LA DOUBLE FORME DE LA LÉGENDE PRIMITIVE
La légende de la papesse Jeanne n'apparaît pour la première fois dans les documents qu'en plein xuie siècle, et chose remarquable, elle se présente dès l’origine sous une double forme.
Le dominicain Jean de Mailly, ou l'auteur, quel qu'il soit, dela Chronica universalis Mettensis ! (des environs de 1250), rapporte que le Saint-Siège fut occupé par une femnjie {dont le nom ne figure pas au catalogue des pontifes romains). Cette femme avait pris l’habit d'homme pour dissimuler son sexe. Et comme elle était très intelligente, elle fut chargée des fonctions de notaire de la curie, parvint au cardinalat et fut nommée pape. Le malheur voulut qu’elle cédât à la passion; elle devint enceinte. Or, un jour qu’elle parcourait à cheval les rues de la ville, elle fut prise des douleurs de l’enfantement. La justice romaine la condamna à être liée par les pieds à la queue d’un cheval, qui la traîna une demi-lieue hors de la ville,
senschaft, 1890, t. III, p. M0; A. Lapôtre, L'Europe et le Saint-Siège à l'époque carolingienne, 1. Le pape Jean VIII (872-882), Paris, 1895,
p. 359-367; C. Douais, La papesse Jeanne, dans Bulletin de l'Institut
catholique de Toulouse, 1897, 2° série, t. IX, p. 210-221; F. Mourret,
Histoire générale de l'Église, Paris, 1909, t. III, p. 464-467 (trop bref
et un peu superficiel). !
4, Dans Monumenta Germaniae historica, Script., t. XXIV, p. 154. Sur Jean de Mailly, cf. Histoire littéraire de la France, t, XNIII, p. 532.
pendant que le peuple la lapidait. Elle fut enterrée à l'endroit où elle mourut : ubi obiit, ibi sepultus est, et là même on écrivit : Petre, pater patrum, papisse prodito partum. Sous son pontificat avait été institué le jeûne des Quatre-Temps, appelé jeûne de la papesse. Le Chroniqueur place le récit de cette aventure après le pontificat de Victor 1II, mort en
Le dominicain Etienne de Bourbon, grand collectionneur d’anecdotes (+ vers 1261) ! et le franciscain d'Erfurt, dont la Chronica minor ? s'arrête à l’année 1261, reproduisent presque dans les mêmes termes * le récit de la Chronique de Metz. Mais ils fixent le pontificat de la papesse le premier vers 1100, le second vers 915.
Une seconde version qu'on lit dans la Chronique de Martin de Troppau, dit Polonus (+ 1279) est plus détaillée, voire plus compliquée ‘. Les éditions de cet ouvrage qui parurent du vivant de l’auteur (la première s'arrête à ClémentIV, vers 1268, la seconde à Nicolas 11T en 1277), ne contiennent pas la légende.
1. Étienne de Bourbon, De diversis materiis praedicabilibus, etc., dans Quétif et Echard, Scriptores ordinis praedicatorum, Paris, 1719, t. 1, p. 367. Sur Etienne de Bourbon, dominicain de la maison de Lyon, et inquisiteur, cf. Lecoy de la Marche, Anecdotes historiques, Légendes et Apologues, tirés du recueil inédit d’Etienne de Bourbon, Paris, 1877, p. n-x1. Parmi ces anecdotes, l'éditeur n’a pas jugé bon de reproduire la légende de la papesse.
2. Chronica minor Erphordiensis, dans Monum. Germ. historica, t. XXIV, p. 184-212.
3. Etienne de Bourbon cite le vers de la Chronica Mettensis en changeant deux mots : Parce au lieu de Petre, pater patrum, papisse prodere (au lieu de prodito) parlum, et prétend que la papesse fut inspirée par le démon. Le Chroniqueur d’Erfurt modifie le rôle du démon qui, paraît-il, aurait révélé, dans le consistoire, que là papesse était enceinte et lui aurait crié : Papa, pater patrum, papisse pandito partum. Il ne raconte pas la fin de l'aventure.
4. Chronica de romanis pontificibus et imperatoribus, dans Mon. Germ. hist., Script., t. XXII, p. 428.
ST, ALBERT'S COLLELE LIGRAMNS
Mais on la trouve dans une troisième transcription qui se place entre 1278 et 1312, et d’où l’a tirée To-. lomeo de Lucques !. On y lit que la papesse était connue sous le nom de Johannes Anglicus, né à Mayence. Toute jeune, elle avait pris un costume d'homme et s'était rendue à Athènes pour étudier. Elle y progressa si bien dans les scienceset les lettres ‘qu’elle prit le parti de quitter Athènes pour Rome, où elle compta bientôt parmi ses auditeurs et disciples les plus grands maîtres. Jouissant tout à la fois d’une grande réputation de savoir et de bonne vie, elle fut élue pape, de l'accord de tous. Mais son sexe la trahit; elle devint enceinte, et ignorant la date de sa délivrance, un jour qu’elle allait de Saint- Pierre au Latran, elle enfanta entre le Colisée et l'église Saint-Clément, mourut au même lieu et y fut ensevelie. Comme le pape évite de passer par cette voie dans les processions, plusieurs croient qu'il le fait à cause de l’horreur que lui inspire le souvenir de cet événement. La papesse succéda à Léon IV, mort en 855; elle occupa le trône pontifical deux ans, sept mois et quatre jours. Le Saint- Siège vaqua un mois après sa mort.
C’est d’après la version de Martin Polonus que la légende fut insérée, après coup, dans les manuscrits du Liber Pontificalis ?, dansun manuscrit de Richard de Poitiers , dans un manuscrit de Godefroiïd de Vi-
4. Sur cette question d'origine et d'authenticité, cf. Doellinger, op. cit. (nous citons la première édition, que nous ayons seule sous la main), p. 9-12.
2. Liber pontificalis, éd. Duchesne, Paris, 1892, t. II, p. XXVI-XXVII. Le texte sur la papesse est tiré d’une note marginale d’un manuscrit du xiv° siècle. Duchesne en donne un fac-similé.
3. Cf. Histoire littéraire de la France, Paris, 1869, t. XII, p. 479, t. XIII, p. 534.
terbe !. Elle apparaît encore, par manière d'’interpolation, mais abrégée, dans les écrits de Marianus Scotus, de Sigebert de Gembloux, de Godefroid de Viterbe et probablement d’'Othon de Freisingen?. Trois variantes sont à noter : l'interpolateur du Liber Pontificalis assigne au pontificat de Jeanne une durée de deux ans, un mois et quatre jours; celui de Marianus Scotus deux ans, cinq mois et quatre jours; celui d'Othon de Freisingen transforme en papesse Jeanne le pape authentique Jean VII, à l’année 705.