‹ Études de critique dramatiqueChapitre 7 sur 14 · HAMLET · texte numérisé non relu

HAMLET

Ail llifiilrt' Sarali-Ucnilinrdt.

Hamlet est il un faible et un indécis ou un fort et un résolu? Sarali Bernhardt a trouvé une définition jolie et juste du personnage : « Il est, dit-elle, le contraire d'Othello qui agit avant de penser; lui. Hamlet, pense avant d'agir ». Il pense même trop et. chez lui, l'idée retarde l'acte. De là viennent l'obscurité comme la profondeur du rùle. I/ainlri^ c'est le drame de la pensée lente aux i)rises avec la nécessité de l'action rapide. Ce drame est éternel, et Hamlet fait sortir de l'ombre, à là lumière du théâtre, les fantômes qui ont toujours obsédé et obséderont toujours l'âme humaine, lorsqu'elle cherche à concilier la réilcxion et l'énergie.

Aussi n'y a-t-il pas de pièce sur laquelle la critique se soit exercée avec autant d'acharnement. La tentative de Sarali Bernhardt a fait recommencer cette exégèse sans lin et, avec le rappel d'opinions célèbres, elle nous a valu quelques platitudes prétentieuses. Je ne vois pas, cependant, que l'on se soit avisé de recourir à l'élude la plus pénétrante qui ait été faite (Vflam/r/.

Elle se trouve dans un livre assez connu, les Années d'apprentissage de Wilhrlm Meisler. L'étude à'Hamlet par la troupe de comédiens nomades qui suit le héros de Gœthe sert même de lien au roman. Posée, abandonnée et reprise, elle agite en tout sens le problème moral que soulève depuis quatre cents ans l'énigmatique personnage. Elle ne le résout pas, car il est insoluble, mais, toute baignée de la lumière limpide et calme que répandait une tète olympienne, elle offre à la réflexion une merveille d'anatomie morale.

Pour répondre au premier besoin de l'acteur, le rôle aussitôt lu, Wilhelm essaye de se figurer l'aspect physique du personnage. Il le définit ainsi : c Hamlet est blond. Enfant du Nord, il est de race blonde et il a les yeux bleus. Je ne vois pas que Shakespeare le dise formellement, mais, en rapprochant certains passages, la chose me parait incontestable. » De ces passages, Gœthe se contente de citer celui du cinquième acte, lorsque la reine dit, en parlant de son fils, dans l'assaut d'armes avec Laërte : « Notre fils est gras et court d'haleine ».

Ile' s J'ai, and scant of broalk.

Et il ajoute : « Peut-on se le figurer autrement que blond et corpulent? C'est rarement, dans leur jeunesse, le cas des hommes bruns. Et sa mélancolie rêveuse, sa molle tristesse, son inquiète irrésolution ne conviennent-elles pas mieux à ce tempérament qu'un jeune homme au corps svelte, aux cheveux bruns, duquel on attend plus de promptitude et de résolution? »

Une actrice de la troupe, Aurélie, semble prévoir Mounet- Sully en objectant à Wilhelm : (( Vous déroutez mon imagination! Arrière, votre gras Hamlet!

Ne nous représentez pas votre prince bien nourri ! Ofïrez-nous plutôt un quiproquo qui nous plaise, qui nous touche! L'intention de l'auteur nous importe moins que notre plaisir, et nous demandons un charme qui réponde à nos sentiments. »

Elle a raison. Hamlct peut être joué avec vraisemblance par un homme brun et maigre, par un bilieux. Un manque d'équilibre entre la pensée et rénergie peut se trouver sous des cheveux blonds. Peut-être même le contraste estil particiilicromont plus dramatique avec une force visible et cfui se retient qu'avec une faiblesse apparente et qui s'excite. C'est pour cela que l'Hamlet de iMounet-Sully était si émouvant et (|u'il conserve toute sa valeur après celui de vSarali Bernhardt. Mais il semble bien (|iio I llamlol blond. 1\ mpliatique et lent de la tragédienne est iilus près du texte (fue l'Hamlet brun, nerveux et emporté du tragédien.

Il y a dautres passages, en effet, qui s'accordent avec laspcct malade et las que lui donnait la première. Ilamlet dit de lui-même au premier acte :

'/ /.s nul

.Vo;- u'indy siisiiirtiLion of forc'd brralh,

\t)r tlif dfjecti'd kauiour of Ihe visatjc

Ce n'est... ni le souffle gémissant do ma respiration oppressée,... ni l'aspect accalilé de mon visage (qui peuvent traduire vraiment l'état de mon co'ur).

Si, du reste, on veut une consultation en règle sur le physique d'HamIet, on peut lire, dans la Heinte Hlanclic, une curieuse lettre du docteur .Max Nordau. De fayon loiile médicale, c'est-à-dire avec un notable penchant à dogmatiser, il glane à travers la pièce tout ce (|ui peut servir à son diagnostic En découvrant à llamlel, sur simples renseignements poétiques, une « stéathose cardia(|ue », il fait songer aux médecins de

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Molière, mais cela n'empêche pas de discuter utilement un petit problème de littérature.

Pour l'âge d'Hamlet, il est encore marqué dans la pièce, fort clairement. Lorsque le fossoyeur présente au prince le crâne d'Yorick, il lui dit : « Ce crâne a été mis en terre il y a vingt-trois ans ». Hamlet répond : (( Hélas! pauvre Yorick! Je l'ai connu.... Il m'a porté mille fois sur son dos ». Un homme ne porte guère par jeu qu'un enfant de cincj à six ans. Hamlet n'a donc pas atteint la trentaine.

Jeune et blond, de formes un peu rondes, Hamlet peut donc être joué par une femme avec autant de vraisemblance que par un homme. Nombreuses sont les actrices anglaises qui ont incarné le rôle. Chez nous, Sarah Bernhardt n'est pas la seule qui ait tenté l'entreprise. Avant la guerre, Mme Judith s'y était essayée au Théâtre de la Gaîté, sans beaucoup d'éclat, à ce qu'il semble. Récemment, Mlle Dudlay et Mlle Lerou l'ont fait aussi, et, me dit-on, avec succès, l'une en Suisse et l'autre en Belgique.

Mais, ce qui importe, c'est de nous rendre Tàme d'Hamlet. Pour la symboliser, je renvoie encore à l'admirable étude de Gœthe. Comme trait dominant, il voit dans Hamlet une (( noble et tendre nature ». Prince du sang, « cette royale fleur croissait dans la conscience de son auguste origine )). Chevaleresque et ami de la vertu, doux et simple de manières, d'humeur aimable et gaie, il avait reçu la plus haute culture (( et il semblait continuer à la cour sa douce vie de \Vittenberg ». Il espérait et désirait le trône, pour y faire le bien.

Coup sur coup, deux catastrophes éclatent sur cette àme pure et cette existence heureuse : son père meurt et il se trouve exclu du trône par l'avènement de son oncle; sa mère oublie son devoir de fidélité posthume, et elle se remarie au bout « d'un tout petit mois ». Ainsi,

l'avenir se ferme pour lui, et, tout près de lui, dans sa propre famille, il voit se dresser la tête hideuse du mal : d'optimiste, il devient pessimiste.

Bien plus, une révélation sortie de la tombe avec l'âme du feu roi lui apprend que son oiicle est l'assassin de son père, et sa mère complice du crime.

Cette série d'horribles découvertes ébranle son à me jusqu'au fond. Quels sentiments lui inspirent-elles? Le désir immédiat d'une vengeance soudaine? Non : une amcre tristesse, le mépris de la vie et de Ihomme, surtout l'horreur du ilevoir qui s'impose à lui.

« Le temps est sorti de ses voies, s'écrie-t-il ; mal heur à moi, qui suis né pour l'y faire rentrer! »

Et Gœthe conclut :

(( Ces paroles me semblent expliquer toute la conduite du prince; il est évident pour moi que Shakespeare a voulu peindre un grand acte imposé à une àme tro}) faible pour l'accomplir, et je vois cette pensée dominer dans toute la pièce. C'est un chêne planté dans un vase précieux, qui n'aurait dû recevoir dans son sein que d'aimables ileurs : les racines s'étendent et le vase est Ijrisé. »

Un grand poète qui en expli{|ue un autre est une bonne fortune (ju'il ne faut pas négliger. Mais cela ne dispense pas la criti(iue de considérer celte questio;i comme toujours ouverte. Son travail recommence à chacjue génération. La littérature et l'art, gardiennes de la vérité et de la beauté créées par l'homme à travers le temps, les conservent pour obliger au passage les âmes sublimes ou ordinaires à regarder et à interroger.

Haiiilel est un des trois ou quatre chefs d'œuvre du théâtre universel. Pour lui trouver un terme de comparaison tout à fait digne de lui, il faut remonter bien loin et bien haut, jusqu'à V Œdipe roi de Sophocle. Outre que les deux pièces sont comme dominées par le

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symbole légendaire du sphinx antique, l'une et l'autre sont un drame de la volonté, et le spectacle de la volonté en action est le plus vif attrait du théâtre. Deux génies incomparables s'y sont mis tout entiers et y livrent le dernier mot de leur pensée sur le mystère de la destinée.

A ces deux points de vue, notre théâtre à nous n'offrirait guère que deux pièces capables d'être mises en parallèle avec celle-ci, la Phèdf-e de Racine, comme lutte dune àme contre le mal, et le Misanthrope de Molière, comme confession suprême d'un grand génie.

Mais Phèdre, le Misanthrope et Œdipe roi sont des œuvres françaises et grecques, c'est-à-dire inspirées par la raison et dominées par une intention morale ou, tout au moins, sociale. Régulières et logiques comme un édifice dont chaque partie se subordonne à l'ensemble, elles posent un problème, le discutent et le résolvent, sans s'écarter de la donnée première ni la dépasser. Œdipe roi montre que la sagesse humaine est déçue par la cruauté du destin; Phèdre, que la vertu, en lutte contre la passion, est fatalement vaincue sans le secours de la grâce divine; le Misanthrope, que la vertu ne doit pas être intransigeante et doit s'accommoder à la vie sociale.

Certes, Sophocle a mis dans Œdipe roi toute sa philosophie, et elle est pénétrante, courageuse et sereine entre toutes; Racine a mis dans Phèdre tout son jansénisme, c'est à-dire le plus grand effort que le christianisme ait fait vers la vertu; Molière a mis dans le Misanthrope le meilleur d'une àme faite de bonté, de clairvoyance et de droiture. Mais, ni dans le Misanthrope, ni dans Phèdre, ni dans CEdipe roi, nous ne trouvons ce que Shakespeare a mis dans Hamlet, c'està-dire une peinture de la nature et de la destinée, complexe comme elles, avec leurs outrances et leurs

contradictions, la pensée humaine elle-même avec ses audaces et ses défaillances, ses convictions et ses doutes. Une imagination et une sensibilité sans analogues, pour la qualité comme pour le degré, s'y déploient au complet, avec leur manière propre de recevoir et de rendre le choc de la vie, avec ce qu'elles tirent d'ellesmêmes et ce que leur donne l'expérience. C'est ici l'œuvre de prédilection, longuement portée et plusieurs fois reprise, le cadre qui enferrhe le résumé de toute une existence, de l'enfance à la vieillesse, des" premières espérances anx dernières désillusions, du berceau à la tombe.

Car, en partant de son village natal de Stratfordsur-Avon i)0ur aller tenter à Londres la carrière dramatique, Shakespeare emportait déjà la hantise d'Brniilet. 11 venait de donner à son drame la forme définitive, lorsqu'il quitta le théâtre pour revenir à Stratford et y vivre ses dernières années avant daller reposer nu bord de l'Avon, dans l'église de la Trinité.

Enlin, au lieu dun art dominé par la raison et la morale, soumis aux strictes règles de l'une et de l'autre, nous sommes en présence d'un art vaste comme la nature, débordant comme elle de fécondité et de variété, libre de toute poétique et de toute rhétorique, immoral ou plutôt amoral, offrant le spectacle de la vie tel qu'il se présente à lui, avec ses illogismes, son désordre et ses cruautés. Il n'y a pas ici de timi dites ni d'atténuations, pas démesure et pas de goût. Lhomme s'y présente, troublé et inquiet, avec une pensée incertaine et hardie, téméraire et craintive. Au lieu de diriger les événements, il esl liallotlé par eux jusqu'au naufrage fatal.

Dans la idiipart de ses pièces. Shakespeare emprunte largement aux théâtres antérieurs; il refond de vieux drames; il découpe les chroni(|ues nationales ou les

contes étrangers. Hamlel est celle qui demande le moins aux sources habituelles du poète. Comme inven tion, elle est la plus originale. Aux deux auteurs qui lui ont fourni son sujet, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus et le contenr français Bclleforest, il ne prend qu'un point de départ. Par le changement de la donnée et l'introduction de nouveaux personnages, il transforme complètement le sujet. Son Hamlet ne leur doit que son nom et le meurtre qu'il accomplit; comme caractère et pensée, par tout le détail des actes qui le conduisent au meurtre, il n'appartient qu'à lui. Ophélie et Polonius, Laërte et Horatio sont complète ment inventés; de même, le spectre qui domine et inspire tout le drame ; de même toutes les grandes scènes, ces merveilles d'invention dramatique qui sont l'apparition du premier acte, l'explication d'HamIet avec sa mère, la scène des fossoyeurs, le duel de Laërte et d'Hamlet.

Notons encore ceci : avant de partir pour Londres comme comédien, Shakespeare avait donné le prénom d'Hamlet à son fds. La première version à'Hamlet remonte très probablement à la jeunesse du poète; ce fut une des premières pièces qu'il fit représenter, vers 1589, et il était arrivé à Londres en 1386; elle n'a cessé de l'occuper toute sa vie, se grossissant d'additions successives, comme on le voit par les deux éditions de la pièce, la seconde « augmentée presque du double », comme l'indique le titre.

Hamlet a donc été, pour Shakespeare, l'alpha et l'oméga de son œuvre, le moyen d'exprimer sa pensée complète sur la vie, en prenant pour prétexte les divers incidents qui traversent la vie de son héros. De là les réflexions et les discours du prince de Danemark; de là sa philosophie clairvoyante et hésitante, ses aflirmations et ses doutes, son dilettantisme et son scepticisme.

résumé ondoyant de la pensée la plus humaine et la plus pitoyable, la plus tendre et la plus généreuse, comme aussi, dans la tempête de contradictions qui l'assaillent, dans l'examen continuel du pour et du contre, la plus hésitante à conclure, paralysée au moment d'agir et. finalement, emportée par les événements qui, inutilement retardés, se précipitent d'euxmêmes, détruisant toutes les prévisions et réalisant une logique secrète, impénétrable et fatale.

Mais Shakespeare était plus qu'un philosophe; avant tout, il était dramaturge. Aussi a-t-il encadré le drame poignant de la pensée humaine, étudiée sur lui-même, dans un drame daction et, au « héros qui lui ressemble comme un frère » il a joint un cortège de personnages animés d'une vie intense et qui le font valoir par le contraste.

Le drame daction, destiné à produire l'intérêt propre au théâtre, c'est l'apparition du spectre et la scène des comédiens, la folie simulée d'Hamlet et la folie réelle d'Ophélie, le meurtre de Polonius et les scènes du cimetière, le duel et les cadavres entassés du dénouement, le triomphe guerrier du jeune Fortinbras. Si le caractère d'Hamlet offre aux philosophes une matière continuelle de méditation, le drame ainsi conçu est peut-être le plus capable qu'il y ait au théâtre d'exciter l'intérêt du public le plus populaire.

Les personnages créés à l'imitation de la vie, variés de caractères et de conditions, ce sont le roi Claudius, l'homme tout souillé de crimes passionnels, efîrajant do remords et répugnant de lâcheté; la reine Gertrude, épouse doublement criminelle, qui demeure une mère excellente; le chambellan Polonius, grotesque comme courtisan, touchant comme père, produit gâté de cette vie de cour que le poète tenait en si parfait mépris et dont il incarne les déformations divcrsi^s dans Rdsonci'antz.

Guildenstern et Osric; Ophélie, la jeune fille dont l'àme naïve s'ouvre au souffle caressant de l'amour et se flétrit à sa première rigueur, gracieuse et fragile comme une rose de mai; Horatio, le Pylade de l'Oreste anglais, formé par la culture de la Renaissance qui triomphe à ce moment des tristesses et des terreurs du moyen âge, l'étudiant de Wittenberg, c'est-à-dire d'Oxford ou de Cambridge, intelligence large et caractère ferme, prêt pour la pensée et l'action; Laërte, le jeune homme primesautier, ouvert à toutes les impressions, bonnes ou mauvaises, cœur tendre et caractère emporté, que l'amour filial et fraternel livre sans défense aux suggestions criminelles du roi Claudius.

Ces caractères, ces pensées et ces actions offrent les plus hauts motifs d'intérêt moral, car chacun deux présente un aspect singulièrement attachant de la nature et de la vie. Ceci encore est pour les philosophes ; mais, tandis qu'ils réfléchissent, la foule regarde et, dans le développement ralenti ou précipité de l'intrigue, elle voit tout ce qu'elle aime, le dramatique et le romanesque, ce mélange de logique et d'imprévu qui pique sa curiosité en amenant ce qu'elle devine et en la frappant de coups inattendus. Dans ce chef-d'œuvre de psychologie, il y a un mélodrame poignant.

Puisque, au sentiment de tous ses critiques, Hamlet et Shakespeare ne font qu'un; puisque la pièce est imprégnée de ses souvenirs d'enfance et de jeunesse; puisqu'il a tant aimé son pays natal qu'il n'a jamais passé une année sans le revoir; puisqu'il y est revenu dès qu'il s'est assuré le moyen d'y vivre honorablement et qu'il a préféré l'existence obscure et paisible d'un bourgeois de Stratford à la gloire et aux plaisirs de Londres, il faut aller à Stratford pour recevoir au complet l'impression de son œuvre et y voir ce qu'il en a pris.

Shakespeare aimait son pays parce que son âme était pétrie avec Ihe mille of human /iitidness, « le lait de l'humaine tendresse », et aussi parce qu'il appartenait à une race traditionnelle, qui entretient sa force en s'attachaiit aux profondes racines (|ui plongent dans le passé. Elle a le resi)ect de ses ancêtres et le culte de ses grands hommes, non seulement dans leurs œuvres, mais dans les traces matérielles qu'ils ont laissées. A séjourner en Angleterre, à parcourir ses villes et ses châteaux, un Français compare avec tristesse ce respect rohuste et sain du passé avec notre intolérance ou notre insouciance.

Si le poète revenait au monde il trouverait sa maison natalechangéeen musécoù ont été pieusement recueillies ses reliques de tout genre. 11 la reconnaîtrait intacte, au bout de llenley Street, à la lisière des champs. 11 y reverrait tout ce qui a pu être conservé de ses meubles et de ses papiers, les éditions originales de ses ceuvres et — peut-être avec un étonnement scepticfue — le pupitre sur lequel il apprenait à lire et à écrire, un peu plus loin, dans la vieille école, GrammarSchool, fondée en [W2. et ([ui fonctionne toujours, en vertu de cette fondation.

Maison et école oITrcnt le même aspect qu'au xv!" siècle, toutes deux en pans de bois: la maison avec son porche, ses trois pignons, ses fenêtres à plombs losanges et son bow-window; l'école avec sa haute toiture et son étage en encorl)ellement, appuyée contre la vieille tour de la Ciuild-Chapel.

En face de Grammar School est New-Place, la belle demeure que le poète se fit bâtir lorsqu'il revint à Stratford, enrichi par le théâtre, pour s'y reposer et y mourir. Malheureusement, New-Place a été reconstruite au milieu du siècle dernier et les Slratfordiens ne sont pas encore consolés de ce vandalisme.

En revanche, à quinze cents mètres de Stratford, dans le village de Shottery, subsiste encore la maison d'Anne Hathawa}-, la femme qu'il épousait par amour, à dix-huit ans, quoiqu'elle eût huit ans de plus que lui. Ici a battu pour la première fois le cœur de celui qui a imaginé, par l'expérience et le rêve, les plus délicieuses ligures de femmes — avec celles de Racine, si différentes — que la poésie ait ajoutées à la Création, Desdémone, Juliette, Miranda, Imogène, Gordelia, Ophélie. C'est le long de ces routes brunes, sous cette verdure douce et vigoureuse, le long de ces prairies baignées par TAvon, qu'il s'est formé au culte de la nature et l'a étroitement uni aux poèmes de l'amour.

C'est aussi par ces chemins qu'il a mené ses escapades, inspirées par le joyeux esprit de la vieille Angleterre, old and merr]j England. Il a gardé de ces cabarets les souvenirs de beuveries et de lippées qui lui ont servi à créer la copieuse figure de sir John Falstaff. II a eu avec le seigneur des environs, sir Thomas Lucy, pour délits de chasse, les démêlés dont il s'est vengé d'une façon habituelle aux auteurs comiques, puisque Beaumarchais l'a reprise en faisant du ju^e Goezman le don Gusman Brid'Oison du Mariage de Figaro. Sir Thomas Lucy est devenu Shallow (le sot) des Joyeuses femmes de Windsor et, pour qu'on ne s'y trompe pas, le poète a donné à Shallow les armes de Lucy, des luces (brochets blancs).

Stratford n'a guère changé depuis Shakespeare. Alors comme aujourd'hui, la petite ville offrait le même aspect de propreté et de bien-être. Beaucoup de ses maisons basses, en pans de bois ou en briques, précédées de jardinets bien tenus, ressemblent encore à la maison natale de Henley street. Ses rues larges et régulières, rayonnant autour de Guild-Ghapel, avec des courbes qui rompent la monotonie, dessinaient le

même plan, perpendiculaires ou parallèles à l'Avon.

Comme cadre la campagne, une vaste plaine, bordée au loin par une chaîne de collines, fermes sans dureté et douces sans mollesse. Le long de la rivière, limpide et lente, s'étendent des prairies coupées de haies vives et parsemées de bouquets d'arbres. La llore et la faune y sont les mêmes qu'il y a quatre cents ans. On y trouve toujours les fleurs qu'énumère le poète, (( les pâquerettes diaprées et les violettes bleues, les cardamines d'argent et les renoncules d'or », comme aussi les jardins avoisinants sont toujours peuplés « par le merle noir au bec jaune, la grive qui jette sa note fidèle, le troglodyte huppé, le pinson, le moineau ot l'alouette, le coucou cendre qui chante sur deux notes ».

l'artout, jalonnant et dominant la campagne, s élèvent des chênes siqierbes, larbre préféré de Shakespeare, dont il a si souvent parlé, « toujours avec admiration, souvent avec émolion ». La remarque est du meilleur biographe franç^-ais de Shakespeare, ^L Alfred Mézières, qui décrit Stratford en détail au début de son livre, Slia/ccspcare, ses œiirrcs et ses critiques. Puisque je le cite au passage, j'acquitte envers lui une dette de reconnaissance, car je l'ai eu pour guider, dans mon pèlerinage.

Tout, dans ce paysage de Stratford, est calme et harmonieux, d'une vigueur sobre et d'une richesse fine. Il caresse l'œil et détend l'esprit. Après y avoir appris l'amour de la nature, le poète est venu s'y reposer de sa carrière aventureuse, y oublier les amertumes de son métier, la fièvre de la production, les amours inquiètes du théâtre. 11 a pu y savourer le bonheur qu'il chante dans ses pastorales et répondre lui-même à l'appel (jne lance la chanson du chevalier Amiens, dans Comme il vous plaira :

(( Quelqu'un veut-il, sous l'arbre vert, se coucher avec moi, et accorder sa chanson joyeuse h la mélodie des doux oiseaux, quil vienne ici, qu'il vienne ici, qu'il vienne ici !

(( Si quelqu'un veut fuir l'ambition et se plaît à vivre au soleil, cherchant la nourriture qu'il mange et satisfait de ce qu'il trouve, qu'il vienne ici, qu'il vienne ici, qu'il vienne ici! »

Mais surtout c'est ici que Shakespeare a promené ces méditations sur la vie qui forment la matière cVHamlet. Et toutes aboutissaient à l'égiise que l'on voit là-bas, sur le bord de l'Avon, sous les tilleuls et les ormes du cimetière qui l'entoure.

Pour gagner cette église, on longe la prairie au milieu de laquelle s'élève le Mémorial, sanctuaire consacré au génie de Shakespeare. 11 comprend une bibliothèque où l'on trouve toutes les éditions de ses œuvres et tout ce qui a été écrit sur lui, un musée de peinture contenant ses portraits et des tableaux inspirés par ses œuvres, et un théâtre où sont représentées ses principales pièces à certains anniversaires consacrés.

L'aspect de ce Mémorial surprend d'abord les yeux français, habitués à nos théâtres d'architecture grécoromaine. Celui-ci est d'un style intermédiaire entre le moyen âge et la Renaissance, assez analogue à notre Louis XIL Et rien n'est plus rationnel pour rappeler un poète du xvi^^ siècle, dans un pays beaucoup moins entamé que le nôtre par l'imitation italienne. On goûte bientôt l'ensemble élégant et robuste que forment cette porte fortifiée, cette haute tour couronnée de tourelles et cet énorme bastion circulaire qui contient le théâtre, l^écemment, nos journaux illustrés publiaient des photographies de l'édifice, où l'on voyait Sarah Bernhardt, en costume d'Hamlet, à la fenêtre de sa loge, regardant au loin le cimetière de Trinitv-

Church, que regarde aussi de son œil de bronze la statue de Shakespeare, par lord Ronald Gower, assis au chevet du théâtre, entre Hamlet, lady Macbeth, Falstafï et le prince Haï.

On arrive à Trinity-Church par un cimetière que traverse une allée do tilleuls et qu'entoure une ceinture d'ormeaux, arbres superbes dont la terre des morts nourrit la vigueur et dont les eaux de l'Avon baignent les racines. L'église est un très bel édifice du style gothique finissant, mais sans surcharge. Les lignes en sont aussi fermes qu'élégantes, grâce h la longue file de créneaux qui surmonte les murs et aux larges fenêtres en ogives où s'inscrivent deux étages de fines colonnettes. Dans le chœur, à droite de l'autel, est la sépulture du poète. C'est un édicule, dans le style de la Henaissancc romaine, accolé au mur et encadrant son buste. Shakespeare repose au dessous, entre sa femme et sa fille aînée. Ici, comme il est dit dansHnmlet, « les mâchoires de marbre du tombeau se sont refermées sur lui ». Il a sans doute choisi sa place lui-même et médité en cet endroit sur la destinée humaine : (( Etre ou (( n'être pas, voilà la question.... Mourir, dormir, rêver « peut-être )).

Mais c'est dans le cimetière voisin que le poète a dû évoquer la tragique figure du prince Hamlet regardant avec pitié le crâne du bouffon Yorick, brutalement arraché de terre par la pioche du fossoyeur. Ce cimetière, en effet, offre la mise en scène idéale non seulement du dernier acte d'Hamlet, mais de plusieurs scènes de la pièce. Du chevet de l'église, dans un coin discret où aurait pu être creusée la tombe d'Ophélie. on voit la prairie où elle vint se noyer. (( Près d'un cours d'eau, il y a un saule qui mire ses feuilles blanchâtres dans la glace de l'onde; elle est venue là avec des guirlandes fantasques.... » Et toute la scène

que raconte la reine Gertrude peut se suivre de l'œil.

Puis les deux fossoyeurs entament leur discussion sur le suicide : (( Voici l'eau, bon; voilà l'homme, bon; si l'homme va vers cette eau et se noie... m. Au théâtre, l'acteur figure l'eau avec sa bêche, comme pour une démonstration idéale. La vérité serait de représenter la rivière, car elle est là, devant lui, et il n'a qu'à la montrer.

Quant à la scène où Hamlet tient dans ses mains le crâne d'Yorick, elle dut lui être inspirée, dans ce cimetière, un Jour où le fossoyeur, ouvrant une vieille tombe pour faire place à un nouveau mort, faisait jaillir de terre le crâne d'un mort plus ancien, d'un mort que le poète avait connu vivant, un joyeux compagnon de jeunesse, dont il voyait maintenant le crâne rouler à ses pieds.

Dans l'église, sur le tombeau du poète, sont inscrits des vers par lesquels il demande que ses cendres ne soient jamais troublées. Ils sont bien médiocres de facture pour être de lui, mais il suffit au visiteur, pour adresser à Shakespeare un hommage digne de lui, de répéter les vers à' Hamlet, l'adieu suprême d'Horatio à son prince mort : (( Bonne nuit, aimable prince, et que des essaims d'anges bercent par leurs chants ton sommeil! »

17 juillcl ISOO.

A la Comédie-Française : reprise des Burgraves.

Souvent ingrate, la fonction du critique l'est particulièrement lorsqu'il doit accorder sa petite flûte avec les trompettes éclatantes d'une apothéose. Dans cette semaine consacrée au centenaire de Victor Hugo, la moindre réserve risque de passer pour irrévérence. J'essajerai pourtant de dire la vérité vraie en ce qui me concerne. A chacun son office. Victor Hugo vient d'être si largement célébré qu'un peu de libre examen ne saurait diminuer l'hommage que la France rend au plus grand de ses poètes.

La Comédie-Française n'a cru pouvoir mieux faire, pour prendre part à cet hommage, que de remonter les Burgraves. Elle y a vu matière à juste réparation. La pièce était tombée à l'origine; il fallait la relever. La vérité m'oblige à dire que la pièce, en tant que pièce, ne s'est pas trouvée meilleure aujourd'hui qu'autrefois. De ce chef, le public de 1843 avait bien jugé et il n'y a pas lieu de reviser son jugement.

Certes, ce public avait eu le grand tort de traiter avec la même sévérité le fond, qui est d'extravagance pure, et la forme, qui est de toute beauté. Il aurait dû séparer le poèt(* qui, déjà si grand, s'élevait encore au-dessus de

lui-même, du dramaturge, qui reculait sur son passé. Au demeurant, la fable impérieusement proposée à son iiitôrêt n'offrait rien de ce qu'on est en droit d'exiger au tlK'Alic : une action et des êtres vraisemblables, des caractères et des passions admissibles.

Ce qui ne se trouvait pas dans les Buir/raves en 1843 ne s'y trouve pas davantage en 1902. Les défauts de la pièce sont aussi énormes aujourd'hui qu'autrefois. 11 eût donc mieux valu, pour la Comédie-Française, célébrer Victor Hugo d'une autre manière, par exemple en essayant de faire entrer au répertoire Marion /Jrlonno ou Lucrèce Borr/io, c'est à-dire un drame en vers qui pût se joindre à Hernani et lîuy Blas ou un drame en prose capable de tenir la scène près des drames en vers.

Mais si le public d'aujourd'hui, en écoutant les Bur- (/rnrrs, a refusé d'accepter la carte forcée de l'admiration et s'il n'a rien frouvéde vraiment dramatique dans cette pièce de théâtre, il a rendu pleine justice aux beautés d'un autre ordre qui avaient été méconnues à l'origine. Ces beautés, qui sont éclatantes, appartiennent aux genres épique et lyrique.

Pour établir que les Burgraves, comme sujet, sont tout le contraire d'une bonne pièce, en faire l'analyse est le plus simple et le plus court moyen, quoiqu'il s'agisse ici d'une œuvre que tout le monde a lue ou peut lire.

Au xni" siècle, sur les bords du Rhin, dans le château d'Heppenheiï, vivent trois générations de burgraves, le grand-père, le père et le petit-fils, Job, Magnus et Hatto. Job est centenaire, Magnus fort vieux et Hatto encore jeune. Job a combattu toute sa vie, avec son fils Magnus, contre l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse; le père et le lils ont été tous deux cruels et avides, mais braves. Rejeton pourri d'une souche vigoureuse, le petit-fils Halto continue

crexploiter la vallée et de rançonner les voyageurs, mais il ne paye pas de sa personne et passe le temps en orgies.

Hatto doit épouser sa cousine, la comtesse Régina, mais il ne l'aime pas et n'en est pas aimé. Le cœur de iiégina appartient à un officier de fortune, le capitaine Otbert, à la solde des burg'raves.

Régina est minée par une maladie mystérieuse. Or, il y a dans le château une captive, Guanhumara, autre centenaire, qui va et vient en liberté, quoique chargée de chaînes, et (jui possède tous les secrets de la magie : elle donne à volonté la vie ou la mort. Otbert la supplie de sauver Régina. Elle y consent à condition que Otbert tuera sur son ordre qui elle voudra et quand elle voudra. Otbert en fait le serment.

Hatto et ses amis, sortant d'une orgie, remplissent le château de leurs rires. Job et Magnus, attirés par le bruit, quittent la salle retirée où ils vivent loin de leur indigne rejeton. Job est en train de flétrir la conduite de son petit-fils, lorsqu'un mendiant se présente à la porte du château. Hatto ordonne de le chasser, mais Job exige qu'il soit reçu comme un hôte envoyé par Dieu, avec honneurs et égards.

Ce mendiant, qui va faire le troisième centenaire de la pièce, n'est autre que l'empereur Frédéric Barberousse. Il passe pour s'être noyé en Asie Mineure, pendant la Croisade, dans le Cydnus. Or, il vivait endormi d'un sommeil magique au fond d'une caverne, dans le Kiiïha^user, en Thuringe. Il s'est réveillé quand le moment lui a semblé venu — assez tard — de rétablir l'ordre dans l'Allemagne, déchirée par l'anarchie féodale et la guerre civile. Il a donc pris, déguisé comme on vient de voir, le chemin d'Heppenhefï, pour commencer sa tournée d'apaisement, par le burgrave Job et sa lignée, les plus redoutables ennemis de l'empire.

D'autant plus qu'il a un vieux compte, tout personnel, à régler avec Job. Ce Job est son frère. Voici le secret de cette parenté, connu de Frédéric et ignoré de Job :

Lorscjue Frédéric vint au monde, son père, efTrayé par une prédiction, crut devoir le cacher pendant f|uelque temps, il ICnvoya donc, sous le faux nom de Donato, dans le château d'Heppenhefï, chez un sien bâtard, Fosco, en les laissant tous deux dans l'ignorance de ce qu'ils étaient l'un pour l'autre.

Les deux frères étant tombés amoureux de la même femme, une Corse, (ïinevra, qui préférait Donato, Fosco surprit Donato avec Ginevra, le poignarda et, le croyant blessé à mort, le jeta dans les fossés du chà teau. Recueilli par des pâtres, Donato survécut et fit la carrière que Ion sait. Quant à Ginevra, après une longue existence d'aventures et de misères, elle est revenue comme esclave, sous le nom de Guanhumara. dans le château d'Heppenhefï, théâtre de ce sombre drame. Elle est la Haine et, depuis quatre-vingts ans. elle attend l'occasion de devenir la Vengeance. Certes, avec sa science magi(|ue, (Mni)oisonner Fosco Job n'eût été qu'un jeu pour elle, mais il lui faut un châtiment plus complet et plus raffiné.

D'un mariage tardif. Job a eu un enfant. Cet enfant, volé par des Juifs, dont il a été impossible de retrouver la trace, n'est autre qu'Otbert. Job et Otbert n'en savent rien, mais (juanhumara sait tout et notamment cela. Elle veut faire tuer Job par Otbert, le père par le fils. D'où le serment iiu'elle a obtenu d'Otbert.

Cependant, l'empereur Frédéric, devant les trois burgraves et leurs hôtes, déclare ({ui il est. Magnus et Hatto ordonnent de le mettre aux fers, lorsque, à la stupeur générale. Job, l'éternel ennemi de l'empereur. Job, éclairé enhn par les malheurs de l'Allemagne

et l'infamie de son petit-fils Hatto, ordonne à tous de faire hommage à l'empereur. Celui-ci les fait charger de chaînes, à la place des captifs dont les prisons du château sont remplies et qu'il fait mettre en liberté — sauf pourtant Giianhumara, — et il ordonne à Job — en l'appelant Fosco — d'aller l'attendre dans le caveau oîi Job-Fosco se rend chaque nuit, sous l'aiguillon du remords, car ce caveau est celui où jadis Fosco poignarda Donato.

Job arrive docilement au rendez-vous. 11 y trouve d'abord Guanhumara, qui lui révèle qui elle est et qui est Otbert, puis lui annonce qu'Otbert va le tuer. Ainsi Job ne retrouvera son fils que pour être égorgé par lui.

Pour forcer Otbert à tenir sa promesse et Job à se laisser faire, Guanhumara a endormi Régina, par un breuvage magique, d'un sommeil dont elle seule peut la réveiller. Qu'Otbert ou Job hésitent, et Régina est morte. Or, ils aiment tous deux Régina, l'un comme le meilleur des oncles, l'autre comme le plus tendre des amants.

Au moment où, après reconnaissance. Job tend la gorge au poignard d'Otbcrt, paraît Frédéric Donato, l'ancien amant de Gincvra-Guanhumara. Lui aussi déclare qui il est. Les deux frères ennemis tombent aux bras l'un de l'autre et Guanhumara dit, ou l'équivalent :

(( C'est moi qui dois mourir, car je suis de trop. »

Elle réveille donc Régina et s'empoisonne.

Réconciliés, Frédéric-Donato et Job-Fosco vont s'occuper de rétablir l'ordre dans l'empire, tandis qu'Otbert et Régina s'épouseront et auront beaucoup d'enfants, car Régina est guérie et Otbert a toujours été fort bien portant.

Ainsi le drame noir finit par une berciuinade rose et il tire ce dénouement en multipliant à force les ficelles

les plus usées — dès ce moment — du plus mauvais mélodrame, en combinant un choix de caractères, de situations et de moyens également forcés, bizarres, impossibles, extravagants.

Vous y trouverez, en effet, les personnages supposés et à doubles noms, l'enfant perdu et retrouvé, le bâtard de grande race, le faux mendiant, la sorcière à philtres et à poisons, les amoureux à tirades rugissantes et roucoulantes, le meurtrier (jui revient cha([ue nuit aux lieux où il versa le sang, le fils qui va tuer son père sans le connaître, le souterrain, le cercueilomnibus, que le traître destinait à un autre, et où il finit par s'enfermer lui-même.

Tout cela est aussi compliqué que la Tour de .Xesle, mais aussi maladroitement bâti que la machine de Dumas père et (îaillardet lest habilement. C'est bourré et vide, lent et grinçant. Pour le comprendre à la lecture, il faut beaucoup d'attention; à la représentation, c'est à peu près inintelligible. D'autant plus que les deux récits — obscurs et longs, — où est contée la tlouble histoire de Donato-Fosco et la légende de l'empereur endormi, sont mis dans la bouche de deux captifs (|ui les déroulent péniblement, dans le va-etvient de leurs compagnons de chaîne, au milieu des interruptions, exclamations et l)ruits divers.

S'il n'y avait ((ue cela dans les /hinjraves, ils seraient tombés, en 11)02, sous la même risée (|u'cn 1843. Mais il y a une part de lyrisme et d'épopée (|ui avait été injustement méconnue autrefois et à laquelle notre temps a rendu pleine justice. Sur les guenilles du mélodrame romantique, le poète a jeté un manteau de pourpre éclatante, en évoquant Ihistoire légendaire avec une incomparable puissance d'imagination et en exprimant les sentiments éternels de l'humanité avec la sensibihté la plus émouvante.

Férocité et magnanimité féodales, antagonisme du grand empereur et de ses grands vassaux, duos d'amour, respect de la foi jurée, soif de la vengeance, amour paternel, liens du sang plus forts que la liaine, tout cela, c'est de l'épopée et du lyrisme. Or, si Victor Hugo n'a été dramatique que par un effort de volonté, il est foncièrement épique et lyrique. Dans l'histoire du théâtre, bien d'autres viennent avant lui; dans celle de l'épopée et du lyrisme, il les égale ou les dépasse tous.

Et le style dont il enveloppe épopée et lyrisme est d'une invention si féconde, d'une couleur si vigoureuse, d'un jet si puissant, d'une précision si ferme qu'il n'y a pas dans notre langue, ni dans aucune langue, d'écrivain en vers comparable à celui ci.

Voilà ce que le public de ISW avait eu le tort de méconnaître par la faute de la pièce, et ce que celui de 11)02 a eu le mérite de saluer, malgré la faiblesse du drame. C'est que, en 1843, Hugo prétendait s'imposer à l'admiration comme dramaturge, tandis qu'il était encore contesté comme lyrique et qu'il ne s'était pas encore révélé comme épique. Notre opinion à nous est faite sur le dramaturge et nous voyons le lyrique et l'épique à travers la Légende des, siècles et les Contemplations, qui sont postérieures à 1813.

Ainsi la reprise des Biirgraves n'aura rien ajouté au dramaturge. Elle ne l'a pas diminué, parce que Hernani et lUiij /Jlas sont désormais consacrés, qualités et défauts. Mais elle a fait valoir l'épique et le lyrique en leur prêtant la vie de la scène.

C'est bien, en effet, le lyrique et l'épique que le

public a chaleureusement applaudis l'autre soir à la

Comédie Française. Les grands morceaux de Job, de

Magnus et de Barberousse, les duos d'Otbcrt et de

258 LES ROMANTIQLES.

Régina, la plainle paternelle de Job ont ému ou charmé. On a écouté le drame proprement dit avec un respect silencieux. Le succès a été pour des tirades, pour des scènes tout au plus, mais non pour la pièce.

3 inai>; l'JU2.

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