‹ Études de critique et d'histoire religieuseChapitre 40 sur 142 · Ouvrage cité plus haut · texte numérisé non relu

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7. Le Pastor angelicus est le cent cinquième pape de la liste de Malachie. Cf. sur ce sujet la savante étude du P. Brou, dans Etudes (des PP. Jésuites), 20 février 1922, p. 408-419.

su dau

auteurs ne donnent aucun sens clair, afin que la postérité en puisse appliquer de tels qu'il lui plaira. » Il semble que le xvi° siècle ait encore enchéri sur les siècles précédents. On ne se contenta plus des prophéties de Joachim; on en fit circuler d’autres non moins alléchantes. En 1600, « un certain Girolamo Giovannini en rééditait une demi-douzaine, toutes concernant les papes : il les accompagnait de figures schématiques en forme « de roues » ou de « cadrans » qui en donnaient le résumé. Chaque secteur comprenait, avec le nom d’un pape, des signes cabalistiques et un renvoi au texte de la prophétie! ». ;

Or c’est dans cette atmosphère viciée de pseudoprophéties que Arnold Wion lança à son tour l'oracle nouveau qu'il place sous le patronage de saint Malachie. Cette subite apparition d'un texte si ancien est bien de nature à le rendre suspect. Pendant quatre cent cinquante ans, aucun historien n’en avait soupçonné l’existence?. Ni avant ni après 1595, nul n’a jamais rencontré un manuscrit qui le contienne. Arnold Wion néglige d'indiquer la source où il l’a

4, Brou, dans Etudes, loc. cit., p. #16.

2, Pas même saint Bernard, qui connut par le menu les œuvres de l'archevêque d’Armagh, qui fit son panégyrique et qui écrivit même sa Vie. Ne serait-il pas surprenant qu'un biographe de Malachie si bien informé eût passé sous silence une prophétie qui aurait déjà reçu trois fois sous ses yeux, à l’époque où il écrivait (1148 et suiv.), un accomplissemenl partiel par l'élection de Célestin IT (1143-1144) : Ex Castro Tiberis, de Lucius IT (1144-1145) : Inimicus expulsus, et d’Eugène II (4145-1153) : Ex magniludine montis? Que sont les prédictions notées avec tant de soin dans la Vita Malachiae, en comparaison d’une vision où se déroule tout l’avenir de l'Eglise? Non prophetia defuit illi, non revelalio, écrit saint Bernard (Vila Malachiae, cap. xxiv). Sûrement l’abbé de Clairvaux, qui croyait la fin du monde toute proche, n'eut jamais vent de La Prophétie sur la succession des Papes,

puisé. Pourquoi ce silence? Un document de pareille valeur — à cause de sa rareté — ne méritait-il pas, n'exigeait-il pas qu’on en indiquât la provenance?

La langue de l’auteur de la prophétie indique une époque qui ne correspond pas au temps de Malachie. Le Fructus Jovis juvabit de Jules II, l'Esculapit pharmacum de Pie IV, l'Hyacinthus Medicorum de Paul Ill ne portent-ils pas la marque de la Renaïissance italienne? On ne voit pas bien le saint évêque d’Armagh recourir à Jupiter ou à Esculape, pour désigner le « rouvre » d’un Julien de la Rovère ou la famille d’un Angelus Medices.

Est-ce un Irlandais ou un Italien qui a pu donner pour devise à Alexandre III (1159-1181) : Ex ansere custode, .« de l'oie gardienne »? Il faut savoir qu'Alexandre IIL était de la famille des Paparo. Or, une oie, en italien, ge dit papero. Jamais pareil jeu de mots ne serait sorti de la plume de l'archevêque d’Armagh.

Certaines bizarreries des formules ou, comme dit le P. Thurston, du jargon prophétique (oracular jargon) sentent aussi singulièrement leur terroir. Nicolas III, par exemple (1277-1280), porte pour devise : Rosa composita. On trouve bien une rose dans ses armoiries. Mais d’où peut venir le composita que le prophète y joint? C’est tout simple ; Panvinio, dans son Æpitome ou ses Additions à l'histoire des papes de Platina, fait observer que Nicolas II & morum gravitate compositus est appellatus. Voilà la formule Rosa composita toute trouvée. Mais elle est bien d'origine italienne. Il en va de même pour Nicolas V (1447) : De modicitate Lunae. IL était originaire de Luna, et Panvinio rapporte qu'il était ortus

modicis parentibus. Le prophète n'avait pas grand effort à faire pour combiner le De modicitate Lunae. Mais comment s'empêcher de penser qu'il avait quelque teinture de l'ouvrage de Panvinio ?

Une autre raison qui rend suspecte l'authenticité | de la prophétie, c'est la place que l’auteur donne aux 3 anti-papes, qu'il met sur un pied d'égalité avec les . pontifes légitimes. On en compte huit : soit Victor IV,

cardinal du titre de Saint-Nicolas, sous ces mots : Ex tetro carcere, Calixte III (Guy de Crema), Pascal IIT (Hongrois de nation), Nicolas V (Pierre de Corbario), Clément VII (de la maison de Genève), Benoît XIII (Pierre de Luna), Clément VIII (chanoine de Barcelone), Félix V (Amédée de Savoie). Est-ce que le prophète, de son autorité privée, aurait authentiqué d'avance l'élection de ces antipapes ? Jamais la devise qu'il leur assigne ne sert à les distinguer des papes légitimes; jamais, sauf en deux cas : Nicolas V (1327) est appelé Corpus Schismaticus et Clément VIII (1424) Schisma Barchinonum. -Voilà bien deux antipapes authentiques. Mais, chose curieuse, Panvinio les avait signalés comme tels — . et ce sont les seuls qu’il ait signalés comme tels, — avec l'en-tête Anripapa en grosses majuscules, dans l'édition in-quarto de son ouvrage. Qui neserait tenté de croire que le prophète avait ouvert le livre de Panvinio, et, comme par hasard, en avait pris copie?.

4. Prenons pour exemple la devise : De cruce apostolica appliquée à Clément VI (1378-1394). Qu'est-ce qui distingue cet antipape du pape dJégitime Urbain VI (1378-4389) : De inferno Pregnani? L'antipape pourrait se glorifier de porter La croix apostolique, tandis que le pape légitime serait Un fruit de l'enfer ou sortirait Du sein de l'enfer. Etrange confusion ou, si l’on veut, étrange précision d’un prophète !

2, Le P, Ménestrier (op. cit, p. 178 et suiv.) relève, en outre, di-

Et voilà le grand argument auquel il faut en venir pour faire voir, sans réplique possible, le caractère apocryphe de la prophétie attribuée à saint Malachie : le prophète a copié sans vergogne le texte de Panwinio, y compris les erreurs historiques qu'il contient. Le P. Thurston est le premier critique qui ait signalé ce procédé compromettant de transcription !.

Le célèbre antiquaire romain Onofrio Panvinio, chargé par le pape Paul IV (1555) de réunir tous les matériaux qui pourraient servir à élucider l'Æistoire des Papes de Platina, avait compilé les listes des cardinaux créés sous chaque pontificat, dessiné leurs armoiries, et fait un résumé de la vie de ceux qui occupèrent plus tard la chaire de saint Pierre?. Son manuscrit tomba, on ne sait comment, avant même d’être achevé et mis au point, entreles mains d’un imprimeur de Venise. Celui-ci, peu scrupuleux, se hâta de le publier et en forma un beau volume in-folio qu'illustraient les armoiries des papes et des cardi-

vers anachronismes éclatants dans la série des papes et des anti. papes.

4. Op. cit., p. 137 et suiv. Le P. Ménestrier yavait déjà fait allusion, mais avec moins de maîtrise (0p. cêt., p. 179).

2, 11 n’a pas la prétention de refaire l’œuvre de Platina; ilse borne à élucider la partie de la vie des papes qui est antérieure à leur pontificat. La note qu'il consacre à Boniface VIII peut nous donner une idée de sa manière : « Sanctissimus D. N. Bonifacius VIII, Pont. Max., Benedictus, natione Italus, patria Romanus,ex nobili et antiqua familia Caietana, Anagnia oriundus, Pontificii civilisque juris peritissimus, alti cordis et rerum humanarum experientissimus. Hic a Papa Martino IV Diaconus card. in diaconia S. Nicolai in Carcere Tulliano creatus est, mox a PP. Nicolao IV presb. card. est ordinatus in tit. SS. Silvestri et Martini in Montibus. Demum PP. Caelestino V Neapoli sponte abdicante, quum se tantae moli impares humeros habere cognovisset, adnitente et juvante Rege Carolo in ejus locum omnium cardinalium suffragiis in vigilia Natalis Domini, hoc est IX Calend. Januarii Pontifex Maximus renunciatus est. Sedit autem in sacratissima sede beati Petri Apostoli annos octo, menses novem et dies decem et novem. »

naux cités (Venise, 1557). Quand l’auteur eut vent de cette manœuvre, il était trop tard pour l'empêcher. Il se contenta d'améliorer son texte et d’en corriger les erreurs, assez nombreuses, afin d’en donner au plus vite une seconde édition, qui parut également à Venise en 1557, mais sans gravures et dans le format in-quarto. Or, l'ouvrage, sous cette double forme, contient tous les matériaux utilisés par l’auteur de la prophétie attribuée à saint Malachie, et c’est le seul ouvrage du temps qui les contienne. Par quel hasard le prophète s’accorderait-il mot à mot! avec Onofrio Panvinio dans les formules qui, la plupart du temps, sont bizarres ou énigmatiques, s’il n'avait eu sous les yeux le texte de l’historien?

Il est, du reste, des cas où on le surprend en flagrant délit de plagiat. Le pseudo-Malachie accepte et fait siennes les erreurs historiques commises par Onofrio Panvinio!. Celui-ci avait noté, par exemple, que le pape Eugène IV appartenait à l'ordre des Célestins. Le pseudo Malachie s’empresse de lui appliquer la devise : Lupa Coelestina. Or, nous savons qu'Eugène IV n'était pas un Célestin, mais un Augustinien?. Pareillement, Panvinio suppose que

4, Il n’y a à cette règle qu’une exception, elle regarde la notice du pape Clément VI. Panvinio marque dansles deuxéditions, in-folio et in-quarto, de son ouvrage, que Clément VI avail été évèque d’Arles — episcopus Arelatensis. — Mais le pseudo-Malachie le désigne au contraire par la devise : Ex rosa Attrebatensis, « de la Rose d’Arras ». C’est le pseudo-Malachie qui a raison, Clément VI avait bien été évéque d’Arras. Cette correction s’explique. Arnold Wion qui publia la prophétie était de Douai; il savait que Clément VI avait été évêque d’Arras ; il avait même vu, dans une peinture d’une église de cette ville, la liste des évêques Arrageois, où Clément VI figurait avec les insignes du souverain Pontificat. Lui-même relève cette particularité dans son Lignum Vilae (I, p. 150). Il était donc en mesure de corriger, comme il le fit, le texte erroné de Panvinio.

2, Cf. PASTOR, Histoire des Papes, Paris, 1941, t. I, p. 298, note.

Jean XXII était fils d’un eordonnier, du nom d'Ossa. Le pseudo-Malachie en conclut qu'on peut lui donner pour légende De sutore Osseo. Mais le malheur veut que le cordonnier de la famille d'Ossa wa jamais existé : le nom même des parents, de Jean XXII était Duèse ou: d'Heuse!. Enfin, à propos des papes Alexandre Ill, Clément IV, Grégoire X et Martin.1W, le pseudo-Malachie épouse les méprises de Panvinio et deson armorial. Qu'il nous suffise d'en relever une. D'après la prophétie, la devise du pape Clément IV (1265-1269) serait un « dragon écrasé », Draco depressus.. L'édition in-folio de l'ouvrage de Panvinio marque bien, en effet, dans les armoiries du pontife,. un « dragon écrasé dans les serres d'une aigle. ». Mais, au dire des héraldistes les mieux informés? si la famille de Clément IV portait: dans ses. armes une aigle, il ne s’y trouve aucune: trace du dragon. Comment le prophète s’est-ilmépris aupoint de reproduire l'erreur de Panvinio et de sacrifier l'aigle. au profit du dragon?

C'en est assez, ce semble, pour montrer qu'il n'était qu'un vulgaire plagiaire. A'qui fera-t-on croire qu'un contemporain de saint Bernard ait pu piller, quatre cents ans avant son apparition, un ouvrage que seuls les comtemporains d’Arnold Wion et de Ciacconius avaient entre les mains?

Si l'on suppose, au contraire, que l’auteur de I« prétendue prophétie vivait à la fin: du xvif sièele, tout. s'explique. On comprend qu'il aït appliqué aux p antérieurs: à 1590 des devises dont il trouvait lesélé-

4. Cf. MoLzar, Les papes d'Avignon, Paris, 4942; p- 43, note.

2. Cf. Woopyar», Ecclesiastical Heraldry,.p. 150: Cf. Thurston, pe cit., p:148.

si |

ments dans l'ouvrage de Panvinio (1557) ou dans la mémoire de ses contemporains {de 1557 à 4590). Et comme, pour les papes de l'avenir, il marchaït à tâtons, on comprend qu'il ait laissé sans commentaire les devises qu'il leur consacrait; on comprend que ces dernières, dues au hasard de l'imagination, n’aient plus correspondu aux armoiries, ni aux antécédents, ni aux gestes des pontifes qu'elles désignaient, et qu'elles soient restées, pour les commentateurs, de véritables logogriphes. Autant les devises du premier cycle étaient claires — d’une clarté aveuglante; — autant celles de la seconde série sont obscures; pour ne. pas dire indéchiffrables.

L'’àge de la prophétie ainsi déterminé approximativement, il resterait à en découvrir l’auteur et à en marquer, si possible, la date exacte. \

Il est bien difficile de donner au faussaire un nom propre. On a pensé à Wion lui-même, le premier éditeur de la prophétie. Mais, comme le P. Thurston! le fait remarquer après Adolf Harnack, s'il est un point bien établi dans ce problème, c'est que Wion a composé son ouvrage Lignum Vitae pour la glorification. de l’ordre bénédictin. Or, on ne remarque pas que l’auteur ait. jamais attiré l'attention d’une façon spéciale sur les papes sortis de son ordre: De plus, on sait que Wion arrête les commentaires des devises pontificales à Urbain VII, mort, em 1590: Son ouvrage ne parut qu’en 1595. Dans l'intervalle, trois papes s'étaient succédé : Grégoire XIV, Innocent XI, Clément VIE. Wion connaissait leurs armoiries. Pourquoi, s’il est vraiment l’auteur de la prophétie,

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