SUR LA SUCCESSION DES PAPES
Depuis nombre d'années, la mort d’un pape et - l'élection de son successeur ramènent l'attention publique sur une prophétie qu'un ami de saint Bernard, saint Malachie, évêque d'Armagh, en Irlande, est censé avoir formulée au temps d'Honorius IL?. Cent onze pontifes romains y défilent avec une brève devise qui s'applique plus ou moins heureusement
4. Sans vouloir faire de bibliographie, citons ici trois ou quatre ouvrages récents qui ont trait à ce sujet : 4° La prophétie de la succession des papes depuis le xu° siècle jusqu'à la fin du monde : son auteur, son authenticilé el son explication, par F. CUCHERAT, Grenoble, 1873, in-8 de xx-304 p.; 2° La prophétie des Papes attribuée à saint Malachie, par l'abbé Joseph MaTr£, Paris, 1901, 880 p.; 3°.Les Papes et la Papauté d'après la prophétie attribuée à S. Malachie, par l'abbé Joseph MAïrRE, Paris, 1902, 778 p.; 4° The socalled Prophecy of saint Malachie, par Hubert THURSTON, S. J., dans The War and the Prophets, London, 1915, p. 120-161. Faut-il ajouter que Cucherat et Joseph Maitre sont des partisans de l’authenticité de la Prophétie ? Le P.Thurston, au contraire, en montre le caractère apocryphe.
2, Le chroniqueur politique de la Revue des Deux-Mondes, par exemple, s’y réfère dans sa Chronique du 1°" février dernier (1922). Cf. Journal des Débats, article de M. Maurice Trubert, numéro du 2 février 1922. Un savant historien de la valeur de Georges Goyau ne peut s'empêcher de consacrer, dans un de ses derniers ouvrages: L'Eglise libre dans l'Europe libre, Paris, 1920, un chapitre à Benoît XV sous ce titre : Religio depopulata.
à leur personne ou à leur pontificat. Pour ne parler que des derniers Papes, chacun sait que Crux de Cruce correspond à Pie IX, Lumen in caelo à Léon XIII, JZgnis ardens à Pie X, Religio depopulata à Benoît XV, quel que soit d'ailleurs le sens qu'il faille attacher à ces mots un peu énigmatiques.
Il est à remarquer que la fameuse prophétie resta ignorée pendant quatre cent cinquante ans et ne vit le jour qu’en 1595. Un moine bénédictin, originaire de Douai, dom Arnold Wion, la publia, à cette date, sans en indiquer la provenance. « Saint Malachie, dit-il, mourut le 2 novembre 1148. Nous possédons trois lettres de saint Bernard qui lui sont adressées, les épîtres 313, 316 et 317. Il passe lui-même pour avoir écrit quelques opuscules. Mais je ne connais de lui qu'une Prophétie (quamdam Prophetiam) sur les souverains Ponyifes. Comme cette pièce est courte et qu'elle n’a pas encore été imprimée (que je sache), je la reproduis ici pour répondre au désir de plusieurs. » Et il l’insère dans son ouvrage intitulé : Lignum Vitae, ornamentum et decus Ecclesiae, Venetiae, 1595.
Il y ajoute, pour les papes qui ont gouverné l'Église depuis Célestin IL (1143-1144) jusqu'à Urbain VII (mort le 27 septembre 1590), un bref commentaire des devises, qui les regardent. Ce commentaire, ajoute Wion, est dû au dominicain Alphonse Ciacconius (Chacone) : Quae ad Pontifices adjecta, non sunt ipsius Malachiae, sed R. P. F. Alfonsi Ciacconii, ordinis Praedicatorum, hujus Prophetiae interpretis!.
4. 11 nous paraît douteux que les commentaires des devises soient de Ciacconius. Dans « les trois éditions des Vies des Papes
Faut-il donner ici un spécimen de ces formules étranges ? Honorius IV, par exemple (1285-1287) a pour devise : Ex rosa Leonina ; Ciacconius ajoute : Familia Sabella, cujus insignia rosa a leonibus gestata. Boniface VIII (1294-1303) porte : Ex undarum benedictione; Ciacconius explique : Vocatus prius Benedictus cajetanus, cujus insignia undae. Jean XXI1(1316-1333): De sutore Osseo ; Ciacconius: Gallus, familia Ossa, sutoris filius. Calixte III (1455- 1458) : Bos pascens; Ciacconius : Hispanus, cujus insignia bos pascens. Alexandre VI (1492-1503) : Bos Albanus in Portu ; commentaire de Ciacconius : Episcopus cardinalis Albanus et Portuensis, cujus insignia bos. Jules II (1503-1513) : Fructus Jovis juvabit ; Ciacconius : Ligur, ejus insignia quercus, Jovis arbor, et ainsi de suite.
Il saute aux yeux que le commentaire de Ciacconius n’ajoute rien au texte de saint Malachie. Quand on sait, par exemple, que Honorius IV appartenait à la famille des Savelli, dont les armes représentent une rose supportée par deux lions, on ne s’étonne plus que saint Malachie (ou son Sosie) lui ait donné pour devise : Ex rosa Leonina. Boniface VIII s’appelait Benoît (Benedictus), etles armes de sa famille
et des cardinaux de cet auteur, l’une en 1601, l’autre en 1630, et la dernière en 1677, les deux premières en deux volumes, la dernière en quatre volumes, il n’est fait aucune mention des prophèties » de Malachie. On a fait un « dénombrement de tous les ouvrages de cet auteur, jusqu’à des pièces volantes et même de plusieurs pièces qui n’ont pas été imprimées. En tout cas nul vestige de ces prophéties ni de leurs interprétations », R. P. Ménestrier, S. J. Réfutations des prophéties, faussement attribuées à saint Malachie, dans Recueil de Pièces pour servir de supplément à l'histoire des pratiques superstitieuses, du P. Pierre Le Brun, de l’Oratoire, t. IV, p. 183, Paris, 1737. Pour la commodité de la discussion, nous supposerons, axec Wion, que les commentaires sont bien de Ciacconius.
: étaient figurées par des ondes ou vagues, undae ; sa devise s'imposait : £x undarum benedictione. Jean XXII passait pour le fils d’un cordonnier du nom d’Ossa (à tort, comme nous le verrons) ; comment ne pas lui donner comme devise : De sutore Osseo (du cordonnier d'Ossa). Calixte LIL était un espagnol dont les armes représentaient un bœuf paissant ; la devise : Bos pascens s'offrait d’ellemême. Le cardinal Borgia, qui devint Alexande VI, avait porté successivement les titres cardinalices d'Albano et de Porto, et il avaitun bœuf dans ses armes, nous dit Panvinio ; n'était-il pas tout indiqué que Malachie l'appelât Bos Albanus in Portu!
Jules IL appartenait à la famille della Rovere (du rouvre ou du chêne) ; d’où le Fructus Jo pis (le chêne) jupabit, Le reste des devises et des commentaires est à l’avenant. Il n’y est jamais question que des armes des papes ou de leur nom de famille, de leur nom de baptême, de leur titre cardinalice, ou de traits combinés de ces divers éléments. Jamais, fussent-ils un Innocent III, un Boniface VII, un Nicolas V, un Léon X, jamais la moindre allusion à la durée de leur pontificat ni à leurs actes, mi aux événements coutemporains. Qui ne serait alors tenté de se demander si ce ne sont pas les notes de Ciacconius qui ont fourni le texte des devises et non les devises qui ont provoqué les commentaires de Ciacconius? 11 y a, en tout cas, entre les uns et les autres équivalence parfaite; devises égalent commentaires; commentaires égalent devises ; les deux termes sont, si l’on peut dire, interchangeables.