‹ Études de critique et d'histoire religieuseChapitre 58 sur 142 · LA DÉVOTION AUX SAINTS NATIONAUX · texte numérisé non relu

LA DÉVOTION AUX SAINTS NATIONAUX

La piété de Geneviève se tra duisait surtout par le culte qu'elle rendait aux saints, plus spécialement à saint Denis et à saint Martin.

S'il était un lieu qu’elle aimât particulièrement à visiter dans le voisinage de Lutèce, c'était le picus Catulliacus ou Catolacus?, où reposait le corps de saint Denis. Ce qu'on racontait de son temps ‘sur l’apostolat et le martyre du premier évèque de Paris se réduisait à fort peu de choses. On savait du moins

4. Vita B 25. L'authenticilé de cetépisode a été contestée par Krusch (Neues Archiv, t. XVUI, p. 22; t. XIX, p. 458) en raison de son invyraisemblance.Le savant critique reconnaîtcependant que la chronologie ne s’y oppose pas, puisque saint Siméon ést mort en 460 et que Geneviève avait alors quarante ans. M. Godefroid Kurth fait remarquer (op. cèt., p. 56 [d4]), que le récit « est rendu vraisemblable au contraire par le negoctatores euntes et redeuntes du texte hagiographique: qui ne sait la multitude des marchands syriens qu’il y avait alors en Gaule, et qui, allant et venant, ont pu parler à leurs compatriotes de la vierge parisienne, qui jouait un si grand rôle dans sa patrie et faisait tant de bien ? »

2. Les manuscrits, remarque Julien Havet (Les origines de Saint- Denis, dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes, 4890, L. LI, p. 5, note 1) donnent des formes diverses : Catholacensem, Catholiacensem, Catollacensem, Catulacinsem vicum ; les monnaies : Catolaco ou Catullaco. « Toutes ces formes sont, à ce qu’il semble, des altérations d’unprimitif Catulliacus, tiré d’un gentilice Catullius (d'Arbois de Jubainville, Propriété foncière. Noms des lieux habités en France, p. xvnr, 214). La forme Catulliacus se lit d’ailleurs en toutes lettres dans le Gesta Dagoberti, 2, 3; cf. éd. Krusch, p. 401 et #02. »

3. On sait que l'identification de saint Denis de Paris avec saint Denis l’Aréopagite est due à l’abbé Hilduin (ix° siècle). Le Passio S. Dionysii, édité par Krusch (Auctores antiquissimi, des Monum. Germ., t. IV, 2 part., p. 101-103) est, comme nous l'avons dit, une œuvre très tardive, des environs de 800.

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qu’il avait été inhumé sur le bord d'une voie romaine, à quelques kilomètres de la cité qu'il avait évangélisée!. Un simple tombeau, sorte de memoria comme on en élevait sur les corps des martyrs, d'un bout à l’autre du monde romain, marquait l'emplacement de sa sépulture. Il avait la forme d’une tour, turritus, ou peut-être d’un cône, autant qu'on en peut juger par un passage de Grégoire de Tours?.

Geneviève estimait qué saint Denis méritait mieux que ce simple édicüle; elle aurait voulu qu'on érigeât sur son tombeau une chapelle, une véritable « basilique ». Elle s’en ouvrit aux prêtres de Paris avec lesquels elle était en plus étroites relations : « Vénérables pères et seigneurs, dit-elle, je vous en prie, faites une collecte, afin qu’on puisse édifier une église en l'honneur de saint Denis, car le lieu où il repose est vraiment sacré. » Sa demande fut bien accueillie, mais les prêtres entrevoyaient avant tout les difficultés du projet. « Les moyens nous feront défaut, dirent-ils; entre autres choses, comment se procurer de la chaux? » Geneviève, toute confiante, répondit que Dieu y pourvoirait. « Allez de l’autre côté du pont de la cité, et vous m'en direz des nouvelles. » Comme ils suivaient son avis, ils rencontrèrent deux porchers qui devisaient entre eux. L'un disait : « En suivant les traces d’une truie égarée dans le pâturage, j’ai trouvé un four à chaux étonnam-

4.« In sexto ab urbe memorata lapide », dit le Passio,28,éd.Krusch, p.104. « Hic (vicus) ab urbe quae Lutecia sive Parisius vocatur quinque ferme millibus abest. » Gesta Dagoberti, 2, éd. Krusch, p. 401. Ce dernier chiffre (neuf kilomètres) représente le plus exactement la distance véritable de Saint-Denis à l’ile de la Cité.

2, Gloria martyrum, Lxx1, éd. Arndt ét Krusch, p. 536.

ment grand. » « Et moi aussi, répliquait l’autre, j'ai vu dans la forêt un arbre que le vent avait complètement déraciné, sous les racines duquel se trouvait également un four à chaux dont rien, je crois, n’a été enlevé. » Ayant oui ces propos, les prêtres remercièrent la Providence; ils vérifièrent sur place les dires des porchers et vinrent rapporter à Geneviève ce qu'ils avaient entendu et vu. La jeune vierge fut tellement émue de cette bonne nouvelle qu’elle fondit en larmes et qu'elle passa la nuit à prier, demandant à Dieu de lui fournir les moyens de mettre son projet à exécution. Le jour venu, elle courut auprès de son meilleur confident, le prêtre Genesius, et le mit au courant de l'enquête menée par ses collègues. La principale difficulté était levée. Il fut convenu que Geneviève ferait elle-même une collecte chez tous les habitants de la cité. La quête fut fructueuse, abondante même. OA put dès lors se mettre à l'œuvre.

L'édifice projeté comportait une maçonnerie considérable. Il fut aisé de se procurer la pierre; les fours qu’on venait de découvrir fournirent la chaux; dans la forêt prochaine abondait le bois nécessaire à la charpente. Pendant que les maçons travaillaient sur place, les charpentiers abattaient les arbres, en équarrissaient les fûts, qu'ils amenaient à pied d'œuvre sur des chariots. Geneviève, sans précisément surveiller les travaux, ne les perdait pas de vue. Elle eut même l'occasion d'intervenir un jour et de manifester sa vertu aux ouvriers. Les charpentiers ayant manqué de boisson, elle se mit en prières et, faisant un signe de croix sur la cruche vide, elle obtint que Dieu la remplit miraculeusement. Tous purent ainsi boire à leur soif, nous dit l'hagiographe,

et ils se répandirent en actions de grâces, louant le Maître des choses, qui accomplissait de telles merveilles par sa servante !.

La première basilique de saint Denis s’acheva heureusement. Le tombeau primitif y fut englobé et servit d’autel?. Les restes du martyr demeurèrent là jusqu’au jour où le roi Dagobert I°" les fit transporter (22 avril 625), à quelques centaines de mètres, dans l’abbaye qu'il venait de faire construire*. L'église bâtie par sainte Geneviève n'en resta pas moins consacrée au culte. À partir du jour où la messe y fut célébrée, un prêtre y fut attaché pour la desservir. On l’appela plus tard l’église de Saint-Denis de l'Étréet, pour la distinguer de la grande basilique abbatiale. Mais, avant d’appartenir à l’abbaye et de former un prieuré, elle resta pendant longtemps séculière et probablement paroissiale. Elle l'était encore au 1x° siècleÿ. à

C'est là que Geneviève aimait à venir prier. Elle y venait surtout le dimanche f, et les plus mauvais temps ne l'empêchaient pas d'accomplir son pieux pèlerinage. Un matin, après une nuit de tempête, au chant du coq, elle part avec ses compagnes. L'une d'elles portait un cierge allumé pour guider la petite

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