LES GRANDS ACTEUHS TRAGIQUES DU XVIIP SIÈCLE
A |ii()|i(ps di' Mlli's Lccouvri'iir, fllairon et dos {grands acteurs Irngiqiics d'autrefois. — (ju'il est iuipossilile de se faire uiieo[)iniou sur leur talent. — Que ctiafiue époque aime un naturel dilTi'rent dans la traiiédie. — En r|uoi eonsisle ce naturel. — De la tradition théâtrale ; ce (ju'il faut en rejeter et en conserver.
— Le panache et la simplicité dans la tragé<iie. — Le personnage symi)atlii(iue au théâtre; une lettre de M. Paul Hervieu.
— Le réalisme dans le théâtre contemporain.
Ce ([uc je disais lundi dernier de Mlle Clairon me vaut d'tiii correspondant anonyme une question qui mérite d'être examinée, car elle dépasse la célèbre tragédienne et touche à un sujet d'intéiY't [)ermanent.
Voici Icssentiel de sa lettre :
... Vous dites de Mlle Clairon : « Elle se faisait honneur d'avoir rélonué la diction Iraiiique dans le sens du naturel, et cette réforme avait été réalisée avant elle par Adrienne Lecouvreur ». Vous seriez bien aimable de nous dire en quoi consistait au juste cette réforme dont il est souvent question cl ilont je ne trouve nulle part une déllnition satisfaisante.
J'ai lu les mémoires de l'actrice et le livre que Kdmond de (ioncourt lui a consacré; j'ai lu votre propre étude sur Adrienne Lecouvreur et ni eux, ni vous, monsieur, — pardonnez-moi ma franeliise, — ne nous avez donné cette définition.
J'ajouterai que je ne vois guère en quoi peut consister
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le naturel dans la tragédie, car la tragédie n'est pas un genre naturel. Vous étiez, comme moi, au banquet que les admirateurs de Mounet-SuUy lui oiïrirent, il y a quatre ou cinq ans. A l'heure des toasts, celui qui obtint le plus de succès fut celui de Sarcey. Vous ne l'aurez certainement pas oublié. Le critique disait à l'acteur :
« Ce que j'aime en vous, mon cher Mounet, ce n'est pas seulement votre sincérité, même quand elle s'égare, c'est votre noblesse de Jeu et votre ampleur de diction, votre panache. Aujourd'hui on prétend jouer «a/ure, même dans la tragédie. C'est une erreur! Je n'aime nature que les côtelettes, ou plutôt je les aimais, car je suis végétarien à cette heure. Il ne faut pas jouer nature la tragédie,... etc. »
Qu'en pensez-vous, monsieur? Vous nous parlez souvent de naturel. Qu'entendez-vous par là dans la tragédie"? Fautil la dire ou la déclamer, la parler ou la chanter?...
Mon correspondant soulevée là une des questions les plus malaisées et les plus obscures qu'il y ait au théâtre. Je vais tâcher d'y répondre dans la mesure du possible.
Quiconque a étudié l'histoire dramatique ou simplement qui a rélléchi un peu sur l'art théâtral arrive vite à cette conclusion négative qu'il est radicalement impossible de se faire une opinion personnelle sur le talent des acteurs d'autrefois. Nous sommes obligés d'en croire sur parole les contemporains ; il n'y a pas moyen d'en appeler de leurs jugements.
En effet, de quoi s'agit il en l'espèce? De ce qu'il y a de plus fugitif au monde, de sons, d'intonations, d'inflexions, jlalus vocis :
Le inoinent où je parle est déjà loin do moi.
Nous avons inventé le phonographe, qui prétend conserver la voix. Mais vous savez à quels résultats encore peu satisfaisants il arrive, surtout pour ce qui nous occupe. Il prête uniformément l'organe de Poli-
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chinelle à nos acteurs les mieux disants. Peut-être nous rendra-t-il un jour ces organes harmonieux dans toute leur pureté, mais nous n'en sommes pas encore là. C'est la grande misère de l'art théâtral : il ne reste qu'un nom des plus célèbres acteurs; leur talent meurt avec eux.
Aussi, lorsque nous essayons d'évoquer ces êtres qui ont causé à nos pères tant d'émotion et d'enthousiasme, nous ne trouvons plus dans les vieux livres et les vieux journaux que poussière confuse. Ce sont des ombres vaines. Et nous les apprécions d'après les épitaphes. souvent menteuses et contradictoires, (|ue les contemporains ont mises sur leurs tombeaux.
Car ils sont rarement d'accord les contemporains, tout comme nous mêmes. Lisez les écrits d'autrefois sur tels acteurs ou actrices célèbres, Lekain ou Dumesnil, Talma ou Georges. Vous croirez parcourir la presse théâtrale d'aujourd'hui au lendemain d'une première représentation : « C'est superljc! » dit l'un. (( C'est odieux! » dit l'autre.
Je sais bien que, de ces divergences, se dégage une opinion moyenne. Le consentement général finit même par s'établir. 11 y a des acteurs que l'on ne discute plus. Leur talent est consacré et l'opinion contraire n'est plus qu'erreur ou paradoxe. Tels de nos jours Mounet- SuUy et Sarah Bernhardt. Mais cette opinion moyenne ne juge qu'en gros, sans considérants et sans détails. Essayez de retrouver ceux-ci; vous n'obtenez que des définitions dont l'essence est de rester vague, car elles veulent définir l'indéfinissable, fixer l'inconsistant, et donner un corps à ce qui meurt au moment dç sa naissance, le son de la voix, et un son sur lequel la notation musicale ne peut rien.
Je ne saurais donc vous dire exactement i)ar quelles qualités se distinguait la diction tragique de Mlle Clai-
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roii OU celle de Mlle Lecouvreur, et personne ne vous le dira plus que moi.
Pourtant, j'ai avancé que la réforme de cette diction, dans le sens du naturel, avait été opérée par Lecouvreur avant Clairon. C'est que je m'en rapporte làdessus, comme je viens de le dire, au jugement des contemporains. Puisque mon correspondant m'a fait l'honneur de consulter mon travail sur Lecouvreur, il y aura trouvé nombre de citations à ce sujet. Les contemporains de l'actrice s'accordaient à dire qu'elle avait substitué la diction parlée à la diction chantée.
J'admets que Clairon ait fait en son temps ce que Lecouvreur a fait au sien. Il y a vingt et un ans d'intervalle de l'une à l'autre, c'est à-dire la durée d'une génération. Cela suffit pour que Clairon ait pu réformer la diction théâtrale, en substituant à la routine traditionnelle une manière plus conforme au goût de la génération nouvelle, car chaque génération a le sien. Mais Clairon manquait complètement de modestie. Elle se proclame le Christophe Colomb du naturel au théâtre. Lecouvreur, elle, s'était contentée de jouer les grands classiijues selon sa nature. Bien qu'elle écrivît, et fort bien — non pas des mémoires grandiloquents et menteurs, mais simplement des lettres exquises de grâce et de sincérité, — elle ne s'est fait honneur de rien. Il lui suffisait que les spectateurs de son temps trouvassent dans sa diction, à un degré qui leur donnait toute satisfaction, les qualités qu'ils aimaient, de manière plus ou moins inconsciente et confuse, mais qu'elle leur rendait sensibles et claires.
Car tout est là : nous nous aimons nous-mêmes dans les artistes qui nous plaisent et nous leur savons gré de nous offrir notre portrait flatté, de nous représenter tels que nous voudrions être, de réaliser avec éclat un idéal qui, sans eux, resterait obscur.
Oïl m'objectera que cela peut être vrai des artistes (fui créent des œuvres contemporaines, mais non de ceux qui interprètent les œuvres du passé, comme ce fut le cas pour Lecouvreur et pour Clairon. Tandis que leurs devancières avaient Corneille et Racine, elles n'avaient, elles, que Crébillon et Voltaire. Or, ce n'est pas comme interprètes de Voltaire et de Crébillon qu'elles sont entrées au (( Temple de la Gloire », mais comme prêtresses des anciens dieux. Il a donc bien fallu que Lecouvreur et Clairon aient interprété les chefs d'œuvre du répertoire, non seulement selon le goût de leurs contemporains, mais encore selon celui des premiers s[)ectateurs et la pensée des auteurs. D'où il résulterait qu'il y a, pour ces chefs-d'œuvre, non seulement le naturel et le goût d'un temps, mais le naturel et le goût de tous les temps.
Je ne puis accorder cela ou, du moins, je n'en puis accorder qu'une partie.
Certes, il y a dans tout genre de diction une part de justesse élémentaire et permanente. De tout temps, l'acteur doit appli(|uer aux mêmes œuvres les mêmes qualités de force ou de ilouceur, de sérieux ou de légèreté, de noblesse ou d'élégance, etc. Mais ce n'est là que la moindre partie île son travail. Restent les détails, les nuances, le fondu qui donnent à un rôle sa couleur générale, sa justesse et son charme. Tant qu'il n'a pas féalisé ceci, il n'a rien fait.
Et l'excellence de son travail consiste dans l'habileté avec laquelle il incarne avec sa propre originalité le goût général de ses contemporains.
Et ce goût change avec chaque génération, car il exprime une àme changeante.
En effet, le fonds de la nature humaine restant le même, elle revêt, à chaque âge de toute société, des aspects différents d'où résulte le renouvellement inces-