H. de la Perrière, ouv. cit., p. lxvii
3. La Saint-Barthélémy devant le sénat de Venise : Relations des ambassadeurs Giovanni Michieli et Sigismondo Cavalli, traduites et annotées par William Martin, Paris, 1872, p. 13-14. Le texte original se trouve dans le recueil d'JSugenio Âlberi : Le Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato durante il secolo decimoseslo, Firenze, 1833-1863, 13 vol. in-8, série i, t. IV, p. 283.
4. C'est le 5 août que Salviati note qu'elle se propose de « donner sur les ongles » à l'amiral, « s'il va trop loin ». Vaticano, Nunziat. Francia, 3. Dépéclie chilFrée.
gnit sa fille, la duchesse de Lorraine, à Monceaux.
Cette nouvelle absence servit à souhait l'amiral, qui recommença d'intriguer pour amener Charles IX à la guerre. Les Espagnols soupçonnaient le danger. Le cardinal de Granvelle en était averti. « Le roi de France, lui écrivait-on le 11 août, assure toujours qu'il ne se mêlera pas du jeu ; mais l'amiral est journellement avec lui, il n'y a qu'un logis entre celui dudit amiral et la cour. Je crains bien que les Français ne nous trompent^. » Et à la même daté le prince d'Orange écrivait à son frère Jean de Nassau : « L'amiral m'avertit qu'il prépare environ douze mille harquebusiers et deux mille chevaux, faisant estât de venir en leur compagnie 2. »
Catherine, à son retour de Monceaux, se retrouve donc en présence d'un projet de guerre qu'elle croyait avoir définitivement écarté. Coligny la supplante de nouveau dans la confiance de Charles IX. Que devient alors sa propre autorité? Que deviendrait-elle surtout, si la politique de l'amiral venait à triompher tout ensemble dans les conseils du roi et sur les champs de bataille? Quel ne serait pas le crédit du triomphateur? Blessée au plus vif de son âme, dans son amour de dominer, Vaffetto di signoreggiare, comme parle Cavalli, l'ambassadeur de Venise ^, elle revient à l'idée, qu'elle avait maintes fois ruminée, d'en finir avec l'amiral ^.
1. Piou, Correspondance du cardinal de Granvelle, UIV, p. 360; coll. Slmancas, K 1S30.
2. Gaehard, Correspondance de Guillaume dOrange, t. in, p. 521, lettre du n août.
3. La Saint-Barthélémy devant le sénat de Venise, loc. cit., p. 70.
4. Le 11 août, Salviati écrit au cardinal de Come qu'il « espère pouvoir lui donner bientôt une nouvelle qui remplira Sa Sainteté d'allégresse et de contentement ». Vaticano, Nunziat. Fraucia, 5.
Coligny ne vivait déjà plus dans une entière sécurité. De toutes parts il lui venait des avis sinistres. « Sou venez- vous, lui écrivait un ami inconnu, de cette maxime pratiquée par tous les papistes, que l'on ne doit pas garder la foi aux hérétiques. On n'a cessé de répéter au roi que les protestants ont résolu de lui ôter la couronne et la vie : il ne supportera jamais que ceux qui ont pris les armes contre lui jouissent du bienfait de l'édit qu'il leur a accordé, et, les armes à la main, il se fera justice du tort que les guerres lui ont fait. Si vous êtes sage, il vous faut sortir au plus vite de cette cour, cloaque infect. » La réponse de l'amiral est d'une grande noblesse : « Il vaut mieux mourir cent fois que de vivre en de perpétuels soupçons; je suis lassé de telles alarmes; à tout événement! j'ai assez vécu. J'aime mieux que mon corps soit traîné dans les rues de Paris, que de me rengager dans une nouvelle guerre civile ^ . »
Cependant Catherine dissimula quelques jours sa colère et son dessein. Il fallait que les noces de sa fille Marguerite s'accomplissent sans trouble. La cérémonie achevée, elle s'aboucha avec la duchesse de Nemours, de la maison de Guise. Le plan du crime fut vite arrêté. L'assassin s'offrait en quelque sorte de lui-même ; on soudoya Maurevel, qui n'en était pas à son coup d'essai. Il s'installa furtivement dans la maison du chanoine Villemur, l'ancien précepteur du duc de Guise, et y passa la nuit du 21 août, l'œil aux aguets, l'arquebuse à portée de la main. Le 22, Coligny, au sortir du conseil qui se tint au Louvre, passa sous la fenêtre meurtrière, lisant un placet
i. De Thou, Histoire universelle, éd. de 1734, t. VI, p. 353.
qu'on venait de lui remettre. Comme il se penchait pour rajuster sa mule, mal attachée au pied, Maurevel lui envoya deux balles et prit la fuite. Les coups portèrent mal. Coligny ne fut que blessé ; s'il ne s'était pas baissé, il eût été frappé en plein corps ' .
A la nouvelle de l'attentat, Charles IX, qui jouait à la paume, jeta sa raquette en maugréant : « Je n'aurai donc jamais un moment de repos ! » s'écriat-il. Catherine, au contraire, écouta, le visage impassible, le récit du crime. « J'en conjecture jqu'elle s'y attendait, » écrit Çuniga à Philippe IL
Coligny, sur son lit de douleur où Ambroise Paré faisait l'extraction de l'une des balles, exprima le désir de s'entretenir avec le roi. Charles s'empressa de lui rendre visite, et d'un ton de vraie affection : « Le mal est pour vous ; la douleur pour moi, » lui dit-il. Il lui promit de châtier d'une manière exemplaire le meurtrier, aussitôt qu'il serait découvert ^.
Ses soupçons se portèrent naturellement sur les gens des Guise. 11 était loin de penser que la grande coupable était sa mère. Mais la vérité pouvait écla^ ter à ses yeux un jour ou l'autre, et c'est cette révélation que Catherine de Médicis voulait empêcher à tout prix.
L'indignation des Huguenots, que soulevait à bon droit l'attentat, servit justement ses desseins. Les amis de l'amiral menaçaient de se faire justice euxmêmes. Les plus violents parlaient d'aller au Louvre et d'y tuer Guise sous les yeux du roi. « Ils usèrent,
1. Relation de Michieli, dans La Saint-Barthélémy devant le sénat de Venise, p. 20-31. Cf. Cavriana, dans Desjardins, Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t.. III, p. 812.
2. De Thou, Histoire universelle, t. VI, p. 388; cf. Cavriana, ouv. cit., p. 8!2 et suiv.
dit Brantôme, de paroles par trop insolentes, disant qu'ils frapperaient, qu'ils tueraient ^ » « Menaces insolentes, dit à son tour Cavalli, l'ambassadeur de Venise, car les menaces servent d'armes à ceux qui sont menacés^, jî Et Catherine n'était pas femme à laisser tomber celles qu'on lui mettait en main si inconsidérément. Elle réunit ses partisans, Nevers, Retz, Birague, Tavannes, tous hommes dont elle était sûre, et, pendant qu'ils délibéraient, elle introduisit au milieu d'eux un espion à ses gages, Bouchavannes, qui raconta que, dans l'entourage de l'amiral, on conspirait contre la vie non seulement des Guise, mais encore du duc d'Anjou, delà reine mère et du roi ^. Cette conspiration se réduisait vraisemblablement aux vagues menaces que nous avons rapportées. Mais Catherine ne demandait qu'à en exagérer l'horreur pour effrayer les siens.
Elle souhaitait surtout que son fils Charles y ajoutât foi. Elle entreprit donc de l'en persuader. Durant
1. Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p.30. Micliielli {ouv. cit., p. 21-22) dit pareillement:" Les Huguenots ne'cessaient de menacer et de crier que ce bras de l'amiral coûterait plus dé quarante mille autres bras. » On menaçait de frapper les Guise dans le palais : « Si on était venu là, il y avait fort à craindre qu'il s'en fût suivi un combat sérieux... et qu'au milieu de cette fureur on n'ait pas épargné les propres frères du roi ni le roi lui-même. >
2. Desjardins, Documents diplomatiques de la France avec la Toscane, t. ni, p. 813.
3. « Le même jour un des chefs des Huguenots, Boucliavannes (qui depuis est rentré en grâce), était venu très secrètement leur dénoncer l'ordre donné aux Huguenots d'avoir à rassembler à Meaux, pour le S septembre, toutes leurs forces tant d'infanterie que de cavalerie, pour se faire rendre raison par les armes, pendant que le roi se trouvait désarmé, de l'outrage fait à l'amiral; il fallait donc se préoccuper sérieusement de la situation. Ceci est la conspiration dont le roi a ensuite, en Parlement, affirmé la découverte, conspiration ourdie contre lui, sa mère et ses frères, et pour rendre la chose la plus odieuse, il y a ajouté son beau-frère, le roi de Navarre. » Michieli, Relation citée, p. 40.
plusieurs heures, dans l'après-midi du 23 août, elle s'acharna à dénaturer lés actes et les sentiments de l'amiral et des Huguenots. Le roi, qui leur accorde sa confiance, ne voit-il donc pas qu'il est prisonnier de leur politique? 11 croit avoir en eux des sujets fidèles et dévoués; ce sont des traîtres ; ils conspirent, ils en veulent à sa vie et à celle de ses frères ; on en a la preuve: Retz, Nevers et tant d'autres peuvent l'attestera
Charles IX, étourdi par cette révélation, perd le sens de la réalité. Toute son affection pour Goligny tombe en un instant. La cruauté de sa nature se réveille^. En 1565, lorsqu'il faillit être surpris par les chefs protestants à Rosay, il avait été vivement courroucé, et, « avec plus de jurements qu'il n'en faudrait », nous dit un contemporain, il s'était écrié : « L'on ne me donnera plus de pareilles alarmes ; j'irai jusques dans leurs maisons et dedans le lit chercher ceux qui me les baillent^. » Le même sursaut de colère le saisit au moment où sa mère agita devant lui le spectre d'une conspiration contre sa famille et contre sa personne. « Vous le voulez, lui dit-il, eh bien ! qu'on les tue tous, qu'on les tue tous ! » Et il se retira, l'écume auxlèvres et le blasphème à labouche''.
i. Micliieli, ibid., p. 38-39. « Le roi harcelé par sa mère et par son frère, Jinit par consentir (après une heure et demie de résistance), et c'est ainsi que fut donné l'ordre de l'exécution. » Cavalli, Relation citée, p. 83. Marguerite de Valois parle de même : • Et à ce que je luy ai depuis ouy dire à lui-même (Charles IX), il y eusi beaucoup de peine à l'y faire consentir ; et sans qu'on luy fît entendre qu'il y allait de sa vie et de son Estât, il ne l'eust jamais fait. » Mémoires de Marguerite de Valois, coll. Petitot, t. XXXVII, Paris, 4823, p. 49. Cf. Mémoires de Tavannes, p. 433.
2. « Vice particulier par Sa Majesté d'immeur colérique. » Mémoires de Tavannes, p. 433.
3. Bibliothèque nationale, fonds français, n" 334". Cité par H. de la Perrière, OMV. ciï., p. Lxxxn.