‹ Études de critique et d'histoire religieuseChapitre 109 sur 142 · HYPOTHÈSE GERSON-GERSEN · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSE GERSON-GERSEN

Pour retrouver le nom de l’auteur de l’/mitation, ME Puyol s'attache à déterminer d’abord les caractères internes et par suite la date approximative de l'ouvrage. L’/mitation cite saint François d'Assise. On ne saurait donc remonter plus haut que 1250. M# Puyol estime, en effet, que le livre respire la plénitude de vie spirituelle qui animait les cloîtres vers cette époque. En cela il est d’accord avec Renan. « L'ouvrage, dit celui-ci, est du xm° siècle, de la fleur du moyen âge, et non de la décadence. On aurait dû le deviner, lors même que les textes ne nous l’auraient point appris. Rien de triste, de froid,

4. Le Livre de l'Imitation, dans Études parles PP. dela Compagnie de Jésus, 5 novembre 1899, p. 353.

de pâle, comme cette fin du moyen âge qui, de 1300 à 1450, se traîne en attendant le grand réveil. L’/r1tation de Jésus-Christ n'est pas de cette sombre époque, pleine de mécontentement, d’aspirations, de colère. Les douleurs de Sainte Mère Église, la réforme du chef et des membres, les grandes lamentations sur la prostituée de Babylone, l’Apocalypse invoquée contre la papauté simoniaque d'Avignon, voilà les pensées habituelles aux contemporains des conciles de Constance et de Bâle. Rien de tout cela dans l’/mitation. On y voit un paisible solitaire, heureux de sa propre pensée, tranquille sur le sort de l'Église, sans aucune préoccupation de l'avenir du monde. Son dégoût n’est pas celui qui succède aux grands siècles, et qui est sensible vers 1350. C’est plutôt celui d’une époque peu tourmentée, et le prélude d’une grande activité. »

Ces indices tirés du caractère interne de l'/mita= tion de Jésus-Christ sont assez vagues. Il faudrait les fortifier et les préciser par des preuves externes. Nous ne possédons malheureusement aucun manuscrit qui soit sûrement daté avant le Mellicensis (Melck), de 1421. Selon M. Arthur Loth, le Rouge- Cloître serait de 1406; Wolsgrueber a même signalé un manuscrit de 13842. Mais les dates indiquées par ces deux manuscrits ou autres similaires sont suspectes. En revanche, M5 Puyol estime que la multiplicité des recensions de l’/mitation de Jésus-Christ, qui remontent sûrement au premier tiers du xv° siè= cle, fournit une preuve que l'ouvrage, à cette époque, était déjà ancien. Nous avons en effet, au moins

4. Etudes d'histoire religieuse, 1857, p. 326, 2. Sur ces manuscrits, Cf Puyol, Descriptions, p. 358, 380, 430.

quinze manuscrits copiés de 1421 à 1436, c'est-à-dire durant une période de quinze années {et cinq ans avant l'apparition de l’autographe de Thomas à Kempis) dont la date (1441) n’est pas contestée !. Et ces manuscrits offrent des variantes assez notables pour qu'on soit obligé de les classer en diverses familles. N’en devons-nous pas conclure que l’origine remonte à une antiquité beaucoup plus haute?

Les manuscrits signés d'un nom d’auteur nous aideront peut-être à préciser davantage. Trois noms se présentent en vedette : Gerson, Gersen, Thomas à Kempis?. Examinons d’abord les titres de Gerson et de Gersen à la paternité de l’?Zmitation.

Les premiers manuscrits qui attribuent l'ouvrage à Jean Gerson sont au nombre de neuf : trois français, cinq italiens, un allemand. Trois seulement portent une date : le Rotomagensis (français), 1502; le Sangermanensis (italien), 1460; le Pollinganus (allemand), 1477. Le Sangermanensisest, à peuprès sûrement, le plus ancien de tout le groupe*. On s’étonnera que la paternité du chancelier de Paris ne soit pas mieux attestée, surtout en France. Mais ce n’est pas

4. Ce sont le Mellicensis (1421), le Hieronymusbergensis (1424); Noviomagensis (Nimègue), le Guesdonckensis, l'Ohsenhausensis, le Santrudonensis (1427); le Leodiensis et le Palatinus (1429); l’Indesdorfet le Roolf (1431); le Weingartensis et le Wibligensis de1433; le Mellicensis 2 et les Sangallensis 1 et 4 (1435) ;enfinle Justinianus (Sainte-Justine de Padoue), 1436. Sur ces manuscrits voir Puyol, Héliotypies, p. 8-9 et Descriptions, aux noms cités. Cf. Vacandard, L'auteur de l'Imitation, dans Revue du Clergé francais, 1°" février 1904, p. 503. L

2. Quelques auteurs, notamment le P. Denifle et Arthur Loth, attribuent l’'Imitation à un anonyme allemand des environs de l'an 1400, Mais leur hypothèse n’a pas trouvé d’écho; nous ne la discuterons pas,

3. Cf. Puyol, Héliotypies, Gerson, p. 1-3; L'auteur de l'Imitation, p. 423-459.

la France qui fit sur ce point la fortune de Gerson, ce fut l'Italie. En 1483 parut l’incunable de Venise, dont l’/ncipit est ainsi formulé : Liber primus Johannis Gerson cancellarit Parisiensis. À partir de cette date, pendant cent cinquante ans, le plus grand nombre des éditions du pieux livre ont été imprimées sous le nom de Gerson. Il suffit de jeter un regard sur les bibliographies de Hain et de Backer pour s’en assurer.

Cette attribution peut-elle se soutenir? Dupin, qui essaya de l’accréditer, estime que l’auteur de l’/mitation, d'après son ouvrage, a été élevé en quelque Université !. « Y songe-t-on? reprend Renan. Cette fleur charmante serait éclose entre les pavés de la Sorbonne! La protestation de l'âme contre les subtilités de l’école serait partie du séjour de l’'ergo?! »

Aucune des raisons alléguées par les partisans de Gerson n'est vraiment solide. Même celle qui se tire de l’autorité des manuscrits plaide contre le chancelier de Paris, dont la vie et les œuvres sont parfaitement connues.

1° L'auteur de l’/mitation était un moine : Quid retribuam tibi pro gratià istâ? Non enim omnibus datum est ut, omnibus abdicatis, saeculo renuntient et monasticam vitam assumant*. Or, Gerson n’a jamais fait profession de vie monastique.

2° Les œuvres de Gerson respirent la scolastique. Son procédélittéraire n’a rien de commun avec celui

4, DuriN, Dissertation sur l'auteur de l'Imitation, t, II des Conoverses du XV® siècle, 1698, p. 618.

Etudes d'histoire religieuse, p. 322,

III, x, 8-9. Cf. III, LVI, 24; I, xXIX, 4.

de l’mitation. Comme l’a remarqué Launoi, « l’auteur de l’I. C. ne cite aucun des saints Pères, à la réserve de saint François dont il rapporte une maxime. Gerson n'eût jamais fait un livre si grand que l'/mitation et de même nature, sans citer quelques-uns des Pères et docteurs, et notamment saint Bonaventure, de la morale duquel il faisait un état particulier. C’est ce qu’on peut observer dans les traités de piété qu'il a faits et qui sont d'assez longue haleine! ».

3° « En 1423, un religieux célestin, le P. Anselme, s’adressa au frère de Gerson, prieur des Célestins de Lyon, à l'effet d'obtenir communication des écrits du célèbre chancelier, ou du moins d’en avoir le catalogué exact. Le prieur répondit au mois de mai de l’année 1423. Il fit le relevé des écrits de son frère. Illes divisa en deux classes : les écrits latins et les écrits français (édit. Dupin, Gersoniana, p. cLxxvnr sq.). Or le livre de l’/mitation ne figure dans aucune des deux classes. On a fait observer que la liste des écrits du chancelier est incomplète, et qu’on n’y trouve pas le Æloretus ni la traduction du Stimulus amoris. Mais il ne s’agit ici que d'œuvres tout à fait secondaires. L'oubli d'un ouvrage tel que l’/mitation ne se comprendrait pas. »

En supposant même que, par une distraction inconcevable, le précieux livre n'ait pas été mentionné dans le catalogue dressé par le frèremême de Gerson, la faute aurait été relevée par Jacques de Ciresio,secrétaire du chancelier, « qui fit en 1429, trois ou quatre mois avant la mort de son maître, une énumé-

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