REGNARD
épouser ce pierrot-là!... Allons, va-t'en!... Tu peux garder tout ce que tu as reçu de moi, mais file! »
Weiss et Sarce}' auraient objecté qu'il faut prendre Regnard tel qn'il est et à sa date, que vraiment il ne pouvait prévoir l'évolution des mœurs et le théâtre réformateur de Dumas fils. Pourquoi ne pas lui reprocher aussi de n'avoir pas la fantaisie ailée qui élève au-dessus de terre la Comédie des méprises de Shakespeare, tirée elle aussi des Ménechmes latins?
On peut répondre à cela qu'une œuvre de théâtre, lorsqu'elle est vraiment bonne, supporte toutes les comparaisons, dans la différence des génies, des temps et des pays.
9 septembre 1901.
Au thôàtre do l'Odéon : Madame de ta Pommeraye, comédie en trois tableaux, dnprés Didorot.de M. Paul Dofrony. Los thoories drninatifiues et le tlioàtro de Diderot.
Dans ce roman, Jacques h Fnialiste, où Diderot, imitant avec sa verve débridée la manière surveillée de Sterne, enfile et embrouille une si étourdissante mêlée d'anecdotes et de réflexions, se trouve une courte, sobre et émouvante histoire, celle de Mme de la Pommeraye et du chevalier des Arcis. Il s'en faut que cette histoire soit parfaite, mais elle contraste si heureusement avec le fatras où elle est enfouie que les critiques l'ont signalée et exaltée à lenvi. Ses caractères les plus frappants sont le dramatique de la situation et le naturel du dialogue. Il n'est donc pas surprenant qu'un jeune écrivain. M. Paul Degouy, se soit avisé de la portera la scène. De là cctlc Madumr de la Pomincmi/p, (( comédie en trois tableaux », qu'il vient de nous offrir au théâtre de l'Odéon.
L'histoire en question est le récit d'une vengeance de femme : vengeance ingénieuse et atroce, mais qui tourne contre lintention de celle qui l'a combinée, car elle fait le bonheur de l'homme dont elle voulait faire le malheur.
Originalité, contraste et imprévu, quelle triple
aubaine, d'abord pour un romancier et ensuite pour un dramaturge!
Mme de la Pommeraye, une jeune veuve, honnête à une époque où on l'était peu, a fini par céder à la cour assidue que lui faisait le marquis des Arcis. Leur liaison dure longtemps, mais peu à peu la dame s'aperçoit que son amant se refroidit.
Pour l'éprouver, elle lui tend un piège : elle feint elle-même de ne plus l'aimer et le lui avoue. L'amant s'empresse de reprendre la liberté qui lui est offerte. La maîtresse est profondément blessée, dans son orgueil, plus que dans son amour, notez bien ce point-ci.
Restée seule, elle combine froidement sa veng:eance, en y mettant toute l'application, toute ringéniosité et toute la perfidie que peut contenir une tête féminine. C'est beaucoup dire, mais ce n'est pas trop, comme vous allez voir.
La dame connaît à Paris une veuve de bonne bourgeoisie provinciale, Mme Duquesnoy, que des revers de fortune ont fait rouler à la pire abjection : sous le nom de la d'Aisnon, cette veuve tient un tripot qu'elle achalandé avec la beauté qui lui reste et celle de sa (ille, charmante et passive. Mme de la Pommeraye fait venir cette d'Aisnon et lui promet de faire sa fortune, si elle lui obéit aveuglément.
Marché conclu. Mme de la Pommeraye installe la mère et la fille, sous leur vrai nom de Duquesnoy, dans un appartement modeste et décent, leur fait prendre des allures de dévotes et s'arrange de manière à les présenter comme par hasard au marquis des Arcis.
La beauté et la réserve de la jeune fille produisent une vive impression sur le marquis. Mme de la Pommeraye souffle sur cette flamme naissante, l'excite, l'irrite. Elle cache d'abord, puis fait reparaître la jeune fille, après cette première entrevue; elle feint de
100 LE THEATRE DL XVIIl'' SIÈCLE.
sintéresser à la passion croissante du marquis, même do la servir. Elle no cache pas à son ami c|u"il arrivera difficilement à ses fins — qui sont de séduire Mlle Duquesnoy par les moyens classiques, envoi de lettres et de bijoux d'abord, puis offres d'argent, — car la vertu naturelle de la mère et de la fille, soutenue par la dévotion, est au-dessus de toutes les tentations.
l^eu à peu le marquis rebuté en vient à concevoir Ir projet d'un mariaue. Son amie tombe d'accord avec lui qu'il n'a pas d'autre moyen de changer ses tourments intolérables en pure félicité. Le mariage a lieu.
Le lendemain des noces le marquis reçoit un billet de Mme do la Pommeraye, rengageant à venir la voir. Il y court plein de reconnaissance, et elle l'accueille par ce discours :
« Marquis, apprenez à me connaître. Vous aviez acquis une honnête femme que vous n'avez pas su conserver. Cette femme, c'est moi. Elle s'est vengée en vous en faisant épouser une digne de vous. Allez-vousen rue Traversière, à l'hôtel de Hambourg, où l'on vous apjirendra le sale métier que votre femme et votre belle-mère ont exercé pendant dix ans sous le nom de d'Aisnon. »
Que va faire le marquis? Etrangler son « amie », sa femme et sa belle-mère? Quelle superbe occasion de (( crime passionnel »! Môme en ce temps-là, sans le jury, il ne se serait pas trouvé un tribunal pour condamner le meurtrier.
Le marquis ne s'arrête pas à cette idée. C'est un esprit calme et un cœur pitoyable. 11 ne donne même pas à Mme de la Pommeraye le spectacle d'une fureur qui remplirait de joie cette vindicative personne. Tl ne lui fait pas la (( scène à faire »; il la quitte sans un mot et rentre chez lui.
A l'air de son visage, la belle-mère prend la fuite et
la jeune femme tombe ù ses pieds. Il laisse fuir celle-là et rudoie quelque peu celle-ci, mais comme la jeune femme s'évanouit de terreur et de douleur, il la remet à ses gens sans même lever la main sur elle. Puis il fait atteler sa chaise de poste et va passer quinze jours dans une de ses terres, pour rédéchir.
Au retour, grande scène conjugale. Cette fois, la (( scène à faire » est faite, et bien faite. Elle est ferme et touchante, pleine et courte. Les paroles de la jeune femme sont exactement ce qu'elles doivent être :
(( Monsieur, de grâce, ne vous hâtez pas de me pardonner. Tant de filles honnêtes sont devenues de malhonnêtes femmes que peut être serais-je un exemple contraire. Je ne suis pas encore digne que vous vous rapprochiez de moi; attendez, laissez- moi seulement l'espoir du pardon », etc., etc.
Nous sommes sûrs que le marquis va être grand et généreux :
(( Levez- vous, lui dit-il doucement; je vous ai pardonné : au moment même de l'injure, j'ai respecté ma femme en vous. Soyez honnête, soyez heureuse, et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie, ma femme. Madame la marquise, levez-vous. Madame des Arcis, levez-vous. »
Conclusion : « Le marquis des Arcis fut un des meilleurs maris et eut une des meilleures femmes qu'il y eut au monde »,
Une femme épurée et passée à la llamme,
comme dit Fabrice dans VAvi'niurièrc.
Les défauts et les qualités de ce sujet original sautent aux yeux.
Les défauts sont surtout dans le caractère de Mme de la Pommeraye. Bien que la vengeance raffinée et la perfidie ingénieuse soient choses éminemment féminines,
102 LE THÉÂTRE DU XVIlf SIÈCLE.
celte dame n'est guère vraisemblable dans les mobiles de sa conduite. Une violente peine de cœur la ferait sinon excuser, du moins comprendre, et, telle que Diderot nous la présente, elle ne ressent que le dépit de la vanité blessée. Dans l'épreuve qu'elle fait subir au marquis, elle étale la plus tranquille fourberie. Au cours d'une longue liaison, il n'est pas possible que cette belle nature ne se soit pas laissée entrevoir sous son vrai jour. Aussi comprenons-nous que le marquis ait saisi avec joie, bien qu'avec une parfaite politesse, l'occasion de rompre c(ui lui était offerte.
iMalgré cela, il est visible, aux paroles ijue Diderot prèle à la dame, qu'il trouve sa vengeance naturelle, pres((ue légitime, et qu'il veut nous faire prendre parti. Nous ne le voulons ni ne le pouvons.
Tel est. pour le spectateur comme pour le lecteur, le défaut essentiel du sujet de Diderot, non pas tel qu'il l'a imaginé, car il ne pouvait nous le rendre vraisemblable, mais tel qu'il l'a présenté.
Il y en a d'autres, moins graves, mais encore sensibles : ainsi le caractère à la fois sommaire et compliqué du plan imaginé par la dame pour transformer les d'Aisnon en apparences d'honnêtes femmes, et surtout la passivité inexpli(|uée de la jeune fille.
Celui-ci, Diderot lui-même s'est charge de le signaler. 11 fait dire à l'un des personnages qui écoutent le récit de son histoire :
« Je n'ai point été satisfait de cette fille pendant tout le cours des menées de la dame de la Pommeraye et de sa mère. Pas un instant de crainte, pas le moindre signe d'incertitude, pas un remords; je l'ai vue se prêter, sans aucune répugnance, à cette longue horreur. Elle m'a semblé aussi fausse, aussi méprisable, aussi méchante ({ue les deux autres. Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât, il fallait nous la montrer victime
innocente et forcée de sa mère et de la Pommeraye; il fallait que les traitements les plus cruels l'entraînassent, malgré qu'elle en eût, à concourir à une suite continue de forfaits pendant une année; il fallait préparer ainsi le raccommodement de cette femme avec son mari. Quand on introduit un personnage sur la scène, il faut que son rôle soit un : or je vous demanderai si la fille qui complote avec deux scélérates est bien la femme suppliante que nous avons vue aux pieds de son mari?»
On ne saurait se juger soi-même de meilleure grâce ni avec plus de franchise.
En revanche, l'allure de ce récit dialogué est charmante et puissante, tantôt par le naturel et l'aisance, tantôt par la force et la profondeur. II est écrit dans une langue excellente; quoique conté par une hôtesse d'auberge — ancienne élève de Saint-Cyr, à vrai dire, — il reproduit le ton de la meilleure compagnie, au temps où l'art de causer et de conter avait atteint la perfection.
Et le fonds d'idées surpasse encore la forme. Que de choses, en effet, il annonce et contient à l'état de germe ! Outre que la vengeance diabolique de Mme de la Pommeraye est un sujet de drame, voire de mélodrame, nous y trouvons le sujet d'une pièce de Victorien Sardou, Fernande; nous y trouvons surtout le milieu et l'inspiration favoris de Dumas fils, dans le Demi-Monde, les Idées de Mme Aubrcuj et Monsieur Alphonse. Il met en scène pour la première fois le repentir de la femme coupable et son rachat par le pardon. Le marquis des Arcis relevant sa femme parle un siècle d'avance le même langage que le commandant de Montaiglin ouvrant les bras à sa Raymonde :
« Créature de Dieu, être vivant et pensant, qui as failli, qui as souffert, qui te repens, qui aimes etciui implores, où veux-tu que je prenne le droit de te punir? »
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Et ce que n'a pas dit la fille de Mme Duquesnoy, la nièce de la vicomtesse de Vernières, Marcelle, le dit, dans son explication avec Olivier de Jalin :
(( Une fille comme moi, sans famille, sans fortune, sans autre protection qu'une parente comme Mme de Vernières, élevée dans le monde où je me trouve, si elle veut se soustraire aux inllucnces, échapper aux suppositions, résister aux mauvais conseils et aux découragements », etc.
En transportant à la scène l'histoire dont nous venons de voir le fort et le faible, M. Paul Degouy en a respecté le caractère avec beaucoup de fidélité.
Quant aux défauts du récit, ils ont d'autant moins disparu que la forme scéniquc grossit tout. Elle a rendu plus sensibles l'odieux de la femme vindicative et la veulerie de la jeune fille passive. Au contraire de ce qui arrive d'habitude, - le théâtre demandant moins de développement (|ue le roman, — la présentation de celte aventure a paru dénuée de préparations et d'explications, pauvre de psychologie et sommaire de développements.
Cette Madame de lu Pomnirra\ie a confirmé de nouveau la remarque souvent faite, (|ue Diderot possède les meilleures (jualités dramati(iues. à commencer par le don du dialogue, dans le roman où il fait du théâtre sans y songer, et qu'il les perd dès (juil s'applique au théâtre en connaissance de cause.
C'est qu'ici, au heu de suivre sa nature, il est l'esclave d'un système. A l'homme qui s'abandonne succède un auteur qui se surveille. Et le système, fécond en lui-même, qu'applique cet auteur est de nature à glacer la verve la plus franche par le parti pris qui le fausse entre ses mains et que ses successeurs, heureusement pour eux, abandonnèrent.
Diderot veut rétablir au théâtre la nature et la vérité.
Il estime avec raison que la convention et le mensonge ont pris leur place, car les écrivains, au lieu d'observer directement la vie, ne font plus qu'imiter des chefsd'œuvre inimitables, qui représentent un état social disparu ou profondément modifié. La tragédie ne sort pas des sujets mythologiques, historiques et aristocratiques; la comédie ne peint la vie de tous les jours que sous ses aspects ridicules. Diderot propose de ramener la tragédie à la réalité contemporaine et de lui offrir pour modèle la bourgeoisie, qui tient une place de plus en plus grande dans la société; il propose aussi d'appliquer la comédie aux sentiments sérieux, voire à la discussion des « points de morale les plus importants )); il propose enfin de substituer la prose aux vers .
Le genre ainsi créé par l'élargissement de la tragédie, l'élévation de la comédie et l'abaissement de la forme, il l'appelle tragédie bourgeoise ou comédie sérieuse.
Il faudra près d'un siècle pour que ce projet de réforme produise en France des œuvres viables, — le théâtre d'Augier et de Dumas fils, — mais, en attendant, il fait son chemin à l'étranger, comme beaucoup d'inventions françaises. En Allemagne, Lessing l'adopte dans sa Draviaturgie de ffantbourf/. Il dit : « Sans les exemples et les leçons de Diderot, mon goût aurait pris une tout autre direction ».
Ce qui avait le plus nui à cette réforme, c'est que Diderot avait cru pouvoir en tenter lui-même la pratique en même temps que la théorie. Il avait fait représenter le /'V/i- naturel et le Pè7'e de famille, deux des pièces les plus mortellement ennuyeuses de notre théâtre.
Et il les avail faites aussi ennuyeuses pour deux motifs : d'abord il s'était efforcé d'y faire entrer la sensiblerie larmoyante et prêcheuse qui était la marotte de
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son temps et la sienne propre; ensuite, au lieu de se détacher de lui-même pour créer des êtres vivant de leur vie propre, il s'était incarne dans des fantoches <|ui bavardaient, pleuraient et gesticulaient comme luimême en ses plus mauvais jours, ceux où l'étincelant causeur se changeait en insupportable raseur.
De là ce pathos épais, qui deviendra un jour le style du mélodrame :
« Approchez, mes enfants.... Venez, Germaine; venez. Sophie. (// imit ses (jualre enfants el il dit :) Une belle femme, et un homme de bien sont les deux êtres les plus touchants de la nature.... Mes enfants, que le ciel vous bénisse comme je vous bénis! [Ilétenil son mains sur eux ri ils s'inclinent pour rrrcvoir sa bénédiction.) Oh! qu'il est cruel, (juil est doux d'être père! »
On aura remarqué les indications scéniques. Elles Iwichent de la sorte tout le dialogue de Diderot. C'est <|U(', gesticulant beaucoup dans la vie, il voulait former les acteurs à son image. De là le plus ridicule excès de pantomime. Il voulait même que souvent cette pantomime tint lieu de la parole. De là cette réflexion d'un contemporain : « l\'ut-être ferait-on mieux de se renfermer dans la stupidité bien rendue et bien peinte. Phèdre, par exemple, arriverait chancelante, s'assiérait sur un fauteuil, sa nourrice à ses pieds, mais elle se garderait bien de rien dire. » La crititjue est aussi juste que spirituelle. Et pourtant cette préoccupation de l'attitude et du geste est légitime en ellemême. Elle va réagir contre l'immobilité figée de la tragédie et de la comédie classiques, leurs longues tirades, leurs « conversations sous un lustre ». Elle proiluira bientôt le mouvement pittoresque du Mariu'/r de Figaro.
En attendant, le pauvre Diderot s'évertuait, sans y réussir, à prouver aux Parisiens que son Père de faviillr
et son FHx lutlurcl devaient les charmer et les toucher. Il leur criait sur tous les tons : a Je vous jure c}ue c'est très beau ! » Ils s'obstinaient à bâiller ou même à siffler. Il faudra, pour imposer son système, que d'autres se mêlent de l'appliquer. Sic vos non vo/jis...
2i.jiiin liXII.
SEDAI.M-:
]^;i Icllrc (|ii(' je vais donner est (l'intérêt assez gênerai. Je la choisis. |)onr son tour concis et spirituel, entre plusieurs autres ([ui disent à peu près la même chose, mais avec plus de longueur et moins- de netteté.
Mes correspondants se trouvent d'accord entre ihix et avec moi ])our voir dans Diderot le précurseur de la comédie moderne, la comédie de mœurs et à thèse d'.Vugier et de Dumas fils. Mais ils me reprochent avec ensemhle d'avoir omis, à l'actif de Diderot, une consé- (|uence notable et imméiliate de ses théories, le Philosoplw sans Ir saroir. de Sedaine. Ici, je me sépare d'eux et il importe de dire pourquoi.
\'oici d'abord la lettre :
Dos; Clianips-Klysocs, 25 juin l'.MII.
Monsieur,
Aux enfers, j'ai acquis la vraie philosopliie, irràce à hujuellc j'accepte mainlonaul de bon pré la critique que vous faites de mes essais dramatiques; mais, lorsque vous dites qu'il a fallu prèsd'uu sircU' pour que ma tentative de léforine ait produit en l'ranre des œuvres vialdes, je vien'S protester au nom de mon cher ami Sedaine, empêché par sa modestie, et qui, de notre vivant, me donna tellement de satisfaction par son Philosoplie sans le savoir que, dans
mon enthousiasme, je lui exprimai le regret que son grand âge m'empêcliàt de lui ofl'rir la main de ma fille.
Sans rancune, monsieur, et, somme toute, mes remerciements pour la justice que vous me rendez.
DU)ER(iT.
En rattachant ainsi le petit chef-d'œuvre de Sedaine à l'influence de Diderot, mon correspondant s'est pliitcH appuyé snr les dates, qni semblent, en effet, lui donner raison, que sur l'histoire de la pièce et sa nature propre.
C'est en 1748, dans les Bijoux indiscrels, que Diderot indique pour la première fois ses idées de réforme dramatique. Par une de ces digressions qui lui sont familières et avec son insouciance de génie prodigue, il y jette au vent une de ces idées originales et fécondes qui naissaient incessamment dans sa tête et dont une seule, cultivée avec soin et exposée avec suite, aurait suffi à toute la production d'un écrivain économe. Il revient souvent, çà et là, au hasard et à bâtons rompus, sur cette idée. Il se décide à appliquer et formuler au complet sa théorie dans le Fils ualurel et les Entretiens sur le « Fils naturel », qui sont de 1757, le Père de famille et le Traité de la poésie dramatique, qui sont de 1758. Le Philosophe sayis le savoir, lui, est représenté en 1765.
Il va donc priorité d'initiative au profit de Diderot. Cela veut-il dire qu'il ait notablement influencé Sedaine? S'il s'est rencontré avec Diderot, non seulement Sedaine ne lui a rien emprunté, mais encore il a ajouté quelcfue chose d'essentiel à la tentative manquée par son ami et réussie par lui-même.
Sedaine avait au plus haut degré le don du théâtre refusé à Diderot. Retiré dans son ermitage de la Roquette, au milieu delà famille dont il était le soutien, il composait d'instinct cette longue suite d'opéras et d'opéras-
110 LE THKATHE DU XVIIi' SIÈCLE.
comiques, qu'il livrait à la musique de Philidor, de Monsigny et de (irétry. Il appréciait à sa valeur celte littérature d'ordre secondaire et aurait bien préféré se donner au théâtre qui se suffit à lui-même. Mais il fallait vivre, et surtout faire vivre sa maisonnée. Pourtant, entre deux livrets, il trouvait le temps d'écrire ce Philosophe sans le savûh\ qui devait rester unique dans sa production, mais qui marque sa place au premier rang des auteurs comiipies, entre Marivaux et Beaumarchais.
L'étonnement et l'admiration furent unanimes, mais personne ne les éprouva plus sincèrement que Diderot, le moins intéressé et le moins envieux des hommes. Comme il était démonstratif, il le lit bien voir. Ecoutez-le :
Scdaine donne son Pkilof^opltc sans le saroir; la pif'ce (liancelle à la preiniiTC ieprrsentatido, et j'en suis affligé; à lu seconde, son suceès va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain, je cours après Sedaine; il fai&ait le froid le plus rigoureux; je vais dans tous les endroits où j'espère le trouver. J'apprends qu'il est à l'extrémité du faubourg Sainl-Antoine ; je m'y fais conduire; je l'aborde, je Lui jette les bras autour du cou; la voix me manque et les larmes me coulent le long des joues : voilà Ihomme SL'usible et médiocre. Sedaine froid, immobile, me regarde ol nie dit : Ah! monsieur Diderot, que vous êtes beau! Voilà l'observateur et l'homme de génie.
Mais Diderot songe t-il à se faire la moindre part dans le succès de Sedaine, à réclamer l'honneur de lui avoir ouvert la \oie'.' Avec l'excès d'enthousiasme (|ui mêle si souvent quelque ridicule à la sincérité de ses démonstrations, il s'écrie, ainsi que le rappelle mon correspondant :
(( Sedaine, si tu n'étais pas si vieux, je te donnerais ma tille! »
SEDALN'E. 111
Mais, s'il en ferait volontiers son gendre, il ne songe nullement à voir en lui un disciple. En effet, il écrit à (irimm :
Une chose qui est pour moi le mérite incroyable de la jiièce, Cl' qui me fait tomber les bras, me décoiiraije, me dispense d'écrire de ma vi>: et m'excusera solidement au jugement dernier, c'est ce naturel sans aucun apprêt, c'est l'éloquence la plus vigoureuse, sans l'ombre d'efTort ni de rhétorique. Oui, mon ami, voilà la vérité domestique, voilà ia chambre, voilà les actions et les propos des honnêtes gens, voilà la comédie. Ou cela est faux, ou cela est vrai. Si cela l'st faux, cela est détestable; si cela est vrai, combien il y a sur nos théâtres de choses détestables et qui passent pour sublimes!
Diderot montrait par là qu'il se rendait bien compte non seulement que la pièce de Sedaine était fort supé rieure de facture à ses propres essais dramatiques, mais que, entre cette pièce et les siennes, il y avait au moins une différence capitale pour la dramaturgie. S'il n'a pas eu l'occasion de dire expressément laquelle, il ne nous est pas difficile de suppléer à son silence.
Il y avait ceci de commun entre Diderot et Sedaine que, tous deux mettaient au théâtre les drames de la vie moyenne; mais Diderot éliminant avec soin la partie comique, les traitait uniquement au point de vue sérieux. Par là, il en faisait des tragédies bourgeoises. Sedaine, au contraire, mettant en œuvre et en lumière ce qu'il y trouvait de plaisant, à côté du sérieux, en faisait des comédies sérieuses.
^Et comme il est bien rare qu'une invention soit l'œuvre d'un seul, Sedaine mêlait dans son petit chefd'œuvre nombre de choses qui avaient été pressenties, indiquées ou essayées avant lui.
La comédie sérieuse se trouvait déjà dans le théâtre de Marivaux, par le mélange du sourire et de la ten-
il2 LE THÉÂTRE DU XVIlf SIÈCLE.
dresse, môme par la peinture ilcla souffrance atténuée, ainsi dans la Mère confidente, qui est de 1733; mais elle s'y bornait à l'analyse sentimentale, prenant tout son intérêt dans le cœur des personnages et ne demandant rien aux événements extérieurs.
Elle était aussi dans le théâtre de La Chaussée, qui va de 1738 à 17o6, mais qui conserve la forme du vers, s'interdit le plus petit mot pour rire et noie l'intérêt des sujets dans un pathos difTus et douceâtre, qui allait devenir bien vite plus injouable et plus illisible encore que le théâtre de Diderot.
Surtout, elle se trouvait formulée avec toute la précision désirable par un des hommes qui ont eu, avec Diderot, le plus d'idées sur toutes choses, par Voltaire, aussi clair (|ue Diderot était fumeux.
A'oltaire avait écrit en 173S, dans la préface de son Enfnni prodii/uc :
Si la coméilie doit être la représentation des mœurs, cette pièce semlile être^ assez de ce caractère. On y voit un mélange de sérieux et de plaisant, de comique et de touchant. C'est ainsi <]ue la vie des hommes est bigarrée : souvent même une seule aventure produit tous (-"es contrastes. Hien n'est si commun qu'une maison dans laquelle un père gronde, une lillo occupée de sa passion pleure, le fils se moque des deux, et quelques parents prennent part dilîéremnient à la scène. On raille très souvent dans une chambre le (pu attendrit dans la chambre voisine, et la même personne a quelquefois ri et pleuré de la même chose dans le même quart d'heure.
A l'appui lie son dire. \'oltaire racontait cette petite anecdote :
Une dame très respectable, étant un jour au chevet d'une de ses filles, qui était en danger de mort, entourée de toute sa famille, s'écriait en fondant en larmes :
« Mon Dieu, rendez-la moi et prenez tous mes autres enfants! »
Un homme (jui avait épousé une autre de ses filles s'approcha d'elle et, la liiant par la manche : « Madame, dit-il, les gendres en sont-ils? » Le sang-froid et le comique avec lequel il prononça ces paroles fit un tel effet sur cette dame affligée qu'elle sortit en éclatant de rire; tout le monde la suivit en riant et la malade, ayant su de quoi il était question, se mit à rire plus fort que les autres.
Au demeurant, Voltaire ne tirait aucune tliéorie de sa remar([ue et de son anecdote. Beaucoup moins affirmatif que ne le sera Diderot, il se contentait de conclure :
Nous n'inférons pas de là que toute comédie doive avoir des scènes de boufi'onnerie et des scènes attendrissantes. 11 y a beaucoup de très bonnes pièces où il ne règne que de la gaieté; d'autres où l'attendrissement va jusqu'aux larmes. Il ne faut donner l'exclusion à aucun genre, et, si l'on me demandait quel genre est le meilleur, je répondrais : « Celui qui est le mieux traité ».
C'est parler d'or, mais combien rare est un pareil langage! Il n'est guère d'écrivains, originaux ou critiques, qui ne cèdent à la tentation du système. Les premiers revendiquent avec àpreté l'honneur de l'invention, alors que le plus souvent ils profitent d'un travail commun ; les seconds ordonnent ceci et défendent cela, alors que leur rôle est surtout de comprendre pour expliquer. Toutes les réformes, toutes les innovations littéraires sont le résultat d'un effort confus, que poursuivent dans le même temps une foule d'esprits. Ils élaborent les idées et les sentiments d'une époque, d'une société, d'une civilisation. Cette matière est à tous et à personne; nul ne la crée et, sans elle, aucun ne produirait rien. Mais il finit par se trouver quelqu'un qui voit plus clair dans le jjrouillard des aspirations communes. Il formule jusqu'à l'évidence ce que I. 8
114 LE THEATRE DU X\llf SIÈCLE.
tous sentent confusément. 11 l'atteste par une œuvre ou un manifeste. Comme, dit Voltaire, il traite bien ce que les autres traitaient mal, cest-à-dire qu'il a du talent, seule chose qui compte en littérature et en art. S'il est modeste, il dit comme La Bruyère : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté ». S'il est vaniteux, il crie au miracle et se proclame le dieu d'uiu* religion nouvelle.
Sedaine avait le don du théâtre, et il était modeste. Avec un mérite de style au-dessous de l'ordinaire, il a réussi complètement et sans effort ce qu'avaient à moitié ou tout à fait manqué Marivaux et La Chaussée, Voltaire et Diderot. En faire le disciple de celui-ci tout seul ou même de tous ceux-là serait également injuste. Bonnement, sans y penser, il trouva la comédie moderne sous sa forme sérieuse, tandis que Beaumarchais va la trouver sous sa forme plaisante. Et ni l'un ni l'autre ne s'est pleinement rendu compte de ce qu'il faisait.
En résumé, le J'Iiilnuophi' sans le snvoir nous offre un peu de tout ce que nous avons pu voir, de Marivaux à Diderot. Le sujet est sérieux : il met en scène les angoisses qu'un duel cause dans une famille. Il est plaisant : celte famille va conclure un mariage d'amour égayé par les espiègleries d'une jeune lîUe et les ridicules d'une noble parente de province. Il continue la grande tradition de l'ancien répertoire en mettant des caractères aux prises : un pore bon et ferme, un fds léger et généreux, une jeune lille aimante et pudique, un lidèlc domestique — cet Antoine, qui va pulluler désormais dans le théâtre futur et dont Noël, de La joie fait peii)\ sera le type définitif. Il renouvelle la comédie de mœurs par cette peinture attentive des conditioiis dont Diderot voulait faire désormais le but non seulement principal, ce qui est juste, mais unique.
ce qui est faux, de la comédie nouvelle : M. Vanderk père est un commerçant et, si son caractère se marque dans la manière dont il pratique sa condition, l'effet de sa condition sur son caractère n'est pas moindre. Il fait un usage simple d'une intrigue ingénieuse. Enfin et surtout, imprégné de sensibilité, il traduit l'esprit d'un temps, mais avec naturel et mesure.
Tels sont, ce me semble, le mérite supérieur et la rare originalité du Philosophe sans le savoir. Ils obligent à y voir une pièce à part, qui fait aboutir au complet un mouvement que Diderot menait ])Our une part, mais qu'il ne dominait pas assez complètement pour qu'il soit possible de voir dans Sedaine son disciple. Entre eux, il y a eu rencontre, mais pas imitation.
!■' juillot 19(11.
Mlle Contât dans le /'/ Juillet de M. Romain Rolland. — Que son personnage eût plutôt convenu à Mme Vestris. — Mme Vestris à Stuttgart; son mariage. — Elle entre à la Cômédie-Francaise par la protection du duc de Duras. — Sa lutte contre Mlle de Saint-Val ainée; radiation et exil de celle-ci. — Sa lutte contre Mlle de Saint-Val cadette; soumission de celle-ci et réconciliation des deux actrices. — Mme Vestris pendant la Révolution. — Retraite de Mlle de Saint-Val cadette à l'île Saint-Honorat.
Dans le curieux 14 Juillet qu'il vient de donner à la Renaissance-Gémier, M. Romain Rolland, habituellement fort soucieux de l'exactitude historique, nous a surpris en la traitant de façon cavalière sur un point où il lui eût été facile d'être vrai. Il prête à Louise- Françoise Contât, l'actrice de la Comédie- Française, des sentiments et une attitude qui sont juste le contraire de ceux qu'on lui connaît au début de la Révolution. La femme qu'il nous montre enflammée pour les idées nouvelles et jouant à la Théroigne de Méricourt, resta lidèle à l'ancien régime et faillit payer cette fidélité de la vie.
Il aurait suffi à M, Rolland, pour trouver une comédienne capable de bien remplir l'emploi d'allumée et d'allumeuse révolutionnaire, de chercher à la Comédie- Française parmi les camarades de Mlle Contât. L'une de ces dames, en effet, tint cet emploi dans des conditions qui font d'elle un cas des plus démonstratifs. Il
est vrai que les motifs de sa passion furent moins purs et prêtaient moins au symbole que la conversion arbi traire de Mlle Contât. Je veux parler de Franyoise- Hosc Gourgaud, dame Vestris.
M. Romain Rolland m'a conduit à m'occuper d'elle, justement, parce qu'il l'a passée sous silence. Si vous voulez bien parcourir avec moi l'bistoire de la dame, vous verrez qu'elle est digne d'attention. Puis elle a eu de bruyants démêlés avec ses camarades, les sœurs Saint Val, et ceci forme encore un piquant épisode de mœurs tbéàtrales. Cet épisode me revenait en mémoire ces jours derniers, pendant les loisirs dramatiques de la semaine sainte, à l'endroit même où il eut son dénouement, aux îles de Lérins, sur la Côte d'Azur.
•Mme \'estris a fait grand bruit dans Ibistoire intérieure d'une troupe à laquelle on n'a jamais pu reproclier un excès de silence. Admise à la Comédie en 1769, elle arrivait de Stuttgart, où elle faisait partie d'une troupe française au service du duc de Wurtemberg. Fort belle, elle y était devenue la favorite du prince, mais en même temps elle favorisait de ses bontés son camarade Angiolo Vestris, un frère du fameux D'uni cb' la danse. Le duc les surprenait en tête à tête et se vengeait doublement, d'abord en obligeant l'infidèle et son complice à s'épouser, puis en les renvoyant en FrancCr Mme Vestris n'était pas de ces femmes qui restent longtemps dans l'embarras . Aussitôt arrivée à Paris, elle s'était débarrassée du mari imposé et était allée trouver le duc de Duras, l'un des quatre gentilshommes de la Chambre, auxquels appartenait la haute direction de la Comédie. Elle avait conté ses malheurs à ce noble vieillard, dans la mesure et de la manière qu'il fallait pour l'intéresser à son sort, et elle avait sollicité un ordre de début à la Comédie, où le retrait do Mlle Clairon laissait une belle
place à prendre, l'emploi des reines tragiques, ou du moins à partager, car il était tenu en chef par une actrice excellente, Mlle de Saint- Val aînée.
Le duc de Duras témoignait le plus vif intérêt à la touchante solliciteuse. Non seulement il délivrait en sa faveur l'ordre désiré, mais, pour la préparer à l'épreuve décisive, il lui faisait jouer Hermione à titre d'essai, sur le théâtre des Menus-Plaisirs, dans une représentation organisée exprès pour elle, avec Lekain dans Oreste et iNIolé dans I^yrrhus. Puis, ne la trouvant pas encore assez prête, il lui faisait donner pendant plusieurs mois par Lekain des leçons grassement payées sur la caisse des Menus. Enfin, il la jugeait capable d'affronter l'épreuve. Elle était admise, aux applaudissements du public, car elle ne manquait pas de talent et la protection dont elle était l'objet n'avait pas encore pris le caractère d'une partialité scandaleuse.
Toutefois, la malignité du parterre ne tardait pas à constater que la dame était exceptionnellement habile à se procurer de puissants appuis. Il n'avait pas suffi à Mme Vestris de gagner le duc de Duras à sa cause; elle s'était assuré aussi la protection puissante et éclatante du premier ministre, le duc de Choiseul. Au moment où l'actrice allait faire son troisième début, de graves affaires empêchaient le ministre d'y assister. Il n'hésitait pas à le faire différer jusqu'à ce qu'il fût libre. Le jour venu, l'actrice paraissait dans le rôle de Zaïre, sous un magnifique costume qu'elle tenait de la générosité ministérielle, ainsi qu'elle avait eu soin de le faire savoir.
Moins de deux mois après ces débuts, Mme Vestris était admise, par ordre, sociétaire h demi-part. La voilà dans la place : comptez sur elle pour s'en rendre maîtresse.
Elle a pour chef d'emploi, comme on vient de le voir.
122 COMÉDIENS D'ANXIEN RÉGIME.
Mlle de Saint-Val aînée, tragédienne de premier ordre, qu'elle ne saurait égaler. Elle va donc l'évincer par une série de manœuvres, d'abord sournoises, puis brutales. Mlle de Saint-Val est de santé délicate et souvent obligée de se reposer. En ce cas, Mme Vestris la double. De la sorte elle s'insinue peu à peu dans les rôles de sa camarade. Lorsqu'elle s'y est à peu près établie, elle refuse de les rendre. Protestation de Mlle de Saint-Val et intervention de l'autorité supérieure, au profit de Mme Vestris, naturellement. Par ordre, l'intendant des Menus-Plaisirs, le docile et plaintif Papillon de la Ferté, vient à la Comédie régler le répertoire et il attribue d'autorité à Mme Vestris les plus beaux rôles de Mlle do Saint-\'al, avec menace pour celle ci, au cas où elle essayerait de les reprendre, d'être enfermée à la prison du For-l'Évéque.
Outrée de colère, Mlle de Saint-Val publie un mémoire nourri et mordant qui dévoile les intrigues de Mme Vestris et la partialité du duc de Duras. Le parterre prend parti pour Mlle de Saint-Val et siffle Mme Vestris; le duc fait tripler la garde pour imposer silence aux partisans de Mme Vestris. La troupe de la Comédie se partage en deux camps : le plus nombreux, sous la conduite de Mole, tient pour le droit, si outrageusement violé en la personne de Mlle de Saint-Val; le moins nombreux, sur le conseil de Préville, incline à ne pas désobliger le duc de Duras, protecteur de Mme Vestris. Mais les menaces violentes du duc et les négociations discrètes de Papillon déplacent la majorité. Finalement, la Comédie prête les mains à la plus révoltante injustice : par délibération du ^^ juillet 1779, elle (( supplie Sa Majesté de lui permettre de cesser toute espèce de service avec Mlle de Saint-Val ».
Rien de tel qu'un vieillard amoureux pour aller jusqu'au bout d'une sottise, même d'une vilenie : le
même jour, le duc de Duras signifiait à Mlle de Saint- Val un ordre royal par lequel elle était rayée des cadres de la Comédie, et — fait unique dans l'histoire du théâtre — exilée en Beauvaisis.
Et le parterre?
Le parterre commence par faire un beau vacarme. Quand Mme Vestris reparaît, elle est sifflée et huée. Gela continue pendant une longue série de soirées, mais la dame est impudente et la garde la défend contre les avanies trop directes. Sa ténacité finit par lasser les opposants. Les manifestations se font de plus en plus timides et espacées; elle s'impose enfin au public.
Mais il restait une Saint-Val à la Comédie, la cadette. Celle-ci avait été admise deux ans avant la radiation de sa sœur. Au théâtre surtout, le chacun pour soi, même entre sœurs, est la plus fréquente règle de conduite. L'aînée avait eu beau presser la cadette de la suivre dans la retraite, la cadette avait fait la sourde oreille. Malheureusement, Saint-Val cadette était tragédienne, comme son aînée, et, comme elle, avait beaucoup de talent. Ainsi qu'elle aurait dû le prévoir, Mme Vestris se tournait contre elle et, avec l'appui du vieux Duras, protecteur héroïque, la dépouillait de ses rôles, comme l'aînée La malheureuse cadette patientait et se résignait longtemps, mais, à la fin, elle n'y tenait plus et elle donnait sa démission par une lettre à ses camarades qui se terminait ainsi :
« Je ferai, d'ici à Pâques, le service dont vous avez besoin; mais, passé ce temps, je compte sur ma liberté parce que rien au monde ne me ferait rester à la Comédie-Française comme j'y suis. Je dois procurer à Mme Vestris le plaisir de dire : Je me suis défaite des deux sœurs. ))
Le parterre avait pardonné à Mme Vestris, mais il
aimait Saint-Val cadette. II voulait donc garder et Saint-Val cadette et Vestris. Or. malgré sa lettre, noble et définitive, Saint-Val cadf^te ne demandait qu'à rester. Un mois après cette lettre, le 24 février 17S4, Vestris et Saint Val cadette paraissaient dans la cérémonie du BouvfiPoh iio.nt'ilhommc. Par hasard oii arrangement, les deux actrices se trouvaient cote à côte dans le défilé et, selon l'usage, après avoir salué le public, elles devaient se saluer entre elles. Elles échangèrent ce salut, de façon très digne, puis elles se tendirent la main. Etait-ce élan de générosité, calcul d'intérêt ou impulsion de cabotinage? Un peu de tout cela, sans doute. Le parterre avait ainsi sous les yeux un spectacle touchant par lui-même et qui répondait à ses désirs. Double aubaine pour un public de théâtre. Il scella cette réconciliation par des applaudissements enthousiastes.
L'avenir réservait à Saint-\'al cadette, pour ces tra verses de carrière, une compensation imprévue et toute au jM'ofit de l'art. En province, où elle était restée longtemps, elle n'avait joué que la comédie et à Paris que la tragédie. Lorsque Beaumarchais eut à distribuer son Mariage dr Figaro, il avait songé d'abord à Mlle dOligny, pour tenir le rôle de la comtesse Aima viva, mais l'actrice prenait sa retraite. Il se souvenait alors que la tragédienne Saint-Val cadette avait excellé dans la comédie. C'était son affaire, pour un rôle où, selon ses propres expressions, il faut <( une sensibilité réprimée et une colère modérée », c'est-à dire un mélange de comique et de tragique. Il s'empressa de le lui confier et il n'eut pas à s'en repentir. F]n rédigeant son bulletin de victoire, il écrivait :
(( Ce rôle, un des plus difficiles de la pièce, a fait infiniment d'honneur nu grand talent de Mll(>de Saint Val cadette. »
Mais voici, pour reprendre le mot solennel du P. Lacordaire, que (( l'éternité sonne 1789 )). La débâcle de l'ancien régime commence. Le joyeux défilé du quatrième acte dans le Marittije <lo Figaro^ ce défilé symbolique où brille la Heur suprême d'une société agonisante, se mot en marche vers l'exil et l'échafaud. Que deviennent les personnages de notre histoire?
Leduc de Duras vient de mourir et, avec lui, disparaît un des plus complets échantillons de cette sorte de gens qui, selon le mot de Beaumarchais, s'étaient (( donné la peine de naître » : il a été maréchal de France sans avoir servi et membre de l'Académie française sans avoir écrit.
Papillon de la Ferté est exécuté, le? juillet 1794, sur la place de la Barrière-Renversée, ci-devant barrière du Trône.
Mlle de Saint-Yal aînée se trouve à même, si elle le veut, de prendre sa revanche, mais elle a encore plus de fierté que de rancune. Le 27 septembre 1789, le rédacteur du journal les Révolutions de Paris, Prudhomme, fait appel aux comédiens français « pour qu'ils aient à réintégrer Mlle de Saint- Val aînée dans son ancienne position de sociétaire, dont un acte tyrannique l'a dépossédée ». Le 16 octobre suivant, dans une lettre adressée à la Chronique de Paris, l'actrice déclare (( que, si elle remonte sur la scène, à la demande du public, ce sera sur un tout autre théâtre que le Théâtre-Français, qui l'a repoussée comme sujet dangereux Qi fautif )). Elle tiendra parole et c'est chez la Montansier, sur la scène du Palais-Royal, qu'elle reparaîtra, en 1791.
Mlle de Saint-Val cadette refuse de prendre parti au moment de la scission qui s'opère à la Comédie en 1791, entre les partisans et les adversaires de la Révolution. Elle demande sa retraite et l'obtient. Aussitôt
après, effrayée par la tournure que prennent les événements, elle quitte Paris et fuit d'un coup à l'extrémité de la France, vers son pays natal, la Provence, où elle fait la morte. Nous l'y retrouverons tout à l'heure.
Mme Vestris, elle, n'est pas la femme de ces timidités. La lutte est son élément et l'on a vu qu'elle y porte peu de scrupules. Ellle doit tout à l'ancien régime, au bon plaisir, à la faveur de la cour. Mais tout cela est bien menacé. Avec le coup d'œil sûr des combatifs et des arrivistes, elle voit la victoire prochaine de la Révohitioii. La protégée du vieux Duras se met donc, autant (|u'il est en son pouvoir, à la tôle du mouvement révolutionnaire. Elle -se range avec ceux de ses camara(l(>s qui se séparent de la majorité de la troupe demeurée royaliste. Laissant celle ci dans la salle de l'ancien Théâtre-Français, aujourd'hui l'Odéon, où le Comité de salut public la fera bient(M arrêter, les dissidents s'eu vont rue Richelieu fonder un nouveau théâtre, dans la salle (|ui liiiira par abriter, en 1799, la Comédie reconstituée.
Le chef de cette minorité ré|)ublieaine est Dugazon. Or, Dugazon est le propre frère de MmeVestris.il était entré à la Comédie en 1771 par la protection de sa sœur, c'esl-à dire de Duras, qui l'avait imposé de haute lutte à la résistance des comédiens. Le comité, en effet, comme l'écrit dans son journal Papillon de la Ferté, « représentait que la réception (à ce moment) du sieur Dugazon était contraire aux règlements, les supérieurs ne devant faire débuter personne dans les emplois remplis ». Duras surmontait « les plus grandes difhcultés » pour complaire à Mme Vestris et l'ordre d'essai de Dugazon était signé.
Ainsi, deux coups d'Etat opérés, au nom du roi, l'un pour le frère, l'autre pour la sœur. Depuis, la reine avait témoigné une faveur toute spéciale au frère et à
la sœur. En conséquence, dès que le frère et la sœur n'avaient plus rien à espérer du roi et de la reine, ils se tournaient contre la reine et le roi. Nobles natures !
Eh bien! pour revenir au 14 JalUei de M. Romain Kolland, ne verrions-nous pas mieux Mme Vestris à la prise de la Bastille que Mlle Contât, qui n'eut peut-être pas autant de tête, mais qui eut certainement une moindre indépendance du cœur?
Finissons-en avec la dame Vestris. Embrassée avec tant d'ardeur, la Révolution lui fut moins favorable (juc l'ancien régime, si délibérément lâché. De 1791 à la réunion de 1799, son talent déclinait vite. Pourtant, elle était admise dans la Comédie reconstituée, sans doute comme sœur de Dugazon. Mais un public renouvelé ne la jugeait plus sur son ancienne réputation et d'après sa parenté. 11 lui térnoignait tant de froideur qu'elle prenait bientôt sa retraite. Du Palais-Royal, Saint-Val aînée n'eut que le jardin à traverser pour assister à la déchéance de son ennemie.
Et Saint- Val cadette?
Saint- Val cadette habite en ce moment une petite île et, dans cette petite île, un gros château, en face de Cannes, àSaint-Honorat, l'une des deux îles de Lérins, siège, jusqu'aux dernières années du xvin" siècle, d'un monastère célèbre, que ce château défendait. L'île a été mise en vente, comme bien national, et Saint-Val l'a achetée.
La comédienne se trouvait, en effet, dans le voisinage, à Coursegoules, son village natal. Elle était venue s'y réfugier, dès sa retraite, mue par cette sorte d'instinct qui ramène au nid l'oiseau en danger. Puis Coursegoules était au plus loin de Paris et au plus près de l'Italie. La tempête révolutionnaire y soufflait moins fort et, en cas de danger pressant, on pouvait en quelques pas
franchir la frontière. La comédienne y était née d'une excellente famille, les Alziary de Roquefort : son père était chevalier de Saint Louis, et sa mère, Marie-Geneviève de Gazajinairc, avait été attachée à la personne de la reine Marie Leczinska.
Pourquoi avait-elle acheté Saint-Honorat? A cause de la noble forteresse qui le domine et pour jouer à la châtelaine? Le moment eût été mal choisi pour se poser en ci-devant. Quant au séjour en lui-même, il était tout le contraire d'un lieu de plaisance pour une femme habiluée au luxe et aux plus délicates recherches de la vie. Nous y admirons aujourd'hui un beau spécimen de l'architecture militaire au xiii" siècle, mais en 1791 le j40Ùt de l'archéologie était encore à naître. Tenons pour assuré que Mlle de Saint-Val cadette, redevenue Marie-Blanche Alziary de Roquefort^ ne vit dans Saint- Honorat qu'un refuge encore plus sûr que Coursej^roules et dans le donjon que le seul bâtiment logeable de l'ile. Les autres parties du monastère étaient en ruines. Dans celle-ci, demeurée intacte, on n'avait pas à craindre de surprise, car du sommet on surveillait la côte et, en quelques coups de rame, on était en Italie. Depuis que les moines ne redoutaient plus lesattaipies des Sarrasins, ils avaient divisé en cellules la salle d'armes qui occupait le dernier étage du château. C'est dans ces cellules monastiques que la comédienne s'installa.
A l'intérieur, le château n'a pas changé depuis 1791. et il est construit de manière à traverser encore de longs siècles. 11 se compose de deux puissantes tours carrées, formant retrait l'une sur l'autre, pour se flanquer mutuellement, et dont la mer baigne le pied. Couronnées de mâchicoulis et percées d'étroites meurtrières, elles sont construites en superbes pierres de taille, soigneusement appareillées .Le temps les a revêtues d'une
patine dorée et leur silhouette robuste se détache vigoureusement sur le bleu de la mer et du ciel.
Au rez-de-chaussée se trouve une cour à ciel ouvert, encadrée d'arcades ogivales, qui conduit aux ruines d'une chapelle "et d'un réfectoire. Au-dessus était la bibliothècfue, une des plus riches de la chrétienté. Mérimée, qui visitait le château en 1835, a vu aux étages supérieurs « un grand nombre de chambres, quelques-unes ornées dans le goût de la Renaissance, d'autres encore plus modernes, partout une multitude d'escaliers dérobés, de corridors qui se croisent d'une manière bizarre », bref (c un château d'Anne Radcliffe». II ajoute : (( Quelques chambres sont encore lambrissées dans le goût du xviii'' siècle, et plusieurs dessus de portes peints offrent des bergers et des bergères dans le style de Vanloo, décoration qu'on ne s'attend guère à trouver chez des moines ».
Quand j'ai vu le château, je n'y ai plus rien trouvé des aménagements ainsi décrits par Mérimée. Depuis 1830, où Mlle de Saint-Val la vendit^ l'île a souvent changé de propriétaires. Elle passait d'abord aux mains d'un habitant de Vallauris, M. Sicard, qui la conservait jusqu'en 1836. Ce M. Sicard était apparenté à la famille de M. Victorien Sardou, et le célèbre dramaturge eut un moment l'idée d'acquérir l'île, avec le « château d'Anne Radcliffe », dont le romantisme l'avait séduit. Sardou successeur de Saint-Val, cela se suivait bien. Un ministre anglican, M. Sims, concluait l'affaire, pour un prix modique, et mourait un an après. De 18o7 à 1859, plusieurs ventes et reventes. L'île, qui vaudrait aujourd'hui plus d'un million, ne trouvait pas preneur à soixante-dix mille francs. Enfin l'évêque de Fréjus l'achetait et la cédait à des bénédictins. Ceux-ci y ont installé une colonie agricole et ont relevé une partie des bâtiments conventuels. Ce sont eux, sans I. 9
130 COMÉDIENS d'ancien RÉGIME.
doute, qui ont détruit, comme inutiles ou profanes, l)eintures comprises, les chambres installées dans le château, d'autant plus que, au rapport de Mérimée, ces chambres étaient « construites de plâtras ou de cloisons légères, quelques-unes même en bois ».
Que l'He sainte soit revenue à des mains pieuses, rien de mieux, mais je regrette dans le château ce qui a disparu. Ce n'est pas Victorien Sardou qui aurait détruit la complication amusante du vieux logis monacal, militaire et théâtral. 11 en aurait plutôt ajouté.
Une tradition répandue dans le pays attribue expressément au séjour de la Saint-Val les peintures galantes dans lesquelles ce mécréant de Mérimée n'était pas fâché de voir l'œuvre des moines. En revanche, un écrivain contemporain, M. Stephen Liégeard, admire fort l'œuvre des moines présentement installés dans l'ile, et le séjour de la Saint-Val lui fait l'effet d'une « profanation ». Voilà un bien gros mot pour la pauvre comédienne. 11 ajoute : « Elle avait fait de la chapelle son boudoir et de la sainte table l'appui de son balcon ». Ainsi, elle aurait devancé nos modernes esthètes dans leurs fantaisies mystico-galantes.
(^est prêter gratuitement à la comédienne des goûts qui n'étaient ceux de personne à la date où elle vivait et il suffit d'un coup dœil sur le château pour trouver la phrase de M. Liégeard plus pieuse diatention qu'exacte de fait. La chapelle est au rez-de-chaussée et Mlle de Saint-Val habitait l'étage supérieur. Cette chapelle, depuis longtemps ruinée, est parfaitement impropre à faire un boudoir. Quant au lialcon, on ne voit guère où il aurait pris place sur ces murs couronnés de puissants créneaux et percés de meurtrières aussi profondes qu'étroites.
Non, Mlle de Saint-Val n'était pas venue à Saint-
Honorât pour le plaisir d'y commettre un sacrilège. Croyante, comme on le verra, et ne demandant qu'à devenir pieuse, dès (jue cela lui sera possible, elle n'avait d'autre but, en occupant un petit coin dans l'énorme château des moines, que de s'y mettre à l'abri. Elle y vivait plus que simplement, avec les produits de lîle : blé, vin, olives, etc., et un peu de viande que son domestique allait, de temps en temps, acheter pour elle à Cannes. Elle ne songeait guère à se divertir, à une époque où tout le monde tremblait et où personne ne s'amusait.
Dans le même temps, se trouvait réfugié à Grasse, pour les mêmes causes quelle, un grand artiste qu'elle avait certainement connu à Paris, car il était son compatriote et grand amateur de théâtre, le peintre Fragonard. A l'approche des jours sanglants, il avait pris peur, lui aussi, et, comme la Saint-Val, avait gagné en hâte le pays natal, emportant avec lui quatre panneaux commandés par la Dubarry pour son château de Louveciennes. Accueilli par son ami Maurel, il avait reconnu cette hospitalité en lui offrant ces panneaux pour décorer son salon. Le salon était à pans coupés et présentait cinq surfaces égales. Fragonard avait donc exécuté un cinquième panneau, pour la symétrie. Telle est l'origine des fameux (( Fragonards de Grasse », aujourd'hui passés en Amérique. Le peintre aurait appris, durant son séjour chez son ami Maurel, que Saint- Val, la brillante Saint-Val cadette, s'était réfugiée à Saint-Honorat. Il serait allé la voir, et, pour lui mettre quelque chose de riant sous les yeux, il aurait décoré par larges touches quelques-unes des pièces où elle s'était installée. De là ces trumeaux galants que Mérimée a vus et qui n'existent plus.
Au demeurant, l'île Saint-Honorat devait sembler farouche, sinistre, d'une mortelle tristesse, pour qui
132 COMÉDIENS DAXCIEN REGIME.
n'attachait pas le même prix que nous à la beauté de la mer et du ciel, à la solitude, à la plainte éternelle du vent dans les pins, en un mot au décor de nature dont le romantisme a répandu l'admiration. Or, le romantisme était encore à naître en 1791, tout comme le dilettantisme esthétique. Plate et étroite, avec ses trois kilomètres de tour, Saint-Honorat n'était guère que le préau d'une prison. La végétation, touffue et riante dans SainteMarguerite, l'île sœur, est ici rare et sombre : il n'y a que des oliviers aux branches bizarrement tordues et des pins couchés en tous sens par le vent de mer. Imaginez les rêveries de celle qui incarna la comtesse Almaviva, de l'ancienne maîtresse du chevalier de Boufflers et de plusieurs autres, tandis qu'elle se promenait au milieu de cette forêt dantesque en miniature, l'œil et l'oreille au guet, se demandant à toute heure si (juelque Brutus de Cannes n'allait pas venir l'arrêter, pour l'envoyer à Paris rejoindre à la prison des Madelonnettes ses camarades, les ci-devant comédiens du roi.
La preuve que la comédienne n'était pas à Saint- Honorat pour son plaisir, c'est que, aussitôt après Thermidor et la chute de Robespierre, elle s'empressait de reprendre le chemin de Paris et s'engageait dans la troupe de la Montansier, aux côtés de sa sœur aînée.
Les deux Saint-Yal étaient brouillées, comme on l'a vu, mais il s'était passé tant de choses depuis l'affaire Vestris! Elles commencèrent par se battre froid, mais un soir, jouant dans la même pièce, à un moment où leurs rôles voulaient qu'elles tombassent aux bras l'une de l'autre, le public cria : bis! avec tant de chaleur que les sœurs ennemies, cédant à l'effet de la situation, à l'impulsion de la salle, à leur propre émotion et à l'instinct du théâtre — je n'ose plus parler de cabotinage, — se réconcilièrent pour tout de bon.
Saint-Val cadette avait décidément le goût de ces situations à effet sûr et on rappelle qu'elle en avait fait autant avec Vestris.
En 1802, elle partait pour Saint-Pétersbourg, mais les Russes, qui ne l'avaient pas vue jeune et ne s'étaient pas habitués à la voir vieillir, la trouvaient marquée. Sagement, elle revenait en France, après quelques belles recettes et avec force présents. On n'entendait plus parler d'elle jusqu'en 1817, où elle donnait une représentation fructueuse à son bénéfice. Elle avait soixante cinq ans et elle était riche. Elle reprenait alors le chemin de la Provence et se fixait à Draguignan, sous le nom de Mme de Saint-Ereyx, chez un de ses neveux, conseiller de préfecture. Elle y mourait en 1836, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, en laissant derrière elle une suave odeur de piété et de bienfaisance. Saint Ereyx était le nom d'un de ses amants. On voit que, dès cette époque, les comédiennes retirées aimaient à prendre une particule et à rendre le pain bénit.
Ainsi finit la véridique histoire de Mlle de Saint Val cadette, née xMarie-Blanche Alziary de Roquefort et morte de Saint Ereyx.
7 avril 1902.