Sully-Prudhomme
« Qu'il mourût »! Y a-t-il cri humain plus sublime que celui-là, sauf peut-être celui de Polyeucte :
Où le conduisez-vous? — A la mort! — À la gloire!
La mort, l'idée de lamort,se perdici dansun rayon d'immortalité, la terre touche au ciel, l’homme s'élève jusqu'à Dieu. Voilà Corneille, tel qu'il s'offre à nous dans l'épanouissement de son génie et de son verbe.
Et ces nobles sentiments, ces beaux gestes, ces cris sublimes, ces actes héroïques sont bien, dans la pensée du poète, des actes, des cris et des sentiments humains. Ils appartiennent en propre à l'humanité. IL se peut que la grâce divine n’y soit pas étrangère, mais ils relèvent aussi de l’homme et de son libre arbitre. Et c’est justement ce qui en fait le mérite. Dans l'exercice de la. vertu, aussi bien que dans la déchéance du mal, il' est bon qu'on le sache, l’homme est responsable de ses actes. Tel qui voudrait y voir un résultat de la fatalité ou même, au sens janséniste, un effet de la prédestination, ne comprendrait rien à la grandeur d'âme telle que la conçoit Cor neille. Dans Œdipe par exemple, Thésée, sur la foi d’un oracle mal interprété, se croit le fils de Laïus et de Jocaste. Et Jocaste le rassure en lui affirmant qu'il est trop vertueux pour être celui que les dieux ont condamné à tant de crimes :
Vous n'êtes point ce fils, si vous n’êtes méchant.
Sur quoi Thésée se révolte contre la doctrine de la fatalité, et répond par ces vers qui sont une magnifique théorie des actes humains selon Corneille :
Quoi? la nécessité des vertus et des vices
D'un astre impérieux doit suivre les caprices,
Et Delphes malgré nous conduit nos actions
Au plus bizarre effet de ses prédictions?
L'âme est donc toute esclave; une loi souveraine Vers le bien et le mal incessamment l’entraine, Et nous ne recevons ni crainte ni désir
De cette liberté qui n’a rien à choisir,
Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans remords et vicieux sans crime ? Qu'on massacre les rois, qu’on brise les autels, C’est la faute des dieux, et non pas des mortels? De toute la vertu sur la terre épandue
Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due; Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu’on délibère, on ne fait qu’obéir;
Et notre volonté n'aime, haiït, cherche, évite
Que suivant que d’en haut leur bras la précipite? D'un tel aveuglement daignez m# dispenser.
Le ciel, juste à punir, juste à récompenser,
Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire, Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire.
Ce que M. Dorchain admire dans cette profession de foi, c’est avant tout la richesse de la poésie. « Ces vers, dit-il, les plus pleins de pensée qui soient, où il n'entre que des substantifs et des verbes, où l’abstraction frappée en formules devient lumière, sont d’un très grand poète philosophe. » On nous permettra d'ajouter que cette lumière provient d'une haute et saine théologie. Il n'est pas de théologien qui ait exposé plus éloquemment que Pierre Corneille la part de la volonté humaine dans les œuvres qui méritent les louanges des hommes et la récompense de Dieu.
Le genre littéraire qu'il a adopté répondait-il bien au rôle de moraliste qu'il entendait tenir dans son
jugement que Racine a porté sur le théâtre et en par-
siècle? La comédie peut-elle être une école de morale? N'y a-t-il pas incompatibilité entre le théâtre et la piété chrétienne ? De son temps déjà ces questions se posaient.
Que là-dessus les avis aient été partagés, il ne faut pas trop s’en étonner. Au premier rang des détracteurs de la Comédie — je dis de la Comédie en général — il faut placer Bossuet, dont les Réflexions restent classiques. Il est peut-être permis d'y trouver quelque excès dans la sévérité. Mais cette sévérité ne paraîtra pas trop grande, si on la rapproche du
ticulier sur ses propres œuvres. On sait que l’auteur | d’Andromaque, au lendemain de Phèdre, pris et : possédé tout à coup par le sombre esprit de Port- t Royal, en vint à déclarer, comme nous le dira son re
fils, « que les auteurs de pièces de théâtre sont des : empoisonneurs publics et à reconnaître qu'il est lui- | même le plus dangereux des empoisonneurs ». C’est ! encore l'esprit de Port-Royal qui inspirait le frère du grand Condé, le prince de Conti, lorsque, pour faire 4
oublier qu'il avait jadis protégé Molière, il vouait à l'enfer et enveloppait dans une même condamnation (Traité de la Comédie et des spectacles selon la tradition de l'Église), Tartufe et le Cid, Don Juan et Cinna, l'Ecole des femmes et Pompée, et même, au nom du ciel, bien entendu, Polyeucte. Il est vrai que, dans un autre milieu, celui de l'Hôtel de Rambouillet, dès 1660, Voiture avait été chargé d’avertir - Pierre Corneille que « le christianisme de Polyeucte avait extrêmement déplu ».
En revanche, d'autres juges témoignèrent quelque faveur au théâtre de Pierre Corneille. Faut-il citer,
parmi les simples spectateurs, la pieuse Anne d’Autriche, qui professait pour l’auteur du Cid et de Polyeucte un véritable culte? « Corneille, nous dit sa confidente, Me de Motteville, Corneille, cet illustre poète de notre siècle, avaitenrichile théâtre de belles pièces dont la morale pouvait servir de leçon à corriger le dérèglement des passions humaines. » Et la reine, au lendemain même de la mort de Louis XIII, « allaït à la Comédie, à demi cachée par une de nous qu'elle faisait asseoir auprès d'elle dans une tribune où elle se mettait, ne voulant pas, pendant son deuil, paraître publiquement à la place qu’elle devait occuper dans un autre temps ». Un peu plus tard, cependant, lorsque Louis XIV tomba malade de la petite vérole (fin 1647), Corneille ne put attirer la reine mère à la représentation d'Andromède. Le 20 décembre, Conrart écrivait à Félibien que les préparatifs de la mise en scène étaient suspendus. « Depuis la guérison du roi, M. Vincent — lisons Vincent de Paul — a dégoûté la reine de ces divertissements, de sorte que tous les ouvrages ont cessé. » Il n'en reste pas moins qu'Anne d'Autriche n'avait aperçu rien d'immoral dans les œuvres de Pierre Corneille.
Ni Richelieu ni Mazarin n’en soupçonnèrent davantage. L'on aurait tort sans doute de prendre à la lettre la boutade de Voltaire assurant que « nous devons en France l'opéra et la comédie à deux cardinaux ». Il est vrai néanmoins « que la passion de Mazarin pour l'Opéra fut égale à celle de Richelieu pour la Comédie et que la vogue, l'éclat, la dignité même, dans une certaine mesure, de ces deux genres de spectacles ne furent point sans devoir
quelque chose à l'intérêt que lui portèrent, tour à tour, chacun de ces deux princes de l'Église ». Richelieu n'encourageait-il pas Corneille, quand il ne s’aventurait pas lui-même au métier d'auteur dramatique? Et c'est à Mazarin que nous devons l’introduction, sur la scène française, de la tragi-comédie mi-parlée mi-chantée, dont Andromède est le premier type achevé.
Autour de Pierre Corneille et parmi ses admirateurs nous remarquons encore Santeuil « le spirituel etoriginal chanoine de Saint-Victor, le fameux poète latin dont les belles hymnes, jusqu’à l’intro- .duction du rit romain, c’est-à-dire jusqu’au milieu du dernier siècle, étaient chantées dans toutes les églises de France; ce qui ne l'empéchait pas — et Bossuet l’en rabroua fort — de composer en hexamètres un poème sur la Défense des fables dans la poésie, dont Corneille se plut à faire un petit poème français où il y a des passages que l'on croirait, pour leur verve légère et leur allégresse, être de La Fontaine. 11 est vrai qu'en même temps Corneille traduit, du même Santeuil, les Æymnes de saint ‘Victor, comme aussi pour être agréable à son ami le P. Boulard, génovefain, les Aymnes de sainte Geneviève.
« Aucun de ces excellents prêtres, autour du maître qui a élevé si haut l’art dramatique, ne saurait concevoir une incompatibilité entre le théâtre ainsi compris et leur religion ou même leur état. Sait-on de qui étaitla devise qu’on voyait, il y a peu d'années encore, avant l'incendie, inscrite sur le fronton de la scène, à la Comédie-Française : Ridendo castigat mores ? Du chanoine Santeuil. Quant au plus cher
de tous ces amis du poète, le P. Charles de la Rue, que l’on place, à côté de Fléchier, parmi les premiers -orateurs sacrés après les très grands, il n’a pas seulement écrit, en tête de ses Carmina, un éclatant panégyrique latin des pièces de Corneille, mais il a composé, encouragé par lui, une tragédie française, Sylla ».
Par le P. de la Rue nous voici ramenés aux jésuites. Pierre Corteille était fier de leurs suffrages. Et ce fut un coup droit qu'il porta à ses détracteurs quand il fit précéder, en 1667, la publication d'Attila d’un avis Au lecteur où nous lisons ces lignes vengeresses : « On m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la Comédie. Mais je me contenterai d’en dire deux choses, pour fermer la bouche à ces ennemis d’un divertissement si honnête et si utile : l’une que je soumets tout ce que j'ai fait et ferai à l’avenir à la censure des puissances tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre : je ne sais s'ils en voudraient faire autant ; l'autre, que la Comédie est assez justifiée par cette célèbre traduction de la moitié de Térence que des personnes d’une piété exemplaire et rigide (lisez : les jansénistes de Port-Royal) ont donnée au public. »
Avec des censeurs tels que ses amis les jésuites, Pierre Corneille se sentait pleinement rassuré sur son œuvre. Aussi bien se rendait-il le témoignage qu'il avait « purgé notre théâtre des ordures que les premiers siècles y avaient comme incorporées et des licences que les derniers y avaient souffertes » ; il se flattait même « d’y avoir fait régner en leur place les
vertus morales et politiques et quelques-unes même
des chrétiennes ». C’est en ces termes exprès qu'il justifie son œuvre dramatique dans la dédicace qu'il adresse au pape Alexandre VII, en lui offrant la traduction complète des quatre Livres de l’/mitation (édition in-4° de 1656).
Il ést cependant un point délicat sur lequel l'on voudrait savoir plus à fond comment Pierre Corneille conciliait son métier de poète avec sa conscience chrétienne. Nous voulons parler’ de l'amour. Deux fois dans sa vie Corneille a subi la puissante emprise de l'amour sensible. A l'aurore de sa jeunesse, il s’éprit de Mélite — la jeune Catherine Hüe — qu'il ne put épouser, mais qui fut sa première muse et inspira ses premiers vers. Îci rien que de naturel et de très légitime. Plus tard, à l’âge mûr, ou même au seuil de la vieillesse (1658), il rencontra dans la troupe de Molière la and M'e du Parc — c’'est-àdire Marquise Thérèse de Gorla, femme de l'acteur René Berthelot, dit du Parc — dont la beauté devait
émouvoir tour à tour les cœurs des quatre plus grands
poètes du siècle : Molière, La Fontaine, Racine et Corneille. Corneille l’a chantée. Il suffit de lire ses
Stances à la Marquise pour savoir à quel pointson:
cœur était charmé. D’autres poèmes marquent peutêtre un degré plus profond de tendresse. Et l’on se. demande si Corneille s’est toujours bien rappelé. qu'on ne badine pas avec l’amour. Mais dans Sertorius et dans Pulchérie, où l’on retrouve une expression nouvelle de ces sentiments, ou si l’on veut de cette passion, l'âme apparaît tout à fait épurée. Corneille n'aurait garde de laisser transparaître en public le secret d'un amour qui ne fut pas honnête. Et, en somme, il est permis de croire que nous tenons
la vérité dans le témoignage qu'il se rend à luimême :
Et si pour la beauté j’eus toujours l’âme tendre, Jamais pour la vertu je n’eus que du respect.
Il peut donc, l’âme libre et la conscience tranquille, après avoir célébré l'amour humain, entre= prendre de chanter l'amour divin. Cette détermination nous a valu le chef-d'œuvre que l’on sait : l’{mitation de Jésus-Christ traduite et paraphrasée en vers francais par Pierre Corneille.
Corneille a cru reconnaître dans l’/mitatio Jesu Christi l'œuvre d’un Français. De son temps déjà, on contestait à Thomas à Kempis la paternité de l’ouvrage. D’aucuns auraient voulu l’attribuer au très hypothétique Jean Gersen, abbé de Verceil en Italie. D’autres se prononçaient pour Jean Gerson, chancelier de l'Université de Paris. Cette dernière opinion souriait à Pierre Corneille. « L'amour du pays m’y ferait volontiers donner les mains », écrivait-il, Et là-dessus il se livrait à des théories de chartiste qui sont bien faites pour nous surprendre : « Les mots grossiers dont (l’auteur) se sert assez souvent, dit-il, sentent le latin de nos vieilles pancartes. » Et encore : « Non seulement sa diction, mais sa phrase, en quelques endroits, est si française qu’il semble avoir pris plaisir à suivre mot à mot notre commune façon de parler. » Enchantement d’une belle âme patriotique, mais illusion quand même. L'érudition moderne!