GEORGE SAND
théâtre, il n'y avait pour ainsi dire pas de paysans dans la littérature française, quoique la France soit foncièrement une nation de paysans. Entre les brutes dont La Bruyère traçait à l'eau-forte la silhouette farouche et les Colins de bergerades, coquets ou niais, qui patoisaient dans l'opéra comique, il y avait une large place à prendre au théâtre pour le véritable homme des champs, avec ses sentiments élémentaires et profonds, son langage savoureux, ses manières rudes et simples, mais souvent nobles et grandes comme la nature.
Cette place, George Sand la lui donna dans le roman et le drame, tandis que Millet la lui donnait dans l'art. A cette heure, elle est largement remplie et de Claudie relèvent beaucoup d'œuvres expressives et fortes, dont le Théâtre-Libre surtout a augmenté le nombre et la portée. Des pièces comme le Mailre, de M. Jean JuUien, n'ont fait que pousser plus avant dans la voie de franchise et de vérité ouverte par l'auteur de Claudie.
Outre sa part, qui est grande, dans le tableau général de réalisme champêtre que George Sand nous a laissé, l'intérêt propre de Claudie consiste dans le problème moral qu'elle pose.
La femme quia commis une faute avant le mariage, la fille séduite et délaissée, peut-elle obtenir le pardon de sa famille, être aimée par un honnête homme et, avec lui, fonder une famille, où elle trouvera l'estime et le respect? Les mœurs ont longtemps répondu non. L'honneur de la famille, l'intérêt social, Torgueil de l'homme se liguaient pour écraser la (ille-mère sous le poids de la faute inexpiable.
C'était là un pharisaïsme féroce. Sans indignation agressive ni déclamation gonllée, George Sand l'a remplac('' par l'inspiration de justice et de pitié qui est la pure doctrine de l'Evangile. Claudie est pardonnée par
le père Rémy et épousée par Sylvain. Le personnage odieux de la pièce est celui qui l'a trompée, celui dont la fourberie et l'égoïsme ont abusé de sa candeur et de sa confiance, le séducteur Denis Ronciat.
Quant à la société, dès qu'elle était mise face à faceavec le problème, elle devait, bon gré mal gré, en accepter la solution, sous peine de renier les principes dont elle se réclame, tantôt avec une sincérité désintéressée, tantôt avec une hypocrisie égoïste, ceux de la morale chrétienne. A ce sujet, M. Fouquier citait dans sa conférence un curieux passage de Ciustave Planche, le plus conservateur des critiques : (( Quoi qu'on pense, disaitil, de la hardiesse, de la témérité de cette donnée, on ne peut s'empêcher d'admirer la franchise avec laquelle l'auteur l'a posée. »
Depuis George Sand et Gustave Planche, auteurs et critiques dramatiijues ont fait dans cette voie les mêmes progrès que pour la peinture et l'acceptation des mœurs champêtres. Dumas fils, surtout, a proclamé la morale du pardon, sans restriction, non seulement chez les paysans, mais ciiez les nobles et les bourgeois. Denise a transporté exactement le sujet de Clauclie dans le château de Rardannes et le commandant Montaiglin, dans Monsieur Alphonse^ disait à Raymonde, devenue sa femme : « Créature de Dieu, être vivant et pensant, qui as failli, qui as souffert, qui te repens, qui aimes et (|ui implores, où veux-tu que je prenne le droit de te punir? »
Autant que Claudic et plus (|ue Sylvain, le type du père Rémy domine la pièce. Celui ci, comme les autres, est symbolique et réaliste, général et individuel.
Le père Rémy a servi et. revenu du régiment, il a repris l'existence du paysan. 11 a plus de quatre-vingts ans, il a donc fait les campagnes de l'empire; il était à Waterloo; il va être médaillé de Sainte-Hélène. R a vu
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aussi la Révolution de 1848; il est républicain et humanitaire; il a tiré des salves devant l'arbre de la liberté. Jl est de cette génération de soldats, généreusement utopistes, dont le maréchal Bugeaud fut à la fois le théoricien et le praticien le plus en vue.
2S août 1809.
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A In Coiiicdic Fraiiraiso : le cenlcnaiif ilc lUilzac; Mmnilrt.
Il y a ((ii(^l({iic mélancolie dans celte suite triomphale de centenaires qui se poursuit en ce moment, tantôt à propos de la naissance de nos grands hommes, tantôt à propos de leur mort. Il semble que, faute de suffisants motifs de fierté dans le présent, nous nous rejetions vers Le passé. Je préfère croire que ce présent, parfois si triste, a ses grandeurs et que l'avenir les verra mieux que nous. La race qui se glorifiait encore de Victor Hugo il y a quatorze ans, et de Pasteur il y en a cinq, n'a pas perdu le germe du génie. Rappelonsnous comment les « surhumains » d'autrefois furent traités à leurs déhuts. i)arfois leur vie durant! C'est un lieu commun poétique :
l-^l jamais le jirix ilii i^raiid linniine N'esl liien cnnnu qu'apics sa iiioil.
Le culte des grands hommes en suscite de nouveaux et l'étude du passé donne foi dans le présent. Je me remets volontiers en mémoire, aux heures de doute sur mon temps, une phrase du docteur Gui Patin, qui écrivait en 11)04 : « Nous sommes arrivés à la lie de tous les siècles! » C'était l'époque oùla France vcnaitde conclure la paix des I*yréuées, où commençait le gou-