Op. cit., p. M
bout. Bernard le retint par cœur, le transcrivit et l'envoya ensuite au seigneur pape Eugène III. C’est du moins ce qu’on raconte, ajoute le narrateur!.
Le refertur arrive à point pour marquer la valeur de cette anecdote. Le P. Jean de Valois incline à penser qu'il y a là une déformation d'une scène plus vraisemblable dela vie de l’abbé de Clairvaux rapportée par Aubri, moine cistercien de Trois- Fontaines (Marne), dans sa Chronique. Aubri (+ 1241) recueillit avec soin tous les renseigne-
ments qui avaient trait aux origines de son ordre.
À l'année 1130, il note ceci : « Comme Bernard était venu à Dijon et recevait l'hospitalité chez les religieux de Saint-Bénigne, où si mère avait été ensevelie, il entendit pendant la nuit les anges
chanter mélodieusement près de l'autel l'antienne
Salre Regina. Il crut d'abord que c'était la commu-
nauté et dit le lendemain à l’abbé : « Vous avez merveilleusement chanté cette nuit l’antienne du Puy près de l'autel de la sainte Vierge. » Or il se trouva qu'à l'heure indiquée la communauté dormait encore. Cette antienne lui revint désormais fréquemment à la mémoire et on sait qu'il put l'entendre à Clairvaux devant l'autel de la sainte Vierge. Plus tard, dans un chapitre général de Cîteaux, il obtint même que l’antienne serait reçue par tout l’ordre ?. »
Le témoignage d’Aubri a une grande importance.
4. P. L.,t. CLXXXV, col. 544545. Sur l’auteur de ce récit, Jean l’Hermite, cf. Vacandard, Vie de saint Bernard, Introduction, t. 1, P- XLHI-XLIV,
2. Ce texte, mal connu, a été donné en entier par Wagner, op. cit. Cf. Monumenta Germ. histor., Scriptores, t. XXIII, p. 828.
Le P. Jean de Valois fait voir que son récit offre toutes les vraisemblances désirables. Et il en conclut que Bernard ne saurait être considéré comme auteur du Save. Il est sûr du moins qu’au début du xim° siècle les cisterciens bien informés ne lui en attribuaient pas la paternité.
Ce n’est pas seulement à Dijon que l'abbé de Clairvaux aurait pu entendre chanter le Save Regina par des moines, aux environs de 1130.
Cluny connaissait cette antienne. Et dans les Statuts de Pierre le Vénérable qui furent rédigés vers 1135, une part considérable lui est accordée. Voici ce document! : Statutum est ut antiphona de sacra Matre Dei facta cujus pricipium est : Salve Regina misericordiae, in festo Assumptionis ipsius, dum processio fit a conventu, cantetur, et ënsuper in processionibus quae a principali ecclesia Apostolorum ad ejusdem Matris Virginis ecclesiam ex more fiunt, exceptis illis sanctorum festivitatibus in quibus mos autiquus exigit ad eosdem sanctos pertinentia decantari.
De ce texte il résulte que le Salve Regina ne provient pas de Clairvaux. Si Bernard en avait été l’auteur, Pierre le Vénérable n'aurait pas manqué de le dire, au lieu d'employer tout simplement les mots : antiphona de sacra Matre Dei facta.
Une légende moins ambitieuse veut du moins que les derniers mots de l’antienne soient de l'abbé de Clairvaux. On se souvient que Bernard prêcha la croisade sur les bords du Rhin. Il reçut l’empereur Conrad dans la cathédrale de Spire. Or,
4, Statuta Petri Venerabilis, P. L., t, CLXXXIX, col. 4026-1019, State LXXVI,
nous dit-on, en mettant le pied sur le seuil de la basilique, il entonna le Salve Regina. qui finissait alors par ostende; dans son émotion et dans.un élan de piété incoercible, il ajouta, par manière d’orai- | son jaculatoire, les trois invocations : © clemens ! | o pia! o dulcis Maria ! Ces mots firent. dès lors | partie du Salve. |
Pour authentiquer cette légende, un chroniqueur du. xvre siècle, Wilhelm Eisengrein, alla même jus- | qu'à raconter qu'en souvenir de saint Bernard les habitants de Spire avaient fait placer quatre plaques d’airain sur le sol de la nef, à l'endroit même où se trouvait le saint abbé lorsqu'il prononça les quatre mots : Clemens, Pia, Dulcis, Maria. Eisengrein ajoute que, par manière de satisfaction, la sainte Vierge s'était inclinée vers l'abbé de Clairvaux et. l'avait remercié. Sur quoi, Bernard, grandement offusqué, se serait écrié : « Les femmes doivent se taire à l'église!. »
Est-il besoin de dire qu’on n’a jamais trouvé trace des fameuses plaques d’airain? Et eussent-elles existé, il faudrait encore prouver qu’elles. consacraient une. tradition légitime. Les Bollandistes qualifient de grotesque le récit d'Eisengrein. Et pour se convaincre des. invraisemblances qu’il renferme, il suffit de le comparer aux. procès-verbaux que les compagnons. de l'abbé de: Clairvaux ont. dressés. jour par jour, lors. des prédications du saint sur les bords du: Rhin et. notamment pendant son séjour à Spire. On. n'y trouvera rien qui fasse penser au. Save Re-
4, Wilhelm Eisengrein, Chronologia rerum amplissimarum urbis Spirae,, Dilligen,. 1564. Cf, dom Schubiger, art. cit., p. 9-10, et, Jean dé Valois, op. cit., p. 18-20.
gina. Et pourtant Dieu sait si les rédacteurs de ce journal avaient à cœur de relater tout ce qui, dans les gestes ou les paroles du pieux missionnaire, pouvait offrir quelque intérêt religieux.
L'attribution du Sa/ve Regina à Pierre ou saint Pierre Mezonzo, évèque de Compostelle, est-elle mieux justifiée ? Dans son Memoria sobre el autor de la « Salye », le D: Eladio Oviedo Arce, professeur d'histoire ecclésiastique, de patrologie et d’ærchéologie sacrée à l'Université pontificale de Santiago (Espagne), l’affirme résolument, sinon heureusement.
[invoque d’abord en faveur de sa thèse la tradition écrite. Guillaume Durand, évêque de Mende, écrivait vers 1286 : Petrus Compostellanus fecit illam antiphonam Salve Regina misericordiae? ; et en 1296-1297, Gervais Ricobald de Ferrare répétait la même chose. Jacques de Bergame, qui revendique le: Sale pour Hermann Contract, n’est pas sûr de son dire, et dans la première édition de son auvrageil attribuait franchement l’antienne à Pierre, archevêque de Compostelle {. M. Arce s’en tient à ces témoignages ; il aurait pu y ajouter celui de Jacques de Varazze, plus connu sous le nom de Jacques de Voragine, archevêque de: Gênes (1228-1298), qui rédigeait vers 1255 sa fameuse Lésende dorée, où on lit : Petrus de Compostella episcopus fécit Salve