Cf. Chapitre précédent
s’est prononcée, en dépit de Corneille, contre Jean Gerson et a restitué au Néerlandais Thomas de Kempen, l’Imitatio Jesu Christi, que des critiques mal avisés lui avaient vainement disputée.
Quelle qu’en fût l’origine, l’œuvre était bien faite pour tenter le génie chrétien de Pierre Corneille. On a cru longtemps que, si l’auteur du Cid et d'Horace s'était attaché à traduire l’/mitatio, c'était afin de se consoler de l'échec de ses dernières tragédies, ou par esprit de pénitence et pour expier, pour réparer le mal que son théâtre avait pu faire. Erreur; il entre prit cette traduction, en plein triomphe théâtral, à la veille même de Nicomède!. Et nous savons déjà qu’il n’eut jamais à se repentir ni ne se repentit jamais des leçons qu'il avait données sur la scène. En tout cas, sa piété éclate ici tout entière. Il voulut
« appliquer toute l’ardeur de son génie à quelque
nouvel essai de ses forces qui n’eût d'autre but que le service de Dieu et l'utilité du prochain. C’est ce qui m'a fait choisir, dit-il, la traduction de cette sainte morale — qui, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux ornements de la poésie, et bien loin d'augmenter une réputation, semble sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j'ai pu acquérir en ce genre d'écrire. » Si l'on en croit Fontenelle, les jésuites — « des Pères jésuites de ses amis » — ne furent pas étrangers à ce dessein. Toujours les jésuites, sur le chemin de Pierre Corneille!
1. Fontenelle écrit : « Après Pertharithe qui échoue (4652), M. Corneille, rebuté du théâtre, entreprit la traduction en vers de l'Imitation de Jésus-Christ. » En réalité la première partie de l’Imitation parut en novembre 4651, et l'approbation des docteurs avait été
donnée dès août 4650, donc avant les représentations de Nicomède (1651) qui eurent un plein succès.
On a remarqué que le texte de l’/mitatio devait être depuis longtemps familier au poète. Les fameux vers d'Auguste : « Je suis maître de moi comme de l’univers », etc., ne rappellent-ils pas à s’y méprendre ces phrases énergiques du livre IL (chap. zur) : Sitemetipsum perfecte viceris, caetera facilius subjugabis. Perfecta victoria est de semetipso triumphare ; quienim semetipsum subjectum tenet, hic vere victor est sui et dominus mundi. Dans Nicomède, Laodice tient un langage semblable, quand elle proclame sa dignité qui consiste
A vivre indépendante et n’avoir en tous lieux D’autres maîtres que moi, la raison et les dieux.
L’Imitation n’est souvent qu’un dialogue de l'âme avec son créateur. Pierre Corneille avait assurément l'expérience de ces pieux colloques. Quel accent de vérité dans les strophes suivantes :
Parle, parle, Seigneur, ton serviteur écoute ;
Je dis ton serviteur, car enfin je le suis, Je le suis, je veux l’être.
Qui ne reconnaît ici le langage cornélien? Et la voix, s’élevant toujours, se fait de plus en plus implorante :
Ineffable splendeur de la gloire éternelle, Consolateur de l'âme en sa prison mortelle, En ce pèlerinage où le céleste amour,
Lui montrant son pays, la presse du retour.
Combien dois-je encore attendre ?
Jusques à quand tardes-tu,
O Dieu tout bon, à descendre Dans mon courage abattu ?
Viens, mon Dieu, viens sans demeure.
Tant que je ne te vois pas,
Il n’est point de jour ni d'heure Où je goûte aucun appas.
Je languis comme en prison
Jusqu'à ce qu'après l'orage, La nuit faisant place au jour, Tu me montres un visage Qui soit pour moi tout amour.
Et de la voûte céleste descend alors la voix divine qui enveloppe l'âme et la console :
Me voici, je viens à ton aide.
De mon trône j'ai vu tes larmes ;
J’ai vu de tes désirs l’amoureuse langueur,
J'ai vu tes repentirs, tes douleurs, tes alarmes Et l'humilité de ton cœur.
Sentiments, langage, tout cela est de l’auteur de
l’Imitation, mais touft cela est aussi du pur Corneille. » P
Onremarquera que, souvent, le traducteur s’enhardit jusqu’à commenter le texte qu'il a sous les yeux et à y mettre sa griffe particulière :
O ciel! que l’homme est vain qui met son espérance
Aux hommes comme lui, Qui sur la créature ose prendre assurance
Et se propose un ferme appui Sur une éternelle inconstance!
Cette strophe (sans parler de celles qui suivent) ne se trouve pas tout entière dans letexte inspirateur. Nous y lisons simplement: Vanus est qui spem suam ponit in hominibus aut in creaturis. De la sublime antithèse finale, pas la moindre trace.
Et si l'on veut un magnifique commentaire du célèbre amta nesciri, on le trouvera au quatrième chapitre du troisième livre, dans la paraphrase où
Corneille met simplement à nu ses sentiments d'hu- - milité chrétienne :
Je le veux, à mon Dieu, si je fais quelque bien, Pour en louer ton nom qu’on supprime le mien, Que l'univers entier par des communs suffrages Sur le mépris des miens élève tes ouvrages; Que même en celui-ci mon nom soit ignoré, Afin que le tien seul en soit mieux adoré; Que ton Saint Esprit seul en ait toute la gloire, Sans que louange aucune honore ma mémoire, Et que puisse à mes yeux s'emparer qui voudra De la plus douce odeur que mon vers répandra !
Il était trop tard pour que le vœu du poète se réalisât. Le nom de Corneille était déjà. une gloire française. Et sa traduction de l'/mitation eut le sort de ses meilleurs ouvrages. De son vivant, trentequatre éditions différentes attestèrent le prodigieux succès de son livre. On peut croire que sa modestie n’en souffrit pas trop. En.tout cas, il avait la consolation de penser que son vers portait avec lui et «répandait » partout «la bonne odeur de Jésus-Christ ».
L'Imitation fut achevée en 1656. Elle prit la route — de Rome, accompagnéede la Phursale de M. de Bré - É beuf, autre normand, ami de Pierre Corneille; les —. deux in-quarto étaient expédiés au Saint-Père par À M. de Harlay II de Champvallon, archevêque de
Rouen. Et Corneille se remit aussitôt au théâtre. Cependant, au bout d'une dizaine d'années, de 1667
à 1670, il éprouva le besoin, pour ainsi dire, de faire <e que l’on peut appeler « sa seconde retraite de
poésie religieuse ». Dès 1653, il avait, sur la demande d'un prêtre ami, rimé en français le Laus beatae Virginis, rhapsodic faussement attribuée à saint Bonaventure. Mais il n'avait trouvé aucun goût à ce banal démarquage. Il lui fallait de grands textes avec lesquels se mesurer. Et c’est ce que lui fournit « un livre qui en renferme un nombre considérable, puisqu'une bonne partie du Psautier y passe : L'Office de la Sainte Vierge traduit en français tant en vers qu’en prose, avec les sept Psaumes pénitentiels, les Vépres et Complies du Dimanche et tous les Hymnes du Bréviaire romain.
« Je ne voudrais pas surfaire l'ouvrage et vous promettre de perpétuelles jouissances, au cas où vous en entreprendriez la longue lecture, dit M. Dorchain.., Pourtantje puis vous assurer qu’en quelques psaumes Corneille a réalisé’ ce prodige : surpasser soit en émotion poignante, soit en éclat lyrique, tout ce que nous pouvons imaginer du génie hébreu à travers le latin de la Vulgate. » Dans la traduction du psaume XLIV, par exemple, « on dirait qu’au son des instruments sacrés l’antique inspiration du Psalmiste s'est emparée directement du poète français. Les vingt strophes du morceau — épithalame chanté, parun père pourle mariage de sa fille avec Salomon où ce père s'adresse tantôt à Salomon, tantôt à sa fille — forment la plus brillante, la plus somptueuse, la plus mélodieuse des « Orientales ».
Le psaume cxxv : /n convertendo Dominus cap= tivilatem Sion, se recommande par son « actualité » si je puis dire. Les captifs qui rentraient à Jérusalem ne rappellent-ils pas nos prisonniers revenant d’Allemagne? Qu'on en juge.
Dès qu’il plut au Seigneur mettre fin à nos peines, Sitôt qu’il eut brisé nos fers,
Nous traitämes de songe et de chimères vaines Les maux que nous avions soufferts.
Un plein ravissement de tout notre visage Bannit les marques du passé,
Et jusqu’au souvenir d’un si rude esclavage, Tout cessa, tout fut effacé.
Toutes les nations qui voyaient notre joie Nous disaient d’un air sourcilleux :
« Il faut que le bonheur où leur Dieu les renvoie Soit bien grand et bien merveilleux. »
« Oui, leur répondions-nous, c’est le Dieu des merveilles Celui qui nous tire d'ici.
Et comme ses bontés sont pour nous sans pareilles Notre allégresse l’est aussi. »
Favorisez, Seigneur, des mêmes privilèges Ces restes pour qui nous tremblons.
Finissez leur exil, ainsi que nos alarmes, Exaucez leur juste désir,
Vous qui nous avez dit que qui semait en larmes Moissonnerait avec plaisir.
Ils ont semé des blés, mais sous des lois sévères, Que leur imposaient leurs malheurs;
Leur douleur égalait l'excès de leurs misères ; Autant de pas, autant de pleurs.
Mais s’ils les ont semés avec pleine tristesse, Accablés d’ennuis et de maux,
Ils reviendront, Seigneur, avec pleine allégresse Chargés de fruit de leurs travaux.
Gloire au Père éternel, etc.
« Corneille, dit M. Dorchain ‘, a ressuscité ici par son verbe le « rapatrié » d'il y a vingt-cinq siècles,
4. M. Dorchain raconte (ouv. cit., p. 434-436) que, ayant lu ces vers à des rapatriés de la grande guerre, il vit des larmes mouiller leurs paupières, tant le sort des malheureux juifs leur rappelait leur propre malheur.
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transfusant son âme dans cette âme, comme tout à l'heure dans celle du père qui célébrait les noces de sa fille. Il n’est plus /ui, il devient eux; et alors, d'instinct, par un art naturel qui est le contrairede l’artifice, il a trouvé non seulement la forme de strophe mais l’allure du vers, tantôt hardie et continue, tantôt timide et brisée, propre à transmettre les vibrations les plus subtiles de son émotion intégrale. Ce don de s’aliéner ainsi n'appartient qu'aux très grands poètes, il est leur marque essentielle. Et c'est aussi bien celle des poètes plus particulièrement lyriques, avec cette seule différence qu'ils empruntent plus souvent à eux-mêmes le personnage dans lequel ils se transmuent et qui n’est alors que leur moi sublimé. Corneille ne l’a osé faire que trop
rarement et timidement :
) Mon génie au théâtre a voulu m’attacher.., Partout ailleurs je rampe et ne suis plus moi-même,
écrivait-il au roi en 1663. Nous savons maintenant à quel point il se trompait, en se défiant ainsi de l’une de ses facultés les plus certaines, et que, tel qu'il est, après l’/mitation et l'Office de la Vierge où il s’est montré un si prodigieux inventeur et manieur de rythmes, il doit être tenu, plus que Malherbe, entre Ronsard et Victor Hugo, pour le maître de ce que l'on pourrait appeler l'orchestration lyrique de notre poésie. »
Et dans cette œuvre, s’il est juste d'admirer le génie littéraire de l’auteur, il convient d'en relever ‘aussi le caractère religieux. Corneille n’entreprit. de traduire les Psaumes que « pour satisfaire en quelque sorte à l'obligation que nous avons tous
d'employer à la gloire de Dieu du moins une partie des talents que nous avons reçus ». C’est lui-même qui s’exprime ainsi. Et sûrement « en sa modestie et simplicité, il ne crut, cette fois encore, remarque M. Dorchain, faire œuvre que d’édification ».
Mais il faut le suivre jusque dans les détails de sa vie intime, vie familiale, vie sociale, pour mieux saisir sur le vif les sentiments religieux de cette âme. Ce sont ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, se dévouer à ses amis, accomplir le bien que Dieu veut et souffrir les maux qu'il envoie ; ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne qui sont la pierre de touche de la véritable piété. Pierre Corneille, à cet égard, a compris et pratiqué excellemment ses devoirs de fidèle.
Je n’insiste pas sur ses rapports avec ses frères et
ses sœurs. On ne peut néanmoins s'empêcher de rap-
peler la concorde merveilleuse qui a toujours régné entre Thomas et lui. Ils ne se sont, pour ainsi dire, jamais quittés. On les retrouve ensemble, durant de longues années, dans les deux ailes de la maison paternelle, rue de la Pie, puis à Paris, rue de Cléry {paroisse Saint-Eustache), puis voisins l’un de l'autre, non loin de Saint-Roch; ettoujours ils sont en com-
… munion d'idées. Il semble même que le cadet n'ose
penser, ni sentir, ni écrire, sans prendre avis de son aîné. Ainsi se trouve réalisée ce que Thomas, le jour où il remplacera Pierre à l'Académie française, appelle « la plus parfaite union qu’on ait jamais vue
entre deux frères ». « Union parfaite, en effet, qui comprend et que fortifie celle des deux sœurs leurs épouses, Marie et Marguerite de Lampérière, tendres mères, femmes heureuses — une constante tradition l’atteste — de maris heureux dont elles ont doucement protégé, contre tous, les laborieux et glorieux loisirs et qu'elles ont quelquefois aussi peut-être — avec indulgence et confiance, les connaissant pour sensibles et purs — aidés à se protéger contre eux-mêmes !. »
Pierre Corneille eut, comme on sait, sept enfants, quatre fils ettrois filles. On sait aussi quelle éducation chrétienne il leur fit donnersoit chez les jésuites de la rue du Grand-Maulévrier, soit chez les dominicaines du faubourg Cauchoïse. Je ne parle pas des leçons de conduite qu'il leur offrait en sa personne: « L'usage des sadrements auquel on l’a toujours vu porté, nous dit un témoin très sûr, lui faisait mener une vie très régulière, et son plus grand soin était d’édifier sa famille par de bons exemples. » L'avenir de ses enfants fut toujours l’objet de sa plus vive préoccupation. De ses quatre fils, l’un mourut jeune, nous l’avons dit. Deux choisirent la carrière militaire pour servirla France etle Roi. Le troisième, Thomas, entraîné par la vocation religieuse, entra dans un monastère, mais il resta longtemps à la charge de son père. Ce ne fut qu'en 1680 qu'il finit par recevoir un bénéfice : l'abbaye d'Aiguevive en Touraine. Des: trois filles, l’aînée, Marie, épousa d'abord un jeune officier qui mourut en 1668 au siège de Candie, puis
4. M, Dorchain fait ici allusion aux faiblesses de cœur qu'éprouvèrent également les deux frères, en présence de la fameuse Marquise.
en secondes noces Jacques de Farcy, de qui devait descendre, juste cent ans plus tard, Charlotte Corday. Marie-Madeleine, la seconde fille de Pierre Corneille, ne se mariera jamais; elle suivra partout ses parents, à qui elle survivra : c’est elle qui fermera pareillement les yeux à son oncle Thomas, dans la maison de famille des Andelys, en 17091. Marguerite, sa sœur, attirée par le cloître, prit l'habit de religieuse de chœur dans l’ordre sévère des dominicaines, au couvent du faubourg Cauchoise, où elle avait été élevée; et quand elle fit profession, sous le nom de sœur de la Sainte-Trinité, Corneille lui constitua une rente de trois cents livres tournois sur tous ses biens etspécialement sur sa ferme de Petit- Couronne, « pour seconder lasainte intention qu'avait sa fille de quitter le monde... et désirant qu'elle ne fût pas à charge audit couvent qui n'était pas suflisamment doté ».
Le spectacle d'édification qu'il donnait à sa famille, Corneille l’offrait pareillement à sa paroisse. Est-il
- besoin de dire qu'il était assidu auxoffices del'Église?
Il n’est pas un Rouennais de son temps, je parle des gens du monde, qui ait été à cet égard plus scrupuleux que lui. Il fut l’un des meilleurs auxiliaires du curé de sa paroisse; dès 1626, il était marguillier, comme l'avait été son père, et pour l'exercice 1651- 1652 il figure comme trésorier en charge :
Celui qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna
tenait le registre de la fabrique de Saint-Sauveur. — 4. Nous savons par M. l'abbé Reneault (Une fille inconnue de Pierre
Corneille, Rouen, 1922) qu’elle finit ses jours, religieuse, chez les Bénédictines du Saint-Sacrement, à Rouen.
Et, soit dit en passant, on peut ylire que Pierre Corneille fit réparer la croix processionnelle que Jeanne d'Arc mourante avait embrassée et sur laquelle elle avait attaché ses derniers regards. — Je veux noter encore, au dernier alinéa des comptes (de 1652), ces lignes touchantes : « Et il a été donné par ledit sieur Corneille au trésor de ladite église, un drap de velours noir mortuaire pour lequel Mademoiselle sa mère a contribué de la somme de cent livres qu'elle a donnée audit trésor parce que ledit sieur Corneille aura la faculté de s’en servir pour ceux de la famille et domestiques sans pour ce payer autre chose. » Ces deux mots « et domestiques » sont ajoutés en marge, avec approbation et paraphe. « Emouvante pensée du poète, dit M. Dorchain; il veut que soient aussi couverts du drap de velours les humbles cercueils des serviteurs qui auront vécu, faisant comme partie de la famille, dans!les patriarcales maisons de la rue de la Pie. »
Lorsqu'il changea de résidence et s'installa à Paris, s’il ne remplit pas les fonctions de marguillier ni à Saint-Eustache, ni à Saint-Roch, il n’en futpas moins, successivement, un habitué de ces deux églises. Il s’y rendait tous les jours, nous dit Fontenelle, car il avait « plus de piété que le commerce du monde n’en permet ordinairement et que son genre d’occupation n’en permet par lui-même ».
Ce que l’on appelle « le commerce du monde », Pierre Corneille ne sut jamais s’y prêter. Du reste, il n'avait pour ce genre de vie aucune aptitude. Inhabile à la conversation, il écoutait plus volontiers
qu'il ne parlait. Et « son extérieur n'avait rien …
qui parlât pour son esprit. La première fois queje
le vis, nous dit Vigneul-Marville, je le pris pour
un marchand de Rouen ».
Dans ces conditions, quelle figure eût-il fait à la cour ? Ce n’est pas qu'il n'ait exercé quelque prestige sur Anne d'Autriche, sur Louis XIV et sur Marie- Thérèse !. Mais ce prestige s’exerçait de loin, sous forme d'influence littéraire. « M. Corneille, dit Fontenelle, se tenait retranché dans son cabinet, sans être presque autrement connu du monde que par son nom.…, n'ayant de gloire que celle qui était venue le trouver lui-même... Il avait l’âme fière et indépendante; nulle souplesse, nul manège... Il n'aimait point la cour; il y apportait un visage
. presque inconnu, un grand nom qui ne s’attirait
… que des louanges, et un mérite qui n'était point
…. le mérite de ce pays-là. » S'il eut pour protecteurs
le surintendant Fouquet et son ami Pellisson, aux-
— quels il demeura fièrement et ostensiblement fidèle
dans leur disgrâce, Colbert ne paraît pas lui avoir
—. su gré de cette fidélité et ne consentit à récom-
penser ses mérites que contraint et forcé, pour ainsi
dire.
C'est donc en dehors de la société des grands qu’il faut chercher les familiers et les amis de
4. M, Dorchainexplique longuement les éloges que Corneille adresse à Louis XIV. Quant à la reine Marie-Thérèse, voici les remarques de l'auteur : « Ce n’était rien que Pierre Corneille eût, comme Racine et tous les autres, chanté en 1660 le mariage de l’Infante d’Espagne avec Louis XIV : mais dix ans après, quand la reine ne comptait plus pour personne, quand Me de Montespan régnait avec insolence, Corneille % . qui, seul: parmi les poètes, n’avait jamais eu un vers, un mot pour — les favorites royales, dédia à l'épouse délaissée l'Office de la Sainte
… Vierge, par une Epitre où il louait « sa modestie, sa piété, sonefface- … ment volontaire, les purs exemples qu’elle donnait aux jeunes filles [ «qui l’entouraient », re « elle inspiraitle mépris des vanités
Pierre Corneille. En laissant de côté le monde du théâtre et les membres de l'Académie, voici d'abord un groupe de Normands : c’est M. de Brébeuf, auteur de la Pharsale; c'est Loret, la fameux gazetier rimeur; c'est le riche marchand Lucas, dont le négoce n’a pas gâté le goût et que, selon Boursault, « les plus habiles gens de l’Académie — Corneille lui-même — ne craignent pas de consulter sur leurs ouvrages » ; c’est la famille Pascal devenue rouennaise ; c'est le poète rouennais Louis Petit; ce sont les Tallemant, notamment l’abbé Paul Tallemant, dont Corneille encourage les premiers essais oratoires et qu'il fait entrer, bien qu'il n'ait pas vingt-quatre ans encore, à l'Académie française ; c'est le charmant poète Boursault, le futur auteur d'Ésope à la cour, à qui Corneille décerne des éloges un peu outrés, lorsqu'il lui échappe un jour de le comphrer à Racine.
Avec de tels amis la religion ne perd jamais ses droits. Corneille sait, à l'occasion, dégager les leçons de piété que la maladie ou la mort comportent. Je n’en veux citer qu’un exemple. À la fin de 1654, le bruit de son décès avait couru avec persistance, et le 2 janvier 1655, Loret y fait allusion, en le démentant, dans sa Muse historique :
Divin génie, esprit charmant, Rare honneur du pays normand,
Mon illustre compatriote Dont l’âme est à présent dévote, etc.
Par manière de remerciement sans doute, quelques mois plus tard, Corneille écrivit, sur la mort d’une noble et pieuse femme, Elisabeth Ranquet, née Loret, parente du gazetier, cette admirable
PCT
épitaphe, un des beaux sonnets de notre langue :
Ne verse point de pleurs sur cette sépulture, Passant, ce lit funèbre est un lit précieux,
Où gît d’un corps tout pur la cendre toute pure; Mais le zèle du cœur vit encore en ces lieux.
Avant que de payer le droit à la nature,
Son âme, s’élevant au delà de ses yeux,
Avait au Créateur uni la créature,
Et marchant sur la terre elle était dans les cieux.
Les pauvres bien mieux qu’elle ont connu sa richesse; L'humilité, la peine étaient son allégresse, Et son dernier soupir fut un soupir d'amour.
Passant, qu’à son exemple un beau feu te transporte, Et, loin de la pleurer d’avoir perdu le jour, Crois qu’on ne meurt jamais quand on meurt de la sorte.
En entendant ce langage, on devine le sérieux que Corneille apportait dans ses relations avec d’autres amis qui appartenaient au clergé et aux ordres religieux. Parmi ceux-ci nous avons déjà cité Santeuil, chanoine de Saint-Victor ; le P. Boulard, genovéfain ; le P. Charles de la Rue, jésuite. Il faut y joindre encore quelques jésuites, notamment le P. Jean Lucas qui professa la rhétorique au collège Louis-le-Grand, et surtout le P. Claude Delidel que Corneille avait eu pour professeur de première au collège de Rouen. Entre tous ces beaux esprits, quel délicat échange de services littéraires, où la piété se trouve toujours à l'aise! Nous avons déjà vu que Pierre Corneille avait re de Santeuil les Âymnes de saint Victor,
u P. Boulard les Hymnes de sainte Geneviève, du P. de la Rue le Poème sur les Victoires du . Roi en 1667. Du P. Jean Lucas il traduira aussi
— telle est décidément sa façon d'honorer les bons