‹ Études de critique et d'histoire religieuseChapitre 122 sur 142 · L'AME RELIGIEUSE DE PIERRE CORNEILLE · texte numérisé non relu

L'AME RELIGIEUSE DE PIERRE CORNEILLE

Je ne connais pas de plus beau monument érigé à la mémoire de Pierre Corneille que le Pierre Corneille de M. Auguste Dorchain. On en a pu apprécier les grandes lignes dans les pages qu’a publiées, en 1917, la Revue hebdomadaire. Mais le volume paru chez Garnier frères, en 1918, offre seul un portrait achevé de celui que l'univers entier glorifie comme l’auteur du Cid, d'Horace, de Cinna et de Polyeucte.

Pour composer son ouvrage, Dorchain a employé la bonne méthode. Il a replacé, aussi exactement que possible, Corneille dans son milieu. « Je ne séparerai point, nous dit-il, la vie du poète (de son œvre); j'essaierai, au contraire, de l’évoquer sans cesse autour des poèmes, en me gardant bien, pour la replacer dans son décor et à sa date, de demander à l'imagination sympathique aucune aide qui ne se puisse appuyer elle-même sur les renseignements les plus certains. Ainsi, malgré les siècles, nous

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approcherons un peu du maître. » Nous ne trouverons pas en lui un surhomme, comme parlent les philosophes d’outre-Rhin; nous découvrirons « un grand homme qui fut, avec beaucoup de génie, mais avec une simplicité non moindre, un homme, un honnête homme, un brave homme ».

Nous ajoutons : qui fut un grand chrétien. Et c'est précisément l’âme religieuse de Pierre Corneille que nous voudrions dégager, pour nos lecteurs, du livre de M. Auguste Dorchain.

Pierre Corneille est né à Rouen (6 juin 1606), rue de la Pie, non loin du lieu où fut brûlée Jeanne d'Arc, et près de l’église Saint-Sauveur, où il reçut le baptème !. À neufans il entrait au collège tenu par les jésuites, rue! du Grand-Maulévrier (aujourd'hui lycée Corneille). Il n'avait pas quatorze ans lorsqu'il remporta, en rhétorique, le prix de versifi= cation latine. Après sa « logique » (philosophie) et sa « physique » (sciences), il quitta les bancs du collège (1622).

L'éducation qu'il y avait reçue marquait son âme d’une empreinte ineffaçable. Pierre Corneille fut l’un des plus grands et des plus fidèles disciples des Jésuites. A travers toute sa vie, il se tourne vers ses maîtres avec des gestes de reconnaissance. L'on peut voir, à la bibliothèque de la Sorbonne, un

14. Pierre Corneille, qui fut l’ainé de la famille, eut quatre sœurs, dont (en 4623) Marthe, la future mère de Fontenelle, et trois frères, dont Thomas, le futur auteur de Timocrate et d'Ariane ; il faut citer aussi Antoine, le poète lauréat, prieur du Mont-aux- Malades, qui mourut, en 1657, curé de Fréville. :

exemplaire de l'édition in-folio de son théâtre (1664), où il écrit sur le titre cet envoi en latin : « Aux Pères de la Compagnie de Jésus, ses très vénérés maîtres, témoignage de gratitude de Pierre Corneille. » Et ce sentiment revêt presque chez lui le caractère de la piété filiale. Au-dessous de la dédicace, il a eu la délicate attention de transcrire ces vers de Juvénal :

Di majorum umbris tenuem et sine pondere terram… Qui praeceptorem sancti voluere parentis Esse loco ?!

« Dieu, que la terre soit légère aux ombres des ancêtres qui voulurent que nos maîtres nous tinssent lieu de nos parents ! »

La fidélité du souvenir s'affirma plus expressément encore chez lui lorsqu'il connut les douceurs et la gloire de la paternité. Il voulut que ses anciens maîtres « tinssent » aussi « lieu de parents » à ses fils. Tous les quatre furent élevés au collège des Jésuites. Et un lien de parrainage plus étroit unit le quatrième à l’un des professeurs. Ce fut le P. Charles de la Rue qui lui donna le nom de Charles sur les fonts du baptême. Il devait mourir jeune. Et nous ne saurions rien de lui, si son parrain ne l'avait pleuré en une touchante élégie latine où il nous le montre comblé de tous les dons les plus précieux et les plus rares, notamment pour la poésie : « Image de son père, il l’eût égalé s’il eût vécu, » nous dit le panégyriste :

Et patris fuerat par, si durasset, imago.

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