Aubry ; elle est l'homme et lui la femme. C'est elle qui l'entraîne dans leur funeste aventure, et c'est pour lui que l'aventure tourne mal. Il y a un meurtre final dans Diane de Li/s comme dans Anlimy, mais ce n'est plus l'amant qui tue la femme pour l'enlever au mari; c'est le mari qui reprend sa femme, en tuant l'amant.
Il n'est donc pas possible de faire plus exactement le contraire de ce qu'avait fait Dumas père ; mais, par cela même, n'est ce pas se régler sur lui?
Et il y a dans la seconde pièce une déclaration de principes qui répond pour la réfuter à celle que nous venons de voir dans la première, c'est-à-dire que la seconde est inspirée et commandée par la première.
Vous avez entendu Antony proclamer son droit en opposition avec celui du mari. Voici ce que le comte de Lys dit à Paul Aubry :
(( Monsieur, il est possible que la société soit mal faite, que vous ayez intérêt à réparer ses erreurs, qu'on ait eu tort de nous marier, madame et moi; mais ce dont je suis sur, c'est que je suis le mari de madame, que je l'aime, que je la garde, et que rien, absolument rien au monde ne peut m'en empêcher, parce qu'elle est ma femme. Voilà pour le présent : quant à l'avenir, je
n'ajouterai qu'une chose. Je vous donne ma parole d'honneur que si jamais je vous retrouve auprès de madame, j'use du droit que la loi m'accorde, et que je vous tue. »
Figurez-vous Antony s'entendant parler de la sorte par le colonel d'Hervey. Mort et damnation! Quel? rugissements eût poussés le lion romantique ! On le volt sautant à la gorge du colonel et l'étranglant du coup, à moins que le colonel, disant ce qu'il fallait dire en la circonstance et agissant mieux encore après avoir bien parlé, n'eût cassé froidement la tète de l'énergumène.
Paul Aubry, lui, tilc doux et se contente de répondre :
(( C'est bien, monsieur, nous verrons ».
Le comte emmène sa femme, et Paul, resté seul, dans une posture assez piteuse, se dit à lui-même :
(( C'est bien, monsieur le comte; à nous deux maintenant! »
Pauvre garçon! Il n'a réussi à trouver ni le mot ni le geste héroïques. C'est que sa situation est' parfaitement fausse.
Dumas fds a eu le mérite de le voir et de le dire, à une époque où le public était encore pour l'amant contre le mari. C'est en cela que consiste l'originalité de sa pièce. Dès sa seconde tentative théâtrale, la logique Ta sauvé du lieu commun. Du romantisme elle l'a fait passer au réalisme, après qu'il avait semblé, par le choix de son sujet, donner en plein dans le romantisme. Plus tard, lorsque, avec la réflexion et le temps, il s'est rendu compte à lui-même de ce qu'il avait fait d'instinct, il a écrit (édition de son théâtre dite Des Comédiens) :
(( J'étais convaincu (en écrivant ma pièce) que Paul Aubry devait être tué à la lin par le comte, mais j'hésitais beaucoup devant les habitudes du théâtre sur lequel devait se produire ce drame. Tuer un homme
DL'MAS FILS ET l'ERE. â i -i
d'un coup de pistolet sur une scène où l'adultère avait eu toujours un dénouement heureux et souvent comique! Que diraient les habitués du Gymnase? La tradition me disait : Accommode; la situation et la logique me disaient : Tue ! Je me décidai pour la logique. »
Je disais lundi dernier que l'auteur d'A)Uoni/ avait ouvert sur la scène française la grande route de l'adultère dramatique. Parallèlement, Scribe avait tracé celle de ladultère comique et, dans le même passage, Dumas lîls a bien soin de le faire observer : (( Il ne semblait pas, à cette époque, après les quarante ans d'exercice et de succès de M. Scribe, que l'adultère pût jamais avoir, surtout sur le Théâtre de Madame^ une solution aussi pénible. )) S'il avait dépendu de Dumas fîls, les deux routes auraient été barrées du mémo coup — sur le théâtre s'entend, — et sans être rigoriste, à voir l'abus que nos auteurs dramatiques font encore du joyeux délit, on peut trouver que c'eût été leur rendre un signalé service.
Ainsi, par l'inspiration générale, Diane de Li/s est la contre-partie d'Antony, c'est-à-dire que Dumas fils a opposé les idées de sa génération à celles de la génération que représentait son père. Regardez maintenant la coupe et la conduite de la pièce.
L'amour d'Antony et d'Adèle nous est révélé par une conversation d'Adèle avec sa sœur Clara; un accident introduit Antony chez Adèle, et Clara montre à sa sœur les dangers de la situation. Diane de Lys vient par hasard chez Paul Aubry, absent, qu'elle ne connaît pas, avec une amie, et, intéressée par ce qu'elle y trouve, exprime le désir de connaître le maître de la maison. Son amie lui démontre son imprudence. Et c'est le premier acte des deux pièces.
Adèle et Antony, sous l'attendrissant prétexte de se
faire leurs adieux, se retrouvent, sexpliquent et échangent un baiser, grâce à une amie bien intentionnée, mais étourdie, qui les met sur la voie des effusions mutuelles. Paul est amené chez Diane par un ami étourdi, quoique bien intentionné, qui les laisse seuls, passé minuit. Les deux jeunes gens s'expliquent mutuellement leur caractère et leur manière dentendre l'amour. Cette nuit-là, ils n'allèrent pas plus avant, parce que c'était leur première entrevue et aussi parce qu'ils furent dérangés. Et c'est le second acte des deux pièces.
Ici, il semble que les deux pièces, après avoir marché parallèlement, vont bifurquer. Ce n'est qu'une apparence; en fait, la ressemblance devient encore plus étroite. En effet, Dumas fils fait son troisième acte avec le quatrième de son père, et son quatrième avec le troisième de celui-ci.
Voyez plutôt :
Craignant de ne pouvoir résister à Antony. Adèle est partie pour Strasbourg, où elle va rejoindre son mari. Antony lattend sur la route, à un relais, s'arrange de manière à ce qu'elle soit obligée d'y passer la nuit par le manque de chevaux, et lorsqu'elle va se coucher, il paraît devant elle en disant :
« Silence! c'est moi! moi Antony!... »
Et il l'entraîne dans sa chambre.
Naturellement Adèle ne continue pas sa route sur Strasbourg et rentre à l\aris. L'aventure du relais s'est ébruitée. On en cause dans un salon où fréquente Adèle. Une peste mondaine. Mme de Camps, y fait une allusion si claire qu'Antony intervient et exécute bellement la dame. On prévoit que celle-ci, furieuse, va se venger en écrivant au mari, le colonel d'Hervey, la classique lettre anonyme, à laquelle les belles âmes eurent de tout temps recours.
Voilà pour Antonr/; venons à Diane de Lys.
Diane donne une soirée, où elle reçoit, entre autres habitués de son salon, la marquise sa belle-sœur, médisante et méchante comme Mme de Camps. La marquise a fait des reproches aigres-doux à Diane sur ses relations avec Paul Aubry; Diane les a reçus de haut. Cette fois, comme la niarquise recommence, Diane la met quasiment à la porte, après exécution publique. Puis, ses invités partis, elle reçoit Paul Aubry.
Mais la marquise s'est déjà vengée : elle a écrit au mari. Paul et Diane causent tendrement, ils échangent leurs aveux et Paul s'en va, chaste et discret, mais avec une promesse d'amour prochain. Alors survient le comte et il déclare à sa femme qu'il va l'emmener, cette nuit même, pour la conduire à Florence, chez son père.
Voici le comte et la comtesse à Lyon, dans un hôtel où ils se sont arrêtés pour couper le voyage. Paul a suivi Diane et se présente à elle. Le comte le surprend chez sa femme et lui fait la déclaration que vous avez lue plus haut.
Ainsi le salon et l'hôtel de Diane de Li/s ne sont autre chose que l'auberge et le salon d'Antomj, mais transposés.
Et l'intervention du comte?
Le comte, c'est le colonel d'Hervey, mais tandis que le colonel n'arrive que pour le dénouement, le comte, présenté dès le début, arrive un acte plus tôt, parce que — et c'est ici l'originalité déjà constatée de Diane de Lys — c'est l'amant qui doit être tué par le mari et non la femme par l'amant, sous les yeux du mari arrivé trop tard.
Terminons, en effet, le rapprochement des deux pièces.
Antony est chez Adèle; on leur annonce que le colonel d'Hervey va arriver d'un instant à l'autre.
Antony propose à Adèle del'enleveret elle va consentirlorsqu'ils entendent le colonel frapper à la porte. Antony aime mieux tuer Adèle que la rendre à son mari. 11 la poignarde, en prononçant le fameux :
« Elle me résistait, je l'ai assassinée! »
\'oilà pour Antony. Voici pour Diane de Li/s :
Diane est venue chez Paul après une longue séparation, pendant laquelle Paul n'avait reçu aucune nouvelle, .le dois avouer que Paul commence à lui parler comme un simple Antony ou même comme le Buridan de la 7'our de Aealc. Il lui dit, amer et fatal :
« J'ai connu autrefois une comtesse Diane qui m'avait juré dètre à moi : cette femme est morte, puisqu'elle n'a pas tenu son serment. Vous lui ressemblez, madame, mais ce n'est pas vous! »
Diane se justifie. Ils tombent dans les bras l'un de l'autre. Mais on frappe à la porte. C'est le comte! Paul ouvre et le comte abat Paul d'un coup de pistolet. On accourt au bruit de la détonation et le comte dit, « très calme et jetant son arme » :
« Cet homme était l'amant de ma femme, je me suis fait justice, je l'ai tué! »
Je pourrais montrer encore par le menu les nombreux emprunts que Dumas fds a faits à Anlonij pour sou Fils naturel, ou, si Ion veut, la manière dont il pose son sujet, comme son père avait fait du sien, quitte à le traiter dans un autre esprit et à le diriger vers un autre dénouement. .Mais je ne veux pas commencer un second parallèle, qui du reste ne saurait être suivi aussi longtemps. Dumas fds ayant fait d'une pièce à l'autre de grands progrès d'invention. Je me contente de faire observer que le ressort du Fils naturel comme tX'Antonii est, pour parler comme Mme de Camps, dans (( le problème vivant au milieu de la société, d'un homme riche dont on ne connaît ni la famille, ni l'état ».
Ainsi Dumas fils a repris le inouïe créé par la forte main de son père et, dans ce moule, il a coulé ses propres idées, idées abondantes, ardentes, fumeuses, alors que son père en avait peu et toutes simples. C'est ([ue Dumas pense beaucoup, comme sa génération, alors que son père se contentait de sentir, comme la sienne. Delà cette prédominance, très justement signalée par un de mes correspondants, de la passion chez le père et de la logique chez le fils. Mais la force du père, sa verve, son audace, son sens dramatique surtout se retrouvent au complet chez le fils, avec cette différence que celuici concentre et que celui là délaye. x\u demeurant, même sang et môme fougue.
Aussi, que Dumas fils, continuant à traduire les idées générales de la génération dont il est, avec les qualités originales de son cœur et de son esprit, traite encore la question de l'adultère dans la Princesse Georges et Frandllon ; qu'il continue à combattre âprement la courtisane, que son père traitait avec beaucoup plus de douceur; qu'il défende la famille contre elle et voie la pierre angulaire de la société dans le mariage, que l'auteur à'AnLonxj traitait comme l'on sait dans la littérature et dans la vie réelle; qu'il prenne corps à corps les lois mal faites et les préjugés injustes dans VAinl des fi'inmes, les Idées de Mme Auhrcnj^ M. Alphonse et Denise : le fils ne fait qu'appliquer les qualités dramatiques qu'il tient de son père.
Et il faut encore observer ceci que, fils d'un grand romantique, Dumas garde le romantisme dans le sang. On pouvait l'en croire guéri par le réalisme. Et voilà que, après dix ans d'efforts et de succès dont la voie du théâtre réaliste, il trouve qu'il n'a pas suffisamment expliqué et imposé ses idées. 11 se met à écrire des préfaces et des brochures de polémique. Là, en simple prose, il se montre aussi ému, aussi vibrant, aussi
riche d'images, aussi Ij-rique, en un mot. que le plus poète des romantiques.
Bien plus, à ce moment de sa vie, sans renoncer à penser et à soutenir des thèses, il reprend franchement cette forme du mélodrame que son père avait marquée à jamais de son empreinte. Il revient au théâtre pour faire représenter la Femme de Claude, VElrangire et la Princesse de Bagdad.
Après cela, une pause — une cure, disent ses ennemis ou même plusieurs de ses amis. Il laisse là le clinquant romantique; il revient au simple réalisme avec ce pur diamant de Denise et cette jolie perle de Francillon. Mais il y a rechute et rechute, hélas! au moment où le grand écrivain allait mourir. Sa dernière oeuvre, restée inachevée, est une lioute do Tliehes. qui s'était d'abord appelée la Troublantr, une étude de femme fatale, ((ui se serait rattachée au groupe où figure la Femme do Claude.
21 juillet 1002.
A propos dp In reprise de VA mi des femmes.
II y avait, dans Alexandre Dumas fils, d'abord et avant tout, un grand esprit et un grand cœur, matière d'un génie foncièrement inexplicable, comme tout vrai génie. Cette part de Dumas nous a valu le théâtre le plus vaste et le plus profond que la comédie ait produit depuis Molière.
Avec cela, ce grand homme était un homme et, comme nous tous, mélangé de bien et de mal. A la parcelle divine s'unissait en lui la somme inévitable des éléments secondaires.
Ceux-ci se laissent aisément discerner.
Il attachait lui-même grande importance à sa filiation (se rappeler la préface du l'ils naturel) et il avait bien raison. Elle est de première importance pour le comprendre.
De son père il avait reçu le don du drame, voire du mélodrame, c'est-à-dire le besoin d'imaginer à la scène des combinaisons d'événements impossibles et attachants.
Ce père était lui-même le fils d'un homme « pétri dans le flanc d'une vierge noire ». Le sang nègre s'attestait chez les deux Dumas par la vanité, naïve et étalée chez le père, concentrée et surveillée chez le fds.
Le père et le fils ont beaucoup aimé les femmes^ le ])remier insouciant et abandonné, avec un bel appétit de sensualité et plus de goût pour les corps que pour les âmes; le second plus tendre que passionné et pludésireux d'étude morale que de plaisir phj-sique, surveillant autrui et se surveillant soi-même, avec un singulier mélange de crainte et d'assurance; tous deux foncièrement bons, mais le père sans s'inquiéter des duperies, le fils toujours en garde contre elles.
Comme les femmes sont beaucoup plus fines que les liommes, elles ont exjjloité Dumas père,, qui ne s'en est même pas aperçu, et, finalement, malgré ses airs d'homme fort, elles ont dompté Dumas fils, qui s'est laissé faire avec la résignation méprisante et la clairvoyance mélancolique d'.\lceste, enchanié [)ar Célimène et la jugeant.
Dumas pèrcM'tait fort ignorant, mais il savait tout sans avoir rien ni)i)ris. Dans l'énorme bibliothèque que forment ses cvuvres. il a parlé de umni re scihili, et il n'y a pas un fait, une notion, un renseignement sûrs. Dumas fils avait la passion de l'exactitude et il travaillait avec une collection de dictionnaires techniques sous la main. La moitié de sa vie a été hantée par la préoccupation de la science, et de la plus avancée, voire de la plus aventureuse. Même, il a donné dans l'occul tisme. Est-il nécessaire de rappeler le nom d'une chiromancienne fameuse qu'il prenait fort au sérieux."''
Dans son théâtre, ces éléments divers de son carac tère et de son génie tantôt se séparent et tantôt s'amalgament. Le grand dramaturge, qui éhminc et concentre, l'esprit forme et le cœur aimant, le moraliste
passionné de justice et brûlant de pitié nous donnent le Demi-Monde, le Fils naturel et les Idées de Mme Aubray. L'observateur pénétrant, mais quelque peu fat, du cœur féminin, unit sa maîtrise théâtrale à une morale dédaigneuse et tendre dans la Visile de noces et la Princesse Georges. Le goût héréditaire du mélo s'unit au mysticisme scientifique ou occultiste dans la Femme de Claude, Y Flranf/ère et la Princesse de Bagdad.
Et toujours, dans cette vaste production, des pièces parfaites s'intercalent à travers les plus discutées, Monsieur Alphonse entre la Femme de Claude et V Étrangère. Denise et Francillon succèdent à la Princesse de Bagdad.
Enfin, après la claire et souriante Francillon, il cède à un suprême retour vers les vieilles hantises avec la /{ouïe de Thèbes, inquiète, trouble et triste, qui demeure inachevée parce qu'elle n'avait pas de dénouement possible,
h' Ami des femmes est intermédiaire entre les meilleures et les moins bonnes de ces pièces. Dumas s'y est mis tout entier, avec la diversité de ses tendances.
Par là, si elle est loin d'être parfaite, comme elle est intéressante et amusante!
Le principal personnage, c'est lui, Dumas fils, comme dans le Demi-Monde et la Visite de noces. M. de Ryons est plus avancé dans la vie qu'Olivier de Jalin et moins que Lebonnard, mais c'est le môme homme. Comme eux, en se mettant au premier plan et en s'offrant à notre admiration en même temps qu'à notre critique, M. de Ryons fait preuve de fatuité et de courage.
Il est naïvement fier de son esprit, de son expérience, de son habileté, de toutes ses supériorités. Il commence donc par nous agacer un peu, mais comme il est non seulement brave, mais chevaleresque, il I. 21
nous inspire bientôt de la sympathie, puis de l'admiration. Le fat devient un paladin.
Fat et paladin se compliquent d'un Joseph Balsamo, à moitié sincère, à moitié charlatan, qui croit en sa cabale et jette de la poudre aux yeux des regardants.
Ecoutez-le :
(( Je fais de la femme mon étude incessante et je compte laisser des documents nouveaux et très intéressants sur cette branche de l'histoire naturelle, assez ig'norée jusquà présent, malgré tout ce qu'on a écrit sur ce sujet. »
C'est parler comme un prospectus.
Et voici. Dieu me pardonne, la harangue du charlatan, ironique et détachée dans la forme, sérieuse et convaincue dans le fond :
(( Tel que vous me voyez, au bout de cinq minutes de conversation, je puis dire à quelle classe de la société une femme appartient, bourgeoise, grande dame, artiste ou autre; quels sont ses goûts, son caractère, ses antécédents, la situation de son esprit et de son cœur, enfin tout ce qui concerne mon état. »
.Mais on le sent très sincère et fort capable de mener à bien son généreux projet, lorsqu'il ajt>ute :
« En attendant, si vous avez une femme honnête à sauver, je me recommande à vous. »
Pour travailler h ce sauvetage, il étudie Ihommc qui veut perdre cette femme, et il lui suffit de lui voir prendre son café, à cet homme, pour deviner qu'il est né dans les montagnes, (pi'il aime la chasse, qu'il a des névralgies et que, faute d'être cuirassior, il transforme ses énergies guerrières sans emploi en incessantes poursuites amoureuses.
Vraiment, le Sbrigani de M. de Pourceaugnac s'en faisait moins accroire, lorsqu'il disait au gentilhomme
limousin : « La grâce avec laquelle vous mangiez votre pain m'a fait naître d'abord de l'amitié pour vous ».
Quant au dramaturge qui joue la difficulté pour le plaisir, mais qui se montre aussi adroit que Scribe et dEnnery, ce dramaturge qui a toujours collaboré chez Dumas fils avec le psychologue et le moraliste, c'est lui qui imagine dans l'Ami des femmes l'histoire du voyage de Strasbourg, si amusante et si obscure, celle de l'enfant mystérieux confié par M. de Simerose à sa femme, enfin le moyen aussi ingénieux qu'imprudent qui termine avec tant d'aisance une situation difficile, cette lettre de l'amant, envoyée au mari par l'amant lui-même et qui, au lieu de produire une catastrophe, amène une réconciliation.
Tout cela est la part de l'ancien théâtre, du théâtre d'intrigue, dans l'Ami des femmes, mais comme elle est inventive et étonnante de dextérité!
Egoïste et dévoué, indiscret et sauveur, ce Ryons, par coquetterie et goût du mystère, ne nous livre son secret qu'au quatrième acte — c'est-à-dire que, en fait, la pièce ne commence que là, — mais dès le premier, après nous avoir quelque peu agacés, il pique notre intérêt. Au second, il nous attache fortement. Au troisième, nous nous laissons conduire par lui, aussi docilement que Mme do Simerose. Au quatrième, nous lui abandonnerions comme elle la disposition de notre honneur, de notre bonheur, de notre existence.
C'est par son esprit et son cœur qu'il nous gagne à ce point.
De l'esprit, personne au théâtre n'en a autant que Dumas, pas même Beaumarchais. Il le prodigue, ce qui n'est qu'un bien joli défaut, mais il lui donne la marque de son temps, et celle-ci est souvent déplaisante. Ses porte paroles affectent le genre Desgenais; ils lancent la tirade piaffante et cravachante.
Mais de cela il faut prendre son parti, comme de toutes les modes, de tous les moules fabriqués par une génération et que la suivante met au rebut. Ce qui importe, c'est la pâte qu'un auteur y coule, et comme celle-ci est fine, savoureuse et nourrissante!
Du cœur, Dumas fils est celui de tous nos poètes dramatiques qui en a le plus, et du plus sincère, du plus large, du plus ouvert, non pas étalé, mais voilé de scepticisme ou d'ironie. Comparez cette faculté d'aimer à la bonliomie bourgeoise d'Augier, à l'attendrissement du viveur chez Meilhac, à l'ironie de l'ailleron, sentimentale à la surface et foncièrement sèche. Comme celle de Dumas l'emporte!
Autour d'un protagoniste criant de vie et de vérité, parce qu'il lui ressemble comme un frère, Dumas a groupé tout un microcosme dont chaque membre a son intérêt et sa physionomie, car cet homme, si occupé de lui-même, avait au plus haut degré le don de communiquer la vie.
Ceci est particuUèrement méritoire, pour deux raisons.
D'abord Dumas soutenait une thèse, et le propre de toute thèse est d'éliminer le i)articulier au profit du général.
Ensuite, selon riiaitilude qui réglait encore le théâtre de son temps, il ne caractérisait guère ses personnages par une profession déterminée. Ceux de VAmi des femmes sont des oisifs vaguement titrés et qui vivent (( noblement », c'est à dire sans rien faire, fort « distingués », mais d'une distinction uniforme.
Or, le caractère de chacun est d'une netteté saisissante.
Voyez plutôt.
Jane de Simerose, jeune femme séparée de son mari, pour une incompatibilité d'humeur qui date du jour —
OU plutôt du soir — de son mariage, fine et délicate, mais imprudente, capable de coups de tête et de coups de cœur, ayant besoin d'amour et prête à le recevoir du premier venu, c'est à-dire à se perdre, s'il ne se trouve sur son chemin un homme assez honnête pour ne pas profiter de son énervement, assez clairvoyant pour en découvrir la cause, assez habile pour lui faire avouer c{u'elle aime toujours son mari et la rendre à celui-ci.
Montègre, l'amoureux professionnel, beau, robuste et ardent, vibrant et banal comme un air de guitare, fort galant homme, mais d'intelligence médiocre, égoïste et jaloux, impulsif et maladroit, un de ces êtres chers au théâtre et au roman parce qu'ils leur sont indispensables, mais pour lesquels Dumas professait une parfaite aversion.
Simerose, le mari, qui a mal pris sa femme et, repoussé par elle, est retourné à ses anciennes maîtresses, mais qui, l'aimant toujours, veut s'expatrier et chercher la mort comme explorateur — déjà !
Leverdet, un vieux savant, sceptique et bonhomme, que la réflexion, l'étude et l'expérience ont conduit à prendre la vie avec une résignation supérieure, quoique sa femme le trompe depuis plus de vingt ans avec son ami intime; celui-ci, parfaitement insupportable, mais à qui il sait gré de le suppléer, aux défauts duquel il s'est habitué et qu'il aime comme un compagnon de chaîne.
Mme Leverdet, bourgeoise rangée d'apparence, morale de principes, marieuse et intrigante, qui a pris des Targettes comme amant, parce que son mari s'occupait trop de ses livres.
Des Targettes, célibataire gourmand, qui s'est fait un nid confortable dans le ménage Leverdet, un nid de coucou.
Balbine, fille légale de Leverxlet, fille probable de des
326 LES DEUX DLxMAS.
Targettes, instinctive et mal élevée, dans le plein épanouissement de l'âge ingrat, fort précoce, car elle est amoureuse, à vouloir se faire sœur de charité — (( celles qui ont de grands bonnets » — d'un bellâtre supérieurement nul et raseur, M. de Chantrin, dont la superbe barbe en éventail l'a fascinée et qui la fait rire aux larmes dès qu'il s'est fait raser, par une machination infernale de Ryons.
Car Ryons, terre-neuve professionnel, sauve aussi Balbine. S'il n'entreprend rien pour Mme Leverdet, c'est qu'il n'y a plus rien à faire : la bonne dame est « noyée », comme une carpe , tirée par des Targettes et le tirant.
Enfin, Mlle HackendorlT, l'étrangère très belle et très riche, — Allemande en attendant que le théâtre, après la guerre de 1870, en fasse une Américaine, — d'humeur impérieuse, d'esprit libre et d'allures indépendantes, attirant les épouseurs et les congédiant, après demande faite, par coquetterie et vanité.
Mlle Hackendoriï a distingué Ryons. La dompteuse voudrait bien être domptée par ce dompteur. Elle lui offre son cœur, sa main et sa fortune. Ryons refuse, pour garder sa liberté d'observateur féminin — du moins il refuse aujourd'hui, car, un moment, pour satisfaire aux habitudes marieuses du public, Dumas l'avait fait céder, comme il l'explique en détail dans l'édition de son théâtre dite drs Comédiens.
Mais ce qui fait l'intérêt supérieur de la pièce, c'est la morale qui l'inspire, j'entends la conception de la vie, de l'amour et des femmes qui s'y trouve réalisée par la fiction.
Dumas est un féministe, comme on dit aujourd'hui, en ce sens qu'il s'occupe beaucoup des femmes, de leurs droits et de leurs devoirs, de leur rôle dans la famille et dans la société. Mais il ne songe pas à les émanciper,
bien au contraire. Il les tient pour incapables de se conduire elles-mêmes, donc vouées à la sujétion nécessaire. Il les montre faibles, changeantes, égoïstes, naïvement fausses et rouées. Surtout, il leur interdit l'amour libre, auquel il donne crûment ses véritables noms.
De tout cela, il n'est pas étonnant que les femmes lui gardent beaucoup de rancune.
Mais, s'il les malmène d'une main, il les caresse de l'autre. Il veut être leur maître, mais un maître bienveillant, attentif, dévoué. Il les prend fort au sérieux; il les interroge et les confesse. Il veut leur bien et y travaille de tout son cœur. Il les craint et les aime.
Voilà deux sentiments qu'il plaît fort aux femmes d'inspirer aux hommes et dont elles leur savent toujours gré.
Etalée ou cachée, arrogante ou discrète, cette philosophie de la femme inspire toute la production de Dumas, pièces et préfaces, romans et brochures. Elle en fait l'unité. A elle se ramènent toutes les vues de l'auteur sur la nature de la vie, l'homme et la société. Peu d'écrivains ont fait la même place à la femme que ce prétendu misogyne.
Conséquence, les femmes se sont divisées en deux camps à l'égard de Dumas, les unes le détestant, les autres l'adorant.
Il suffisait de le fréquenter pour être témoin des petites scènes fort instructives à ce point de vue.
J'ai vu des femmes, jolies et coquettes, exaspérées par sa seule présence à table ou dans un salon. Son air supérieur et son sourire ironique, son regard posé sur elles les mettaient hors d'elles. Elles se sentaient devinées, jugées et condamnées. Elles affectaient de lui tourner le dos, de le bouder, et cela le divertissait beaucoup.
Mais je l'ai vu un jour, à la fin de sa vie, dans la rue, malade et se traînant à peine, se mettre en frais de politesse délicate, de galanterie respectueuse et de compliment ingénieux pour une actrice qu'un ami survenant lui présentait au passage et laisser pour jamais à cette jeune femme l'émotion et la fierté de cette rencontre avec le maître du théâtre.
2 juillet I9U0.
A la CoinctJic-FraïK.niso : i('|iri<G du Dcmi-Mondf, ronu-die en vinq ai-lcs, d'Alcx.uidrf Dumas (ils.
Si l'on pouvait encore mettre en doute qu'Alexandre Dumas fils ait été, dans notre siècle, l'initiateur de la comédie réaliste, c'est-à-dire dec(>lle qui vise à la vérité et donne le moins possible à la convention, il suffirait de rappeler où en était notre théâtre, en IH.'io, lorsque le I)(j)ni Mnudr fut représenté au Gymnase.
Scribe n'avait pas cessé de produire : quatre ans avant, il avait fait jouer Balaillr de dames, et si, l'année même du Demi-Monde, il n'avait pas donné sa Cziiriiie à la Comédie-Française, la pièce de Dumas aurait paru sur ce théâtre, pour lequel M. Fould, ministre des beaux-arts, l'avait demandée à l'auteur. Emile Augier avait encore l'ambilion de la comédie en vers; il s'attardait dans le vieux genre classique, frère mourant de la tragédie morte; Plvliberlc était son dernier succès.
Sur tous les théâtres, du drame au vaudeville, c'était en somme Scribe qui régnait, par lui-même ou par ses disciples plus ou moins directs. Partout les auteurs s'eiïorçaiont de combiner des intrigues ingénieuses et
LE THliATRE D'ALEXANDRE DUMAS FILS. 3 29
d'obtenir l'intérêt par la curiosité. La vérité ne s'ofïrait ail public qu'arrangée et fardée. Sa part était toujours réduite dans une forte mesure par une convention où entraient, à doses diverses, la généralisation classique, le lyrisme romantique, la complication ingénieuse de l'action, inaugurée par Beaumarchais et perfectionnée par Scribe. Joignez-y le respect des convenances mondaines et la timidité du goût.
Il était temps qu'une main hardie, un peu brutale, vînt briser ce vieux moule et en forger un neuf, dûtelle employer pour cela les morceaux de l'ancien et remplacer la vieille convention par une nouvelle, puisqu'il n'y a pas d'art sans convention.
Dumas fut ce novateur, et tout le destinait à un pareil rcMe. Né hors du mariage et élevé dans la bohème, il n'avait pas les scrupules bourgeois d'Augier. D'instruction négligée et peu curieux de livres, il n'avait aucun penchant vers l'imitation, ce grand danger des esprits trop cultivés. Il n'était pas modeste, et toute sa vie il étalera l'orgueil de sa force. Malheureux par l'irrégularité de sa naissance et la négligence de son éducation, il attribuait son malheur à la faute des mœurs et des lois. Par suite, il était tout porté au mécontentement et à la satire, aliments premiers de la comédie. Généreux de sentiments et brave de caractère, il méprisait le vice et la bassesse. Initié de bonne heure à l'amour vrai, celui qui ne craint pas le sacrifice, il aura toujours le respect de la femme. Désireux de clarté, de simplicité et de logique, il avait par-dessus tout, et au suprême degré, les dons essentiels de l'auteur dramatique, c'est-àrdire le sens de la vie, le don du dialogue et celui de changer les observations de détail et les idées abstraites en situations générales et en personnages individuels.
Ainsi le nouveau venu se trouvait merveilleusement
préparé par sa naissance, son éducation et son caractère, par ses défauts comme par ses qualités, par le plaisir et la souffrance que la vie lui donnait, non seulement à faire un auteur dramatique, mais à réintégrer dans la comédie le réalisme éliminé par un demi-siècle de lyrisme romantique et d'intrigue conventionnelle.
Par là, il allait accomplir une révolution aussi profonde que Marivaux, rompant avec l'imitation de Molière, pour introduire dans la comédie l'observation sentimentale à la manière de Racine, que Beaumarchais, perfectionnant avec une habileté merveilleuse la comédie d'intrigue pour y faire entrer la comédie de mœurs, compliquée de satire non seulement politique, mais sociale.
Dumas, lui, ne voulait pas plus étudier à la loupe les replis du cœur que faire dune intrigue curieuse le but du théâtre. Il prétendait montrer la société telle qu'il la voyait, combiner les faits de la vie d'après la logique secrète qui les mène, et rendre cette logique frappante aux yeux du public, puis, de cette vérité, faire sortir une leçon pratique, voire proposer des remèdes aux maux qu'il allait dévoiler, car il prétendait agir non seulement sur les mœurs, mais sur les lois.
Pour réaliser cette conception toute nouvelle à sa date — ou, du moins, renouvelée après une longue interruption, — il conservait des vieux moyens ce qui lui semblait compatible avec la vérité : avant tout, une part d'intrigue, encore indispensable au goût public. Au reste, il avait bien vu que l'intrigue n'est pas. seulement le besoin de la curiosité, mais celui de la logique, et, logicien, il l'était plus qu'auteur dramatique ne l'a jamais été au point que la logi(iue a souvent empiété chez lui sur l'observation.
Il compliquait cette part d'intrigue avec un fonds
de romanesque hérité de son père et auquel il finira par joindre une part de Tutopie réformatrice qui eut pour résultat les folies généreuses de 1848, et une tendance au mysticisme, moitié chrétien, moitié scientifique, qui aurait bien étonné le vieux Dumas, s'il avait assez vécu pour en voir son fils très fortement préoccupé.
Je ne crois pas que, depuis Molière — si exceptionnel en son temps, par son caractère et sa formation, quoique sorti de la plus régulière bourgeoisie — le génie d'un auteur dramatique se soit formé, outre le don que rien n'explique, d'éléments plus particuliers.
Si l'on veut toute ma pensée, je ne crois même pas que, depuis Molière, un auteur dramatique ait été plus grand, qu'il ait mieux traduit l'esprit de son temps, qu'il ait dirigé son art d'un œil plus net et d'une main plus ferme où il voulait le conduire et, par là, montré plus utilement la voie à toute une génération.
Le Demi-Monde est du mois de mars 18o5. Au mois de juillet suivant, Emile Augier donnait le Mariage cVOiympe. La distance est trop courte entre les deux pièces pour que la première ait influé sur la seconde, mais, avant le Demi-Monde, Dumas avait donné la Dame aux Camélias et Diane de Lys, pièces déjà réalistes, à y regarder de près. Frappés d'un même spectacle, les deux écrivains l'avaient peint en même temps, mais Dumas en développant sa manière, déjà attestée, et Augier en changeant la sienne, à la suite de Dumas.
Dès lors, la production dramatique de la seconde moitié du siècle est lancée. Dumas et Augier la mènent; Dumas plus révolutionnaire, Augier plus conservateur, l'un botirgeois, l'autre irrégulier, tous deux réalistes. Bientôt vont venir Sardou, Meilhac et Halévy, Pailleron, différents et inégaux, mais tendant tous au même but. Avec eux, la comédie réaliste va régner trente ans.
Depuis, elle s'est grandement modifiée. A cette heure, après le naturalisme et l'impressionnisme, après les décadents et les étrangers, après les malheurs de 1870 et la victoire de la démocratie, une comédie nouvelle s'est formée, avec les débris et sous l'influence de tout cela, mais, de même que l'influence de Molière a dominé toute la comédie du xvii" siècle et en partie celle du xvni% celle de Dumas a dominé la nôtre. Elle n'est pas près de finir, malgré les dénégations passionnées, les attaques furieuses et les mépris ridicules. De ses pièces, les meilleures sont déjà classiques; les moins bonnes sont pleines de germes qui lèvent peu à peu.
Le fJeiiii-Mondi' est peut-être son chef-d'œuvre. Admis en 1874 à la Comédie-Française, il accomplissait alors sa première étape vers la consécration définitive. Vingt ans, pour les pièces de théâtre, est l'âge critique. L'etîet du temps décide alors si elles doivent vivre ou mourir.
Elles paraissent devant une génération nouvelle, avec une interprétation transformée. Elles ne résistent à cette épreuve que si elles renferment une part suffisante de vérité durable. Si elles y résistent, elles contractent un nouveau bail avec le temps, d'une durée égale à celle de cette interprétation et de cette génération.
Après cette étape, la mort de l'auteur en marque une autre. Alors le public et la critique ne sont plus gênés l)ar sa présence et le respect de sa gloire.
Quel effet va nous produire la pièce, maintenant que l'auteur est allé rejoindre ses modèles dans la tombe? Quelle part toujours vivante de son âme allons-nous trouver dans son œuvre? Reconnaîtrons-nous l'homme permanent dans ces êtres passagers qui ont posé devant lui et auxquels il a prétendu donner la survie?
Comme la plupart des comédies de haute valeur, le Demi-Monde mélange et fond les trois formes consacrées de la comédie : comédie de mœurs, comédie de caractères et comédie d"intrigue. Il représente un milieu spécial et des natures originales; il déroule des situations d'un intérêt propre, qui, par elles-mêmes, piquent la curiosité du spectateur.
Le milieu existe toujours, mais il s'est profondément modifié. Dumas l'a défini, avec une sûreté de coup d'œil et un bonheur (,1e touche qui lui ont fourni deux modèles de couplets, vrais morceaux d'anthologie., ceux d'Olivier de Jalin, au second acte. Agglomération flottante d'hommes et de femmes plus ou moins tarés et déclassés, le demi-monde, baptisé par lui, commençait tout juste à prendre conscience de lui-même. Toute son ambition était encore de ne pas se séparer du vrai monde; il était modeste, presque honteux; il se dissimulait sous une apparence de régularité; il cachait ses origines et son fonctionnement.
Depuis, comme il s'est étendu et comme, en s'élargissant, il s'est enhardi! Les femmes sans maris et vivant avec luxe sans moyens d'existence connus, les aigrefins et les chevaliers d'industrie, les baronnes d'Ange et les sires de la Tour-prends-garde, les jeunes filles (( qui parlent comme des hommes », ont pullulé; ils sont devenus prétentieux et insolents.
Mais, somme toute, en 1899 comme en 1855, les caractères généraux de l'espèce sont restés les mêmes. La mauvaise herbe se mêle partout aux cultures régulières; il suffit encore, pour la connaître, de s'en fier au botaniste qui. le premier, l'a décrite et classée.
A ce point de vue, il en est du Demi-Monde comme des grandes pièces de Molière. Dans les Femmes savantes de 1672, toutes celles qui ont suivi étaient contenues en germe. Il a suffi à Pailleron de les habiller à la
mode de 1881 pour faire un tableau amusant et vrai. Le Demi-Monde est autrement fort que le Monde où Von s'ennuie, mais, comme lui, il adapte à notre temps une observation de même sorte que la g'raude observation de Molière. Il est même indiqué dans le théâtre du grand comique, où il y a tout : le Misanthrope et le Bourgeois gentilhomme, avec leurs aventurières du mariage et leurs escrocs du grand monde, peignent, somme toute, les ancêtres d'abord de Turcaret et du Chevalier à In mode, puis du Demi-Monde.
Ce qui, à des titres divers, rend ces pièces durables, c'est que leurs auteurs, avec des mérites inégaux, ont eu un même don, celui de discerner les traits permanents et essentiels d'une catégorie de modèles sous les aspects changeants des temps et des modes.
Aujourd'hui, il est certain que le Demi-Monde date : les détails ne sont plus de notre temps et, pour le faire tout à fait ressemblant, il faudrait en reprendre la peinture avec un dessin et des couleurs nouvelles. Mais cela même est un attrait de plus. La pièce vaut pour son temps et pour le nôtre, par sa vérité passagère qui est de curiosité rétrospective, et sa vérité permanente, qui est d'un intérêt aussi durable que celui de la nature humaine.
Deux personnages mènent- la pièce, un homme et une femme, Olivier de Jalin et Suzanne d'Ange. Olivier n'est autre que Dumas lui même, c'est-à-dire un grand esprit et un grand cœur. Suzanne incarne, avec une vigueur et une vérité qui n'avaient pas de modèle et qui n'ont été ni surpassés, ni égalés, l'intrigante de l'amour, la femme qui ruse avec l'homme pour en faire sa proie, la redoutable égoïste, la créature d'habileté et de fourberie, presque toujours victorieuse dans son duel avec l'homme.
Qu'il se soit mis dans Olivier de Jalin, Dumas l'a non
seulement reconnu, mais proclamé. De là certaines attaques contre le personnage qui, derrière l'auteur, visaient l'homme. Tel qui, à l'apparition do la pièce, avait exalté Olivier de Jalin, le traitait vingt ans plus tard avec une sévérité haineuse. C'est que, à l'origine, il n'avait vu que le personnage et il l'avait traité avec une admiration purement esthétique. Dans la suite, il a connu l'auteur, le confrère; il a eu avec lui quelque rivalité; il en a été jaloux. Il s'est vengé en dénigrant l'écrivain à travers le personnage. Le public n'apprend qu'assez tard, lorsqu'il l'apprend, tout ce qui peut entrer d'intérêt personnel dans la critique, ce sacerdoce.
Olivier de Jalin, c'est donc Dumas lui-même, avec son courage agressif, sa bonté hautaine, sa pitié méprisante, sa dureté apparente, sa tendresse cachée, avec son désir du bien et sa haine du mal. C'est lui avec sa fierté et sa vanité, sa rouerie et sa candeur. C'est lui, avec son adoration et son dédain de la femme, ses affectations d'homme fort et ses faiblesses de passionné, qui plusieurs fois ont fait de lui, comme de nous tous, ce qu'il avaittant redouté d'être, un jocrisse de l'amour.
C'est lui surtout avec sa finesse et son manque de tact, ce je ne sais quoi où se reconnaît toujours celui qui n'a pas eu de vraie famille et ne s'est pas formé dans le vrai monde, avec sa méconnaissance de certaines délicatesses de convention, de certains ménagements de haut goût, de certains compromis élégants, auxquels il préférait le devoir et l'honneur, dans leur simplicité et leur énergie brutales.
11 est certain que, au second acte du Demi-Monde, dans la querelle qu'il fait à Marcelle, Olivier se conduit avec une dureté grossière et une franchise cynique. Il est certain que, au quatrième, dans la fameuse scène des lettres abandonnées, pour ne pas dire livrées, tout
l'art de l'auteur n'a pas sauvé l'indélicatesse foncière du procédé. Quoique le Misanthrope finisse sur une situation analogue, le spectateur se sent mal à l'aise devant cet acte, qu'il n'ose ni approuver ni blâmer. Aucun de nous ne voudrait se trouver dans la situation d'Olivier et agir comme lui. Aucun surtout n'oserait en tirer vanité. Je n'ai ni le temps ni la place d'analyser ce cas de conscience; puis, tant d'autres l'ont fait que je n'aurais à dire rien de nouveau. Je renvoie donc le lecteur à la vigoureuse défense que Dumas a faite d'Olivier dans les notes de l'édition de son théâtre dite « des comédiens ». Mais ce paradoxe de conduite, que Dumas approuve de tout son cn-ur, n'empêche pas que l'auteur du Dciiii-MotuJc ail mérité qu'on lui appliqueà luinièmc ce (|u'il fait dire sans modestie d'Olivier, à la fin do la pièce : « C'est le pins honnête homme que je connaisse )).
Dans Suzanne, parla justesse de l'observation et la vigueur de la touche, par la clairvoyance à démasquer les plus habiles et les plus redoutables de tous les faux semblants, ceux de la coquette sans cœur et de lambitieuse sans scrupule, Dumas a donné une sœur effrayante à Célimène. Je vois ici une des plus complètes et des plus parfaites figures de femme qu'ait produites la littérature dramatique en ce siècle.
Les ligures secondaires sont dessinées avec la même fermeté et la même justesse. Il n'y en a pas une qui ne soit typique et i)robante, caractéristique et vraie : Raymond de Nanjac, avec sa loyauté et sa na'iveté militaires, Hippolyte Richond, la victime résignée et méfiante du mariage, le marquis de ïhonuerins, le gentilhomme viveur, que le souci de sa tenue et l'amour paternel ont empêché de devenir un vieux marcheur, la vicomtesse de Vernières, la grande dame en proie aux huissiers, qui cherche à marier sa nièce et, faute
de mieux, se contenterait de la placer, Valentine de Saintis, la coquette sans tête ni cœur, vaine et vide, qui torture un honnête homme et perd sa vie avec une cruauté inconsciente, en revanche compagne née pour un chevalier d'industrie, la seule espèce d'homme qui n'ait rien à craindre d'elle, car il n'a rien à perdre, ni honneur ni fortune, ou même il est fort capable de gagner avec elle et par elle.
Ce qui est aujourd'hui la partie faible de la pièce, c'est l'intrigue, trop habile et partant factice, conduite par les moyens alors à la mode et démodée.
Il y a l'invisible comtesse de Lornan, indiquée au pre mier acte, selon la formule, rappelée de temps en temps et qui sert à préparer le dénouement. A cette heure, nous ne la prenons pas plus an sérieux que les reconnaissances de Molière, avec ses don Thomas d'Alburci et ses Zanubio Ruberti.
Il y a trop d'apartés, de jeux de scène, de lettres et Je papiers, trop d'artifices dans les entrées et sorties des personnages.
Tout cela est la partie conventionnelle de la pièce, partie caduque comme la poétique passagère sur laquelle Dumas, peu inventeur en ceci, l'a docilement tracée. Mais le reste tient, tout le reste, car cela est pris dans la vérité, mœurs et caractères.
26 juin 1899.
A la Comédie-Fran(;aise : reprise de Diane de Lys, drame en cinq actes, d'Alexandre Dumas lils.
Je n'étais pas sans inquiétude sur la reprise de JJiane de Lijs à la Comédie-Française. On pouvait y voir tout autant un indice du manque de pièces
nouvelles que le désir d'enrichir le répertoire par une œuvre de valeur.
L'auteur lui même ne semblait pas attacher grande Importance à cet essai de jeunesse. Dans ses commentaires sur son théâtre, il ne dit ou ne laisse entendre nulle part cfu'il ait mis là quelque chose d'essentiel sur sa conception de l'art ou de la vie. Il le présente simplement comme le résultat dune aventure personnelle, arrangée et dramatisée pour son intérêt propre, sans cette préoccupation de thèse ou de leçon qui fait la valeur morale de son théâtre. Les deux reprises qui en avaient été faites en 1869 et 1884, depuis la création, en 1853, avaient eu peu de succès et avaient laissé la critique du temps sur une impression peu décisive.
Le résultat a com[)lètemcnt démenti mes craintes. Diane de Ijjs a excité le plus vif intérêt, non seulement grâce à une interprétation excellente, mais aussi par sa valeur intrinsèiiue. Si Dumas n'a guère disserté sur elle, c'est (ju'il revenait sur ses pièces plutôt pour défendre les doctrines dont elles étaient l'exposition théâtrale que pour démontrer leur mérite propre, moins en dramaturge égoïste qu'en moraliste désintéressé. Si elle a trouvé lors de ses réapparitions peu de faveur devant le public et la critique, c'est qu'elles étaient prématurées. 11 lui mampiait encore le recul du temps qui change en attrait d'archaïsme l'empreinte d'une mode vieillie et fait ressortir d'autant la vérité dural)le des sentiments.
Ce drame offre un intérêt non pas égal à celui de la Damo aux Camélias, mais du même genre. Il en est même le pendant. Dans sa première pièce, Dumas a peint l'amour chez la courtisane et. dans la seconde, l'amour chez la grande dame. Dans toutes deux, l'amour est à lui-même son propre but; l'auteur ne vise qu'à le peindre dans sa vérité et sa force, tandis qu'à partir de
la pièce suivante, le Demi-Monde, il ne lui sera qu'un élément, et non le plus considérable, entre plusieurs autres, un moyen pour encadrer une étude de mœurs ou plutôt une enquête sociale.
Des deux aventures de jeunesse que Dumas portait ainsi à la scène, la première est celle où il avait mis le plus de son cœur. Il avait aimé tout autrement Marguerite Gautier, à qui la mort donnait bientôt une auréole de martyre, que l'oublieuse grande dame, dont il n'avait plus de nouvelles un an après leur promenade sentimentale, un jour d'hiver, dans le parc de Saint- Cloud. Cet amour de Marguerite avait été assez sincère et assez puissant pour lui inspirer une de ces œuvres spontanées et ingénues, oîi « la passion parle toute pure », une œuvre à laquelle il n'y a de comparable dans la littérature française que Manon Lescaut.
Diane de Li/s est plus complexe. Tandis que l'on a complètement défini Marguerite en disant que c'est une courtisane qui aime sincèrement et qui va mourir de son amour, c'est-à-dire une femme de tous les temps et de tous les pays, Diane appartient à un moment et à une classe déterminés de la société française; elle en porte la marque dans ses sentiments et dans ses actes.
Non seulement Diane, mais son entourage, à commencer par son amant, Paul Aubry, qui n'est pas simplement l'amant en soi, comme Armand Duval, mais un homme d'une profession particulière, un artiste, profondément pénétré par l'influence de cette profession, façonné par la tournure particulière qu'elle donnait alors aux idées, aux sentiments et à leur expression.
Aussi, bien que la peinture de la passion soit le but principal de Diane de Lijs comme de la Dame aux Camélias, elle se complète par une peinture de mœurs
et de caractères d'un intérêt propre et qui donne à la première beaucoup de sa couleur particulière.
Enfin, l'invention purement théâtrale a ici beaucoup plus de place. Pour nous intéresser à Marguerite, Dumas n'avait eu qu'à découper en actes l'histoire vraie de la pauvre amoureuse. Pour changer en drame sa passionnette aristocratique, il a dû combiner toute une intrigue et imaginer le dénouement tragique que fort heureusement elle n'avait pas eu dans la réalité.
Au total, la Dame aux Camélias reste très supérieure, mais Diane de Lys n'en est pas moins d'un grand intérêt. La Comédie-Française lui donne une place méritée dans son musée de chefs-d'œuvre ou d'œuvres typiques.
En attendant que les Olivier de Jalin et les Ryons, c'est à-dire les hommes, s'installent au premier plan du théâtre de Dumas, c'est encore une femme qui nous demande ici la plus grande part de notre intérêt. Cette femme est un caractère original, profondément observé et peint avec un grand souci de vérité. Certes, il est compliqué, comme tout ce qui sort de l'ordinaire, mais, en somme, il est aussi logique et aussi clair que peut l'être une nature féminine.
Diane est sincère et passionnée, droite et courageuse, d'autant plus impatiente de contrainte et dédaigneuse des conventions sociales, que, curieuse, spirituelle et gaie, espiègle, le rang et la naissance l'ont habituée à la liberté. Liberté d'autant plus dégagée de scrupules que cette femme est néghgée par son mari. Puis, la pièce se passe au temps oîi le romantisme de George Saud et de Musset remplit encore les têtes et fournit en abondance à la passion tous les sophismes dont elle peut avoir besoin.
Très assiégée de soupirants, Diane a résisté, parce qu'ils sont d'une banalité toute mondaine. Lorsque le
hasard la met en présence d'un être non seulement original, mais d'exception, Paul Aubry, elle l'aime et elle se livre à son amour tout entière, avec un emportement, une audace et une imprudence, avec un mépris des lois, des mœurs et des convenances, qui ajoutent un beau cas à l'histoire des grandes passionnées. Paul Aubry, c'est l'artiste et l'homme de lettres, l'intellectuel et le sensitif. La littérature le définit et l'analyse assez depuis cent ans pour que nous le reconnaissions tout de suite et qu'il soit inutile de l'expliquer une fois de plus.
L'aventure de Diane et de Paul serait ordinaire sans le personnage du mari. Il est, ce mari, au fnoins aussi original et aussi vrai que sa femme. Surtout, au moment où la pièce parut, il tranchait vigoureusement sur la convention courante, d'après laquelle, entre la femme et l'amant, le mari ne pouvait et ne devait être que ridicule ou odieux. Le comte de Lys a la plus fière attitude; non seulement il impose le respect, mais il inspire la terreur. On devine, à sa première apparition, qu'il porte la mort dans ses mains. Et comme ce gentilhomme si correct et si froid est homme, un homme de chair et de sang, tout brûlant de passion intérieure, qui veut reprendre sa femme, parce que, en la voyant aimée et aimante, il s'est mis à l'aimer, lui aussi, et veut la garder, moins parce qu'elle est à lui que parce qu'il l'aime! Ceci encore est humain et profond, douloureux et vrai. A ce point de vue, Diane de Lys laisse pressentir le futur auteur de la Visite de noces.
Ainsi engagé, le drame marche à sa conclusion logique, le meurtre de Paul Aubry par ce mari qui peut mettre son droit légal au service de son âpre passion. Malheur aux Paul Aubry qui se trouvent engagés dans pareille aventure! S'ils n'y restent pas, ce sera miracle, et, sauvés, ils devront remercier les dieux. Le divorce
lui-même ne diminuera guère, dans l'avenir, le péril de la situation, car il y a des maris qui ne veulent pas divorcer et qui, pour garder leur femme, emploieront les moyens les plus abominables, avec l'excuse de leur droit initial et de leur rage croissante.
Dans la force et la francliise, la logique et l'audace avec lesquelles le drame est conduit, on reconnaît le fds d'Antony, le réaliste cbez qui le romantisme paternel va persister, latent et transformé, jusqu'à ce qu'il reparaisse avec une évidence criante, à la fin de sa carrière, dans la Femme clf Claude, Y Etrangère et la Princesse de fJrujdnd. C'est le réaliste qui a groupé autour du tragique trio de la femme, de l'amant et du mari, ces figures vivantes et vraies de Taupin, l'artiste raté, du duc. lëimoureux transi, de Marceline, l'amie sensée et dévouée, de la marquise, la mondaine mécbante et perfide, de Maximilien, le joyeux étourdi, si fat et si maladroit.
Celui-ci est le seul qui dévie un moment la pièa^ de la ligne ferme et droite où elle se tient de la première scène à la dernière. Au second acte, il fait un bien vilain métier, moitié mauvais plaisant, moitié entremetteur. Pour Diane et Paul, ils se prêtent trop facilement à ce manège.
Si la pièce est d'une vérité foncière et durable, elle porte la marque d'un temps, celle de 1843 et de 1853, c'est à dire qu'elle emploie des façons de penser et de dire périmées depuis un demi-siècle. Représentée avec les costumes d'aujourd'hui, elle semblerait vieillotte. En l'habillant d'après ses deux dates, la Comédie-Française l'a rajeunie. Ainsi, les détails qui auraient semblé faux deviennent des traits de vérité. Comme les hommes, les pièces de théâtre doivent montrer loyalement leur âge; elles y gagnent juste autant que ce qu'ils perdent à faire les vieux beaux. Nous avons eu
grand plaisir à voir ces mossieurs et ces dames de la Comédie vêtus comme des (îavarni et des Wintcrlmlter, les hommes plus Louis Philippe, les femmes plus second Empire. Vraiment les modes de ce temps-là étaient plus étofïées et moins étriquées, plus nobles et plus g-racieuses que celles d'aujourd'hui. La pièce prenait par là un air de . répertoire et le spectacle était charmant.
20 février 1900.