‹ Études de critique et d'histoire religieuseChapitre 88 sur 142 · Quicherat, Procès, t. II, p · texte numérisé non relu

Quicherat, Procès, t. II, p

LA FAUSSE JEANNE D’ARC. î 139

devenait relapse aux yeux de ses juges, qui avaient escompté d'avance cette faute purement matérielle. Alors s’ouvrit le second procès. Le 29 mai, le tribunal de l'Inquisition se réunit dans la chapelle de l’archevêché. Après avoir recueilli l'avis de tous les nrembres, le seigneur évêque conclut qu'il devait être procédé contre Jeanne comme relapse. En conséquence, il l’assigna à comparaître le lendemain, 30 mai, sur la place du Vieux-Marché !. Le mercredi, 30 mai, dans la matinée, Martin Ladvenu et frère Isambart dela Pierre se rendirent auprès d’elle pour lui annoncer qu’elle devait mourir ce jour-là. Jeanne protesta : « Hélas, dit-elle, si j'eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m'étais soumise, et que j'eusse été gardée par les gens d'Église, non par mes ennemis, il ne me serait pas si misérablement arrivé malheur. J’en appelle à Dieu, le grand juge, des grands torts et ingravances qu'on me fait. » Martin Ladvenu fut autorisé à l'entendre en confession

et à lui donner la communion; Cauchon la visita

lui-même. A la vue du juge qui l'avait mise au point où elle était, elle cria : « Évêquezje meurs par vous! » Pour réponse, il lui adressa de pieuses remontrances : « Ah! Jeanne, prenez tout en patience, vous mourrez parce que vous n'avez pas tenu ce que vous nous

aviez promis et que vous êtes retournée à votre

4. M. Grillon de Givry (op. cit., p. 62) brouille toute la suite des faits. C’est le 29 mai, dit-il, qu’elle fut amenée au Vieux-Marché. Le 31 au matin elle est admise à la communion. La plupart des historiens placent la mort de Jeanne au 31 mai. — Où le critique a-t-il découvert une pareille chronologie? La communion de Jeanne, sa comparution au Vieux-Marché, sa mort sont du 30 mai: tous les documents et tous les historiens sont d’accord là-dessus. Inutile d'invoquer le témoignage du président Hénault qui donne le 14 juin comme date du supplice, et de de Serre qui donne la date du 6 juillet. Que peut bien faire dans la question ce double témoignage ?

premier maléfice. » Elle subit un nouvel interrogatoire, dont procès-verbal fut dressé plus tard et que le greffier, quoique présent, refusa de signer. Immédiatement, à neuf heures du matin, Jeanne sort de sa prison, en habit de femme, le chaperon sur la tête; près d'elle, son confesseur Martin Ladvenu et l'huissier Massieu. Sept ou huit cents soldats font escorte. En traversant les rues, Jeanne s'écrie : « Rouen, Rouen mourrai-je ici? Seras-tu ma dernière demeure {? » A la place du Vieux-Marché, on la fait monter sur l’échafaud; les juges sur un autre échafaud, en face. Nicolas Midi prêche la condamnée. Le discours fini, Cauchon se lève, l’admoneste, lit la sentence qui la condamne, la rejetant de l'Eglise et la livrant au bras séculier. Après quoi, les juges ecclésiastiques quittent l’estrade et s’en vont, car l'Église ne doit pas sassister à l'exécution de ceux qu’elle a condamnés. Les Anglais s'impatientaient. « Allons, prêtres, nous ferez-vous diner là? » Le juge séculier était présent. Jeanne fut conduite jusqu'à lui. Mais dans sa hâte et probablement craignant la colère des Anglais, ilne prononça même pas la sentence requise en pareil cas ?. Sans autre formalité, Jeanne est menée au bûcher, qu'on avait élevé très haut pour qu’on la pût voir de loin. Son chaperon est remplacé par une mître où sont écrits les mots : hérétique, relapse, apostate. Le feu l'enveloppe, mais, avant de mourir, elle proteste « qu’elle

4, Quicherat, Procès, t. II, p. 355 ; t. IIL, p. 185, 202. Cf. p. 53.

2, « Fuit ducta ad baillivum ibi praesentem, qui absque alia deliberatione aut sententia, faciens signum cum manu, dixit: Ducatis, ducatis. Et sic fuit ducta ad locum supplicii, ubi fuit cremata. » Quicherat, Procès, t. II, p. 20 (déposition de Massieu); cf. t. III, p. 187, etc.

n'était pas hérétique, ni schismatique, comme le lui imputait l'écriteau; que tout ce qu’elle avait fait, elle l'avait fait par ordre de Dieu; que ses voix ne l'avaient pas trompée !! » Puis inclinant la tête, elle rendit l'âme en poussant le cri: Jhesu! Lorsqu'elle fut morte, le baïilli ordonna au bourreau d'écarterles flammes, afin que les témoins vissent bien que la pauvre enfant ne s'était pas échappée miraculeusement?. Son corps fut ensuite réduit en cendres, sauf le cœur et les entrailles qui se retrouvèrent intacts. De peur qu'on ne recueillit ces reliques précieuses pour en faire des sorcelleries ou quelques maléfices, le bailli les fit jeter dans la Seine #.

Ainsi les derniers jours et la mort de Jeanne d'Arc se passent en pleine lumière. M. Grillon de Givry, qui aime les précisions, pourrait-il nous dire à quel moment il faudrait placer l’évasion de la sainte prisonnière et son remplacement par une autre condamnée capable de jouer son personnage jusque sur l’échafaud? 11 est inadmissible que les juges de la Pucelle et Martin Ladvenu, Nicolas Midi, Massieu, qui l’assistèrent sur la place du Vieux-Marché, aient été victimes d’une mystification. 4

Et pourtant, nous dit-on, le bruit se répandit que Jeanne vivait toujours, qu’elle s’étaitévadée miraculeusement ou qu’une autre femme l'avait remplacée sur le bûcher. Qui expliquera ces rumeurs populaires?

4. Quicherat, Procës, t. III, p.170 (témoignage de Martin Ladvenu). Cf. Vallon, op. cit., t. Il, p. 293, note.

2. Quicherat, Procès, t. III, p. 1M ; Journal d’un Bourgeois de Paris, p. 269-270.

3. Quicherat, Procès, t, III, p. 459-160, 185; t. IV, p. 518. Cf. Th. Cochard, Existe-t-il des reliques de Jeanne d'Arc? Orléans, 1891.

here: 1

Si une: pareille: légende a pris naissance, « il ne faut pasen concevoirtrop de surprise. De:tout temps le peuple se résigne avec peine à croire: à la fin irréparable des: existences qui ont émerveillé son imagination:; il n’admet pas que des personnes fameuses viennent à mourir d’un coup et malencontreusement. comme le vulgaire: il répugne au brusque dénouement des belles aventures humaines! ». Aussi bien. la Pucelle n'avait pas achevé son œuvre et « bouté les Anglais hors de France », ainsi qu’elle avait promis: de le faire. Comment douter qu'elle düt échapper à ses ennemis et réapparaître un jour pour accom— plir sa mission jusqu’au bout?

L'idée d'une rentrée en scène de Jeanne d’Arc:était donc dans l'air. Elle prit assez: facilement corps: em 1436, cinq ans après le bûcher de Rouen. Une femme; connue sous le pseudonyme de Claude, se donna, dans les environs de Metz, à Cologne et à Arlon, pour la Pucelle d'Orléans. Le 20 mai 1436, « elle vint à la Grange aux Hormes, près de Saint- Privat et y futamenée pour parler à aucuns seigneurs de Mets... et y vinrent veoir ces deux frères dont l’un était chevalier et s'appelait messire Pierre et l’autre Petit-Jean, écuyer, et cuidaient qu’elle fust arse, et tantôt qu'ils la virent ils la cognurent et aussi fist elle eux? ». Il y'a là une mise en scène dont nous ne saurions être dupes. Que signifie cette réunion à la Grangeaux Hormes? Et comment les frères de Jeanne d'Arc s’y trouvèrent-ils juste à point pour reconnaître leur sœur? Vraisemblablement, il y avait entre: la dame Claude et la Pucelle quelque ressemblance de

1. Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, Paris, in-8°, t. If, p.482, 2. Chronique du Doyen de Saint-Thibault, loc. cit.

D * Fr

NT ‘< e:

DE 1 824 EIRE MESSENGER GX a " hole TR UrELE RSS SNS Cu AE PAS SE nt

Page 1