‹ Études de critique et d'histoire religieuseChapitre 62 sur 142 · Vita B · texte numérisé non relu

Vita B

2, Saint Jérôme, Ep. ad Ageruchiam .

blait que la Gaule fût convertie en un immense cimetière.

Or, à peine la population ainsi décimée renaissaitelle à l'espérance et se réjouissait de son accroissement, qu'un fléau plus terrible encore et plus menaçant que le premier la jeta de nou veau dans l'épouvante. Attila s'avançait avec ses Huns. On savait ce que ce farouche destructeur réservait au monde. Il était le génie même de la dévastation. « L'herbe, disait-il lui-même, ne poussait plus là où le pied deson cheval avait posé. » Les hordes qui l’accompagnaient n'étaient pas moins redoutables qu: leurchef. Sans doute Attila entraînait à sa suite des multitudes de peuplades slaves et germaniques, des Rugiens,des Gépides, des Burgondes, des Bastarnes, des Thuringiens, des Bructères et des Francs du Neckar!, qui déjà, pour la plupart en contact avecl'Empire, étaient capables d'en apprécier les bienfaits dans une certaine mesure. Mais les Huns et les autres tribus scythiques, telles que les Massagètes, qui formaient le noyau de son armée, n'étaient pas seulement des barbares, c'étaient des sauvages sur lesquels la civilisation n'avait aucune prise. Détruire, aussi bien que jouir, était pour eux un impérieux besoin, entretenu par l'habitude. Partout où ils passaient, ils laissaient après eux le désertet la ruine.

Après avoir franchile Rhin sur plusieurs points à la fois, au moyen de radeaux construits avec les arbres de la forêt Hercynienne, l’armée d’Attila arriva devant Metz pendant la semaine sainte?. Le

1, Sidoine Apollinaire, Carm., vir, 321 sq.

2, Voir Anatole de Barthélemy, La campagne d'Attila. Invasion des Huns dans les Gaules en 451, dans Revue des Questions histo-

7 avril 451, veille de Pâques !, elle s’empara de la ville, l'incendia, en massacra les habitants et poursuivit sa route. Ilest difficile d’en marquerles étapes. Il semble que, de Metz, le roi des Huns ait gagné la Champagne; de là il déboucha dans la vallée de la Seine et parut devant Troyes?.

Les Parisiens, avertis de son approche, se crurent perdus. Tout secours était éloigné. Aétius, le protecteur de la Gaule romaine, ramassait ses troupes au sud de la Loire. Les Francs, ses alliés, évoluaient au nord de la Somme 5. Si Attila descendait le cours de la Seine, Paris était anéanti. 11 ne se trouva personne d’assez hardi pour entreprendre la défense de la ville. Tandis qu’à Troyes l'évêque Loup se mettait à la tête du mouvement de résistance, on ne voit pas que l’évêque de Paris ait pris la même initiative. Peut-être le siège épiscopal était-il vacant. Abandonnés à eux-mêmes les habitants ne virent de salut que dans la fuite. L'important était de trouver un asile sûr pour leurs personnes et pour leurs biens,

Seule, au milieu du désarroi général, Geneviève garda son sang-froid et sa foi dans la Providence.

riques, t. VIII, p. 337-404, où sont discutés tous les textes des v-vir® siècles qui ont trait à cette campagne. Abondante bibliographie du sujet, p. 337-338. On peut y joindre le mémoire de G. Kaufmann, Ueber die Hunnenschlacht des Jahres 451 dans Forschungen zur deutschen Geschichte, t. VIII.

4. «In ipsa sanctae Paschae vigilia. » Grégoire de Tours, Hist, Franc., IL, 6.

2. Cf, Vita Lupi, dans Rerum merovingicarum scriptores, t. III, p. 121.

3. « Ad subsidium Galliarum advolavit Etius, fultus et ipse Theoderici Wisigothorum et Merovei Francorum regis aliorumque gentium copiis militaribus. » Vita Lupi, dans Acta sanct., julii, t. 1], p. 77. Il est vrai que ce renseignement manque dans l'édition de Krusch.

Pendant que les hommes faisaient leurs préparatifs de départ, elle convoquait les femmes, leur rappelait les grands exemples de Judith et d’Esther, libératrices de leur peuple, et les invitait à s’unir à elle afin de détourner le fléau, à force de jeûnes, de prières et de saintes veilles. Le baptistère de la cité fut, plusieurs jours de suite, le lieu de leurs réunions pieuses et le théâtre de leurs mortifications. Mais la confiance qui renaissait ainsi peu à peu dans les cœurs était toujours limitée. Il fallait lacommuniquer aux hommes. Geneviève se tourna vers eux, Elle essaya de leur faire entendre que les précautions qu'ils voulaient prendre seraient inutiles. Les cités où ils se proposaient de se réfugier seraient-elles, mieux que Paris, à l'abri d’un coup de main des barbares? Au contraire, ces villes seraient ravagées, pendant que Paris, grâce à la protection du Christ, échapperait au carnage.

Ces prédictions, maintes fois répétées, n’eurent d’abord aucune efficacité. Au lieu de rassurer les Parisiens, elles les exaspérèrent. « Geneviève, direntils, est une prophétesse de malheur. Elle veut nous empêcher de quitter une ville destinée à périr et de mettre nos biens en sûreté dans des lieux mieux protégés : c’est une trahison. » Et passant des plaintes aux actes, ils ne parlaient de rien moins que de la lapider ou de la jeter à la Seine. Déjà, la foule en délire allait se précipiter sur elle, quand soudain, au milieu du tumulte, apparut l’archidiacre du saint évêque d'Auxerre. Il apportait à Geneviève les eulogies dont Germain l’avait chargé en mourant, trois années auparavant. Son intervention était providentielle. [eut vitecompris le coup qui se préparait.

« Parisiens, dit-il, n'allez pas commettre un tel forfait; celle dont vous projetez la mort, est, au dire du saint évêque Germain, l'élue de Dieu dès sa venue au monde. Et voiciles eulogies que je lui apporte de la part du pontife défunt!. » À ces mots, la foule s'arrête confondue. Le souvenir de Germain revivant dans les âmes abat toutes les colères. C’est bien lesaint évêque d'Auxerre qui vient prendre si à proposla défense de sa pieuse amie. Avec cette mobilité d'esprit qui les caractérisait déjà, les Parisiens se souviennent alors des titres de Geneviève à leur confiance. Ils s’en remettent à sa sagesse et renoncent à fuir ?.

L'événement justifia les pronostics de Geneviève. Aitila, quittant le bassin de la:Seine, entraîna ses hordes vers la Loire. Arrêté sous les murs d'Orléans par l’héroïsme de sainf Aignan qui avait organisé la défense de la ville, il se trouva bientôt face à face avec Aétius, dont les troupes s'étaient grossies de l'armée des Wisigoths. Il dut alors rebrousser chemin et il vint chercher à Mauriac un champ de combat où il pût développer à l’aise les escadrons de sa cavalerie‘. C’est là qu'Aétius, qui marchait sur

4. M. Krusch ne croit pas au legs testamentaire de saint Germain en faveur de Geneviève. 11 ne s’agit pas ici de legs proprement dit, mais tout simplement de pain bénit ou d’un objet bénit quelconque. Cf. Kurth, Étude crilique, p. bb (53),

Page 1