Le Opère, t. YI, p
de Ptolémée et de Copernic étaient toutes deux soutenables, que l'une aussi bien que l'autre pouvait être vraie dans la nature. Mais après cette décision, convaincu de la prudence de mes supérieurs, toute ambiguïté cessa dans mon esprit, et j'ai tenu et je tiens encore pour très vraie et indubitable l'opinion de Ptolémée sur la stabilité de la terre et la mobilité du soleil ^. »
Malgré la menace de la torture, on ne put obtenir d'autre expression de ses sentiments. Au reste, dans une précédente séance, il s'était engagé à démontrer, si on lui en accordait le loisir, le peu de valeur du système copernicien ^. Un abandon si éclatant de sa tïièse semble prouver qu'il n'y attachait plus, à la fin, qu'une médiocre importance. Et s'il est permis de voir dans cette volte-face quelque défaillance de sa volonté, causée par l'effroi du châtiment prévu, il n'est pas moins évident qu'une conviction fernae et rationnelle manquait à son intelligence lorsque vint pour elle l'heure de l'épreuve. Galilée s'est défié de Copernic; il s'est défié de sa propre raison; et l'Église n'eut pas besoin de violenter sa conscience pour lui faire abandonner l'opinion qu'il avait d'abord embrassée avec tant d'enthousiasme.
Telle est l'impression que donnent les documents. Repond-elle absolument à la réalité? Faut-il croire que la raison du savant ne protestait pas contre la violence de ses juges, pendant que sa bouche réprouvait et maudissait comme une hérésie la théorie copernicienne?
1. Von Gebler, Die Acten, p. 112-413; ms. du Procès, fol. 4S2.
2. Von Gebler, Die Acten, p. 8S ; ms.' du Procès, fol. 420-421 (Séance du 30 avril 1633).
LA CONDAMNATiOK DE GALILÉE. 363
C'est une question délicate à laquelle il est difficile de répondre. Bien hardi, cependant, serait celui qui prétendrait que le grand homme ne fut pas sincère dans le solennel désaveu qu'il fit de ses ouvrages. Nous avons, il est vrai, des motifs de penser qu'il ne garda pas toute sa vie une sérénité parfaite, au souvenir de sa condamnation. Il ne serait guère vraisemblable que son esprit n'eût pas fait quelque retour offensif dans le domaine d'idées qui lui était interdit. Son ami Piccolomini, archevêque de Sienne, l'entretint, dit-on, dans l'espoir que ses' théories finiraient par prévaloir *. De telles suggestions étaient de nature à provoquer chez lui des sentiments de révolte contre ceux qui avaient causé ses malheurs. On ne s'étonnera donc pas que ces sentiments aient quelquefois fait explosion, au moins dans le secret. Certaines feuilles volantes, récemment retrouvées, en ont conservé l'écho,. encore tout vibrant. Ce sont de simples notes, jetées sur le papier au courant de la plume. Voici la traduction de la plus importante ^ :
« A propos des nouveautés introduites.
« Et qui doute que cette nouveauté, de vouloir que des intelligences créées libres par Dieu se fassent esclaves de la volonté d'autrui, ne soit pas de
i. « 11 Galileo ha seminato in questa citta (Siena) opinion! poco cattoliche, fumentato da questo arcivescovo suc hospite, quale ha suggerito a molti che costui sia stato ingiustamente agravato da cotesta sacra congregazione, e che non poteva ne doveva reprobar le opinioni rilosofiche, da lui con ragioni invincibile matematiche e vere sostenute, e che il primo huomo del mondo, e vivera sempre nei suoi scritti ancor proibiti, e che da tulti moderni e migliori vien sequitato. » Lettre du 24 janvier 1634, dans Von Gebler, Die Acten, p, 172 ; ms. du Procès, fol. S47.
2. On la trouve sur un papier attaché à la feuille de garde du codex ms. 352, appartenant à la bibliothèque du séminaire de Padoue.
nature à engendrer de très graves scandales ?
« Vouloir que les autres renient leurs propres sentiments, et s'en remettent à l'arbitre d'autrui ;
« Admettre que des personnes absolument ignorantes d'une science ou d'un art soient appelées à être les juges de ceux qui savent, et aient le pouvoir de les tourner à leur mode en vertu de l'autorité qui leur est concédée ;
« Voilà les nouveautés qui sont capables de ruiner les républiques et de renverser les Etats. »
Et s' adressant directement aux théologiens, il ajoute :
« Les doctrines nouvelles qui portent préjudice, ce sont les vôtres, ce sont ces doctrines par lesquelles vous contraignez l'intelligence et les sens à ne pas entendre et à ne pas voir... C'est vous qui occasionnez l'hérésie, lorsque, sans raison aucune, vous voulez que le sens des Ecritures soit celui qui vous plaît, et que les savants nient leurs propres sentiments et les démonstrations qui les convainquent.
« C'est vous qui êtes les auteurs de nouveautés, et de nouveautés qui peuvent causer de grandes ruines dans la religioîi ^. »
i. Ces lignes curieuses méritent d'être cités ici textuellement.
In materia delV introdur novità.
E chi dubila che la nuova introduzione del voler che gli intellecti creati liberi da Dio, si facciano schiavi deW altrui volorita, non sîa per partorire scandait gravissimi?
E che il volere ehe altri neghi i propri sensi, e gli prosponga alV arbitrio di altri;
E che l'ammettereche persone ignorantissime diunascienza oarte abbianoad esser giudici sopra gli intelligenti, eper Vautorità concedutagli siano potenti a volgergli a modo loro ;
Queste sono le novità potenti a rovinare le republichee sovvertire gli stati...
Doctrine nuove che pregiudicano sono le vostre {teologi), quelle con le quali constringete l'intellecto e i sensi a non intenderê e a
Ces sourdes protestations font voir que, malgré sa docilité, Galilée n'avait pas perdu toute foi dans son génie et dans ses découvertes. Est-ce à dire que sa soumission extérieure aux décrets de l'autorité ecclésiastique fût une feintise? Il semble que l'hypocrisie répugnait trop à sa loyale nature pour qu'on lui impute à la légère un si bas sentiment. On peut concilier ses déclarations publiques et ses épanchements secrets, en considérant les uns et les autres commB des témoignages successifs d'une même et profonde sincérité? Qu'au cours des neuf années qui suivirent sa condamnation, il ait ressenti à plusieurs reprises, dans le fond de son cœur, comme des accès de révolte, et que, lors de ces soubresauts passagers, il ait confié à un papier muet l'irritation de sa pensée, il n'y a rien là que de très naturel et de très humain. Mais on aurait tort d'en conclure que de telles explosions, apparemment assez rares, aient troublé la sérénité habituelle de son esprit et lui aient fait désavouer ou simplement regretter son abjuration.
Aussi bien, ses récriminations ont moins pour objet de réhabiliter en particulier la théorie copernicienne, que d'affirmer en général le légitimité des méthodes purement scientifiques et par conséquent
non vedere... Voi siete, che cagionate l'eresia, menlre senza ragione alcuna voleté, che il senso délie Scritlure sia quello che'piace a voi, ed i sapienli neghino i sensi propri e le dimostrazioni necessarie.
Voi siete autori di novità e novità che possono cagionare gran ravina nella religione.
Domenico Berti, Copernicoe levicendedelsisiema copemicano in Italia nella seconda meta del secolo XVI e nella prima del secolo XVII, Roma, 1876, p. 148-149. Ces notes, d'après certains indices, ont été écrites dans les années qui suivirent la condamnation de Galilée. Le P. Grisar {ouv. cit., p. 120) ne fait pas difiiculté de le reconnaître.
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la légitimité d'une science de la nature, indépendante de l'Écriture sainte, A cet égard, son langage était sûrement hardi, il dépassait même, si l'on veut, la mesure. Mais, quelle qu'en fût la vivacité, on ne saurait dire qu'il entamât, au fond, la sincérité de sa soumission au décret de l'Index et à la, sentence du Saint- Office.
D'ailleurs on peut se demander quelle sorte de soumission l'Église exigeait de son esprit. Le pape et les Congrégations qui représentent son autorité avaient parlé, et leur décision- était une sentence doctrinale devant laquelle la raison devait s'incliner. Mais cette sentence, nous l'avons vu, n'était pas infaillible, ni par conséquent irréformablé ; tout danger d'erreur n'en était pas exclu ; l'adhésion qu'on était tenu de lui accorder n'avait donc pas un caractère absolu. Voici comment un critique moderne explique ce cas de conscience : « L'autorité ecclésiastique ' ne peut raisonnablement exiger que les fidèles tiennent, pour tout à fait certain ce qui ne l'est pas, et écartent absolument de leur esprit la pensée que peut-être ils se trompent en donnant l'adhésion qui leur^'ôst demandée. Aussi l'adhésion exigée par l'Église, dans le cas d'une sentence doctrinale provisoire, n'est-elle pas une adhésion absolue, comme celle qui est requise pour les décisions infaillibles et qui exclut toute crainte d'erreur possible; c'est une adhésion provisoire, compatible avec la pensée que peut-être ce que l'on admet sera un jour reconnu inexact. La soumission intellectuelle requise se trouve ainsi proportionnée au motif sur